Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 87 sur 101

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Gastronomie

La Journée du Marchand de Vin

 

 

Celui qui écrira le grand drame parisien de ces dernières années devra audacieusement l’appeler : le Marchand de vins.

 

C’est chez le marchand de vins en effet que tout s’est préparé, que tout s’est passé, que tout s’est accompli. Le marchand de vins est la clef de voûte de l’édifice social enclos dans le terrible département de la Seine.

 

Hélas ! qui est-ce qui peut prévoir pendant combien de temps s’exercera encore sa funeste influence !

 

Et cependant, le marchand de vins lui-même n’est pas l’être heureux et joyeux qu’on pourrait s’imaginer.

 

Verser le plaisir et l’oubli à tout le monde et ne se réserver pour soi que la fatigue, – tel est son lot.

 

On va en juger par le simple exposé d’une des journées du premier marchand de vins venu.

 

À six heures en été, à sept heures en hiver, le marchand de vins est invariablement debout chaque matin, pour présider à l’ouverture et au nettoyage de sa boutique.

 

Puis il s’assied à son comptoir de plomb, avec la majesté d’un fonctionnaire public, et attend venir le client.

 

Sur le comptoir il y a tout ce qu’il faut pour… boire ; c’est-à-dire, d’un côté les mesures connues sous les noms de

 

– 332 – litre, demi-litre, cinquième, canon ; de l’autre côté, des verres de toutes les dimensions.

 

Au-dessus du comptoir, une pendule.

 

Le long du mur, le tourniquet, témoin des défis bachiques.

 

Et l’ardoise qui reçoit les additions.

 

Le premier client du marchand de vins est quelquefois cet ouvrier nocturne dont le nom seul réclame toutes les délicatesses de la plume.

 

D’autres fois, c’est le laitier.

 

Mais, à coup sûr et invariablement, le troisième client est le charbonnier, – le charbonnier du coin ou d’en face, éveillé lui aussi dès la première heure, et tourmenté du besoin bien naturel de tuer le ver.

 

Voyez-le, cet enfant de l’Auvergne à la figure joviale et demi-noire, aux dents blanches, à la démarche indolente et lourde ; il apparaît sur le seuil du marchand de vins, l’air à la fois indécis et malin.

 

– Bonjour, monsieur Louis (ou monsieur Jean, ou monsieur Thomas), dit-il.

 

– Bonjour, monsieur Chambournac.

 

– Et qu’est-che que vous nous raconterez de nouveau, che matin, monsieur Louis ?

 

– Pas grand’chose, monsieur Chambournac.

 

– Che crois bien que ch’est votre tour de payer le vin blanc, ajoute-t-il en se grattant l’oreille.

 

– 333 –

– Je suis sûr du contraire, réplique le marchand de vins, puisque c’est moi qui l’ai payé hier.

 

– Alors, comme chela, monsieur Louis, il faut que je régale aujourd’hui.

 

– Vous voyez bien que les verres sont remplis.

 

– Ch’est juste. À vostre santa, monsieur Louis !

 

– À la vôtre, monsieur Chambournac !

 

Et l’on trinque.

 

Après avoir bu et s’être essuyé les lèvres du revers de la main, l’honnête Auvergnat ne manque pas d’ajouter avec un gros sourire :

 

– Chavez-vous, monsieur Louis, que vos verres deviennent plus petits tous les jours ?

 

– Attendez, je vais les remplir une seconde fois et payer la tournée ; je suis sûr que vous les trouverez plus grands.

 

– Oh ! oh ! ch’est pourtant vrai ! s’écrie joyeusement le charbonnier.

 

Et l’on trinque encore, on trinque toujours. Il faut que le marchand de vins soit en fer pour y tenir. Les tournées succèdent aux tournées ; après le charbonnier, c’est le boulanger, c’est le coiffeur, c’est le marchand de couleurs, ce sont tous les voisins, empressés successivement d’écraser un grain.

 

Le marchand de vins tient tête à tous.

 

Notez qu’il n’est pas encore huit heures.

