Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 56 sur 101

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Gastronomie

Chapitre XII: Période Douloureuse

CHAPITRE XII

 

 

PÉRIODE DOULOUREUSE

 

Bataille avec un rat. – Apologie des rongeurs. – Cadeaux de

circonstance. – Bêtes étranges. – On m’accuse d’avoir mangé la

trompe de l’éléphant.

 

BATAILLE AVEC UN RAT

 

Ceci est une historiette du temps du siège.

 

L’homme de lettres qui en est le héros – si héros il y a – habitait, sur le quai Voltaire, un appartement au quatrième étage, meublé principalement de livres, au milieu desquels il vivait seul et laborieux.

 

Un jour, il s’aperçut qu’il avait un compagnon de logement. C’était un rat.

 

Comment ce rat était-il venu ? Comment était-il monté au quatrième étage ? Mystère ! Après les harengs, les rats sont les plus intrigants des animaux, c’est un fait acquis à la science philosophique.

 

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Ce rat, qui devait être un lettré, s’était naturellement installé dans la bibliothèque, à côté de la chambre à coucher. Il y faisait ses orges nuit et jour, ce dont il résultait un petit bruit presque continuel.

 

L’homme de lettres en fut agacé pendant les premiers temps ; il tendit des souricières, garnies des fromages les plus tentateurs.

 

Le rat laissa les fromages intacts ; il préférait les elzévirs.

 

L’homme de lettres employa le poison.

 

Le rat s’en moqua, comme Mithridate.

 

De guerre lasse, l’homme de lettres dut accepter cette cohabitation avec un rongeur. Il finit même par s’y accoutumer, car on s’accoutume à tout. – En quoi le grignottement d’un rat est-il plus désagréable, en effet, que le tic-tac d’un coucou ?…

 

Jusqu’alors, l’homme de lettres n’avait pas cherché à voir le rat ; il n’y tenait pas ; il avait encore des préjugés sur ces espèces.

 

Ce fut le rat, le premier, qui, piqué sans doute de cette indifférence, chercha à se montrer d’abord timidement, comme pour dire :

 

– Tu me prends peut-être pour un rat vulgaire, vulgaris en latin ; tu as bien tort ; regarde-moi un peu : j’ai le museau fin, l’œil intelligent, la moustache mignonne, le corps délié, les pattes agiles, la queue frétillante. Tout indique que je suis sorti d’une édition des fables de La Fontaine ou de Florian.

 

L’homme de lettres sourit.

 

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Je dirai plus : il fit bon visage au rat, qui, peu après, y mit moins de façons et finit par se considérer entièrement chez lui.

 

À partir de ce moment, il y eut comme un accord tacite entre eux deux.

 

L’homme de lettres promettait de ne plus attenter à la liberté du rat.

 

De son côté, le rat s’engageait à restreindre ses dégradations dans un certain cercle, – moyennant quoi, on lui abandonnait un lot de volumes dépareillés, renouvelables de temps en temps.

 

Le rat étant très-friand de reliures, l’homme de lettres était tenu à lui céder, à toutes les grandes fêtes, soit un vieil almanach royal, soit un tome de l’Encyclopédie.

 

Sans avoir été signées ni paraphées, ces clauses furent remplies de part et d’autre avec une parfaite loyauté, pendant un an environ.

 

Pendant un an, l’homme de lettres et le rat firent un excellent ménage. Je crois même que l’affection s’en mêla, tant l’habitude a de puissance !

 

Vinrent les événements terribles que l’on sait.

 

Vint la guerre, vint la défaite, vint l’investissement de Paris, vint la disette.

 

L’homme de lettres souffrit, comme tout le monde ; il mangea peu et mal, jusqu’au jour où il se vit menacé de ne plus manger du tout.

 

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Ce jour-là, il était abîmé dans une méditation dénuée de charmes, lorsqu’un bruit bien connu se produisit auprès de lui.

 

Il releva la tête et s’écria, saisi d’une inspiration soudaine :

 

– Le rat ! ! !

 

Presque aussitôt la voix de sa conscience lui fit murmurer :

 

– Oh !

 

Mais l’hésitation fut de courte durée. L’homme de lettres avait faim, la mort du rat fut décrétée.

 

Il ne s’agissait que de le prendre.

 

Cela devrait être facile, en raison de ses allures familières.

 

L’homme de lettres procéda d’abord par insinuation ; ce furent des : Petit ! petit ! murmurés à voix douce, avec des appels de la main.

 

Le rat faisait la sourde oreille.

 

– Où donc est-il, le joli rat, le gentil rat, le raton à son bon maître ? Qu’il vienne, pour que je lui donne un Horace à grignotter…

 

Le rat se tint coi.

 

Il se méfiait, évidemment.

 

L’homme de lettres le guetta ainsi pendant deux heures ; il savait où était son gîte et il ne le quittait pas du coin de l’œil.

 

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Au bout de deux heures, le rat, qui s’ennuyait probablement, se hasarda à sortir.

 

L’homme de lettres bondit immédiatement et posa le pied sur le trou, qu’il boucha avec du papier, comme il avait fait soigneusement de toutes les autres issues.

 

Toute fuite était impossible.

 

Alors, dans cette petite chambre commença une chasse dont on se fera difficilement une idée.

 

Le rat fuyait, éperdu, devant l’homme de lettres.

 

Celui-ci s’était armé d’un bâton ; il rappelait vaguement Hamlet, l’épée à la main, prêt à larder la tapisserie derrière laquelle s’est tapi Polonius.

 

Le rat faisait des bonds surprenants ; il se cognait le nez à tous les angles, il grimpait à demi au mur, et il retombait lourdement, pour se sauver de plus belle.

 

L’homme de lettres le suivait partout.

 

Désespéré, le rat se retourna résolûment et fit jaillir deux éclairs de ses petits yeux, et mordit à la jambe son adversaire.

 

Un coup de bâton l’atteignit au même instant sur les reins ; le rat lâcha prise ; un second l’acheva en l’envoyant rouler au bout de la chambre.

 

Il fit un petit couic, eut une dernière convulsion, et demeura immobile, mort…

 

L’homme de lettres se sentit froid dans le dos et demeura quelques minutes sans oser ramasser ce petit cadavre.

 

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