Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 59 sur 101

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Gastronomie

Les Rois

« Bouchées à la duchesse, à la gelée d’ananas.

 

« Mastiquer amoroso.

 

« Boire deux ou trois verres de ce vin de Champagne frappé de glace (Sillery sec, année de la comète.)

 

« Dessert :

 

« Fromage de Brie de la ferme d’Estouville, près Meaux.

 

« Cette maison a eu, pendant quarante ans, l’honneur de servir la bouche de M. le prince de Talleyrand, qui proclamait le fromage de Brie le roi des fromages (seule royauté à laquelle ce grand diplomate soit resté fidèle jusqu’à sa mort).

 

« Boire un verre ou deux de vin de Porto tiré d’une barrique retrouvée sous les décombres du grand tremblement de terre de Lisbonne.

 

« Bénir la Providence de ce miraculeux sauvetage, et vider pieusement son verre.

 

« N. B. Jamais de fruits le matin, ils réfrigèrent, chargent et obèrent l’estomac aux dépens du repas du soir ; se rincer simplement la bouche avec un verre de crème des Barbades de madame Amphoux (1780), et faire une légère sieste en rêvant au dîner. »

 

LES ROIS

 

Accourez, vous que dévore

 

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Le besoin de dominer !

L’heureux jour qui vient d’éclore

Pourra tous vous couronner.

Enfin vos sublimes rêves

S’accompliront une fois,

Car un seul boisseau de fèves

Va peupler Paris de rois !

 

Le fait est qu’il y a peu de familles où l’on ne tire le gâteau des Rois le soir du 6 janvier. Cette coutume se perd dans la nuit des temps. « Si l’on vous nomme roi d’un festin, dit l’Ecclésiaste, – ne vous élevez pas pour cela au-dessus des autres ; mais après avoir eu soin de tous les convives et avoir tout réglé, vous vous mettrez à table avec eux ; vous vous réjouirez de leur joie, et vous pourrez recevoir ou prendre la couronne.

 

On n’est pas fixé sur le mode d’élection du souverain. Anacréon suppose qu’on se servait de billets : « Esclaves ! apportez les billets ; je veux les mêler, afin que nous ayons un roi du festin. » Pythagore est pour les fèves, qui d’ailleurs ont prévalu. Horace donne à entendre qu’on tirait aux dés cette innocente couronne : « Quand tu seras dans l’étroite maison de Pluton, – dit-il à son ami Sextius, – les dés ne te donneront plus la royauté du festin. » Mais poëtes et historiens s’accordent tous pour constater qu’on faisait bonne et grande chère dans cette cérémonie annuelle. « Le roi du festin, – dit Arrien le philosophe, – exerce son autorité en commandant à l’un de boire, à l’autre de verser. » Tacite fait remarquer que Néron ne manquait pas de se trouver à cette fête, et qu’il attachait beaucoup de prix à être nommé roi.

 

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En ces temps-là, le roi était obligé de débiter une harangue, dont quelques auteurs anciens nous ont conservé les traits suivants : « Buvons, mes amis, buvons à pleine coupe ! Enivrons-nous de cette douce liqueur, de ces délices des cieux ! Ô Bacchus ! toi qu’accompagnent les Jeux et les Ris, viens, avec nous, une couronne sur la tête, une large coupe à la main ; échauffe nos esprits. Esclaves, hâtez-vous ; donnez-moi trois coupes, ensuite neuf, puis trois fois neuf ; enfin, donnez-les sans compter : je veux me livrer à une aimable folie… Hercule, agité par les Furies, brisait l’arc et le pesant carquois d’Iphitus ; en proie à la douleur, Ajax frappait son bouclier avec l’épée d’Hector. Pour moi, je veux, une coupe à la main, les cheveux couronnés de fleurs, sans arc, sans épée, je veux me livrer à de tendres fureurs ; j’aime mieux perdre la raison que la vie ! »

 

Les rois d’à présent sont un peu moins littéraires dans leurs discours, mais ils sont toujours aussi joyeux. Ils chantent à tue-tête ; c’est ainsi que l’autre soir, chez de vieux amis, j’ai entendu répéter quelques vieux couplets d’une ancienne chanson d’Armand Gouffé, – un rival de Désaugiers.

 

AIR du vaudeville de Jean Monnet.

 

Pour fêter les Rois on mange ;

Pour fêter les Rois on boit ;

Amis, que chacun s’arrange

Pour bien faire ce qu’il doit.

Ces bons Rois

Étaient trois ;

Loin d’en vouloir rien rabattre,

Moi je mange comme quatre,

Et comme quatre je bois.

 

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Je suis un Roi bon apôtre ;

Car, mes amis, entre nous,

Si le sort en nomme un autre,

Je ne m’en sens point jaloux.

Quel qu’il soit,

On me voit

Prosterné devant sa gloire.

Plus le Roi me verse à boire,

Plus je chante : Le Roi boit !

 

Armand Gouffé donne dans une erreur commune à beaucoup de personnes : il rapporte l’usage du gâteau des Rois à la fête des trois Rois Mages. Nous venons de démontrer l’antériorité de cet usage. Néanmoins on s’est accoutumé insensiblement à tirer les Rois le jour de l’Épiphanie, qui correspond à la date des Saturnales d’autrefois, époque des banquets. – La forme et le goût des gâteaux des Rois varient selon chaque pays, et même selon chaque ville : ceux de Bordeaux ont une réputation très-grande. À Paris, le gâteau des Rois n’est qu’une simple galette de boulanger, assez maussade à mon avis.

 

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