 

– 334 –

À huit heures, une soupe plantureuse se dresse et fume pour tout le monde, pour les ouvriers de l’atelier voisin, pour les cochers de la station de vis-à-vis.

 

Je laisse à juger si on l’arrose !

 

Le vin rouge a remplacé le vin blanc ; – désormais le vin rouge régnera toute la journée.

 

Jusqu’à midi, déjeuners par-ci, déjeuners par-là ; l’entre-côte traditionnelle ou l’omelette au lard ; souvent la modeste andouillette ; quelquefois moins encore, deux œufs durs épluchés sur le coin du comptoir…

 

Il est reconnu que l’œuf dur est un puissant éperon pour la soif.

 

Puis, la cafetière se promène, versant le petit noir aux indigents, le gloria aux opulents.

 

C’est aussi le moment où l’on apporte les cadres de tapis verts et les cartes ; on joue les consommations passées et les consommations futures, prétextes sans cesse renaissants ; parties en lié et en renoué, coupées par l’éternel choc des verres, – sans oublier l’apostrophe continuelle au marchand de vins :

 

– Eh bien ! patron, est-ce que vous ne prendrez pas quelque chose avec nous !

 

– Tout de même ! répond l’héroïque patron.

 

Pendant l’après-midi la consommation se diversifie, s’étend, s’ingénie, emprunte mille formes, touche à tout, goûte à tout. L’après-midi est surtout le moment du casuel, des buveurs envoyés par le hasard.

 

– 335 –

Nous touchons à une heure importante, – à l’heure de l’absinthe.

 

L’heure de l’absinthe est aussi l’heure du vermouth, et l’heure du bitter, et l’heure du madère, – l’heure des apératifs enfin.

 

Versez ! et reversez encore ! Paris n’a pas soif, mais il veut s’exciter à boire.

 

Et il arrivera à son but, soyez-en sûr.

 

Le voilà à table en effet.

 

Il dîne chez le marchand de vins, qui a toujours un noyau de dix ou douze habitués.

 

Le dîner, c’est le crescendo de la symphonie, le couronnement, le bouquet, les digues rompues, l’inondation, l’explosion, l’éruption !

 

Et vous vous imaginez bien que le marchand de vins a sa part des trésors liquides qu’il monte de la cave, – surtout lorsque c’est lui-même qui, armé de son foret, délivre de sa prison transparente l’âme du vin.

 

– Allons, patron, apportez votre verre !

 

– Vous me faites bien de l’honneur, messieurs, répond le patron obéissant.

 

Entre onze heures et minuit, vous le croyez peut-être harassé, abattu, brisé.

 

Vous vous le représentez vaincu par cette mer de liquides de toutes les couleurs qu’il a engloutie.

 

Vous vous le figurez demandant grâce…

 

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Erreur ! Son œil est peut-être plus brillant, ses joues plus enflammées, sa voix plus retentissante ; – mais il est ferme à son poste.

 

Ne faut-il pas qu’il surveille les bischofs et les punchs par lesquels les buveurs triomphalement obstinés terminent leurs glorieux travaux ?

 

Certes, il faut être spécialement et énergiquement constitué pour accepter les rudes fonctions de marchand de vins.

 

Je n’ai trace qu’un croquis insuffisant et incomplet d’une de ces journées si effrayamment remplies.

 

Encore n’ai-je point parlé des discussions où il est naturellement forcé d’intervenir ;

 

Des rixes qu’il est appelé à étouffer ;

 

Des pochards qu’il lui faut éconduire plus ou moins poliment.

 

Voyez le temps qui lui reste pour la vie de famille, pour les distractions, pour la pensée !

 

Et portez-lui envie, si vous l’osez…

 

Minuit !

 

C’est l’heure de la délivrance !

 

Les volets sont fermés, le gaz va être éteint.

 

Le marchand de vins compte sa recette, il est enfin seul – et, malgré lui, sa tête s’incline dans ses mains…

 

Mais il se reproche bien vite ce moment de faiblesse, et, d’un pas encore assuré, il monte dans sa chambre à coucher.

 

– 337 –