Gastronomie
V la Lettre de Cachet
MADAME DE LA REYNIÈRE. – Monsieur, j’ai su votre conversation avec madame Mitoire. Mais elle est bien singulière… s’il en est ainsi, point d’espérance, et…
RÉTIF. – Madame, peut-être existe-t-il d’autres moyens, mais j’avoue que je ne les connais pas.
Scènes d’ombres chinoises. On voit un exempt arrêter la Reynière fils, sur un ordre signé Breteuil, le faire monter en chaise et le conduire à Domèvre, abbaye au pied des Vosges.)
Une lettre de cachet, tel allait être le dénoûment provisoire de toutes ces folies tracassières, nées d’un amour brisé. La scène qu’on vient de lire excuse Grimod de bien des choses et aide à en faire comprendre bien d’autres ; ensuite elle montre le côté douloureux d’un homme que l’on était bien près de prendre pour un égoïste ou tout au moins pour un railleur philosophique ; elle accorde du cœur à celui qui ne passait que pour avoir de l’esprit ; elle prouve enfin une fois encore que les masques les plus joyeux sont ceux souvent qui s’adaptent le mieux aux figures les plus souffrantes.
V
LA LETTRE DE CACHET
Avant d’entrer dans le drame, – racontons encore quelques frasques de Grimod de la Reynière.
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Il arriva qu’un jour le fermier général s’exaspéra tellement des prodigalités de son fils, qu’il prit une résolution énergique : il lui supprima la pension de quinze mille livres qu’il lui faisait par année. Ce n’était pas précisément bien ingénieux, car, avec son nom et ses relations, Grimod, n’avait qu’à parler pour voir aussitôt toutes les bourses s’ouvrir devant lui ; cependant, ce ne fut pas ce moyen qu’il employa. Son père le punissait ; il accepta la punition de son père. Il demeura sans argent.
Seulement, un matin, il sortit avec la voiture du fermier général, car on ne l’obligeait pas à aller à pied, et il se rendit chez un de ses amis. Après une demi-heure de conversation : « Sortez-vous ? lui dit-il ; avez-vous quelque course à faire ? ma voiture est en bas ; je me ferais un plaisir de vous conduire.
– Comment ! s’écria l’ami, tout le plaisir sera pour moi. »
Ils montèrent en voiture. Jamais Grimod de la Reynière n’avait été plus prévenant. Arrivé à sa destination, l’ami voulut prendre congé de lui. « Non, fit Grimod, je vous attendrai. – Oh ! – Je n’ai rien à faire ; ne vous gênez pas. – Bon ! objecta l’ami, je ne reste là-haut qu’une minute. »
En effet, il revint en toute diligence.
« Et maintenant, où allez-vous encore ? demanda Grimod. – Mais… ce serait abuser. – Voyons, cherchez : n’avez-vous pas quelque autre visite à faire ? Je suis à vos ordres. – Vous me rendez confus… Eh bien, au Palais, où je suis attendu entre midi et une heure. – Très-bien ! »
Pendant la route, l’ami ne cessa de se répandre en excuses et en remercîments.
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La voiture s’arrêta devant la grille de la rue de la Barillerie. « Serez-vous longtemps occupé ? dit Grimod. – Deux bonnes heures au moins. – Diable !
– Pourquoi me faites-vous cette question ? – Eh mais ! ne faut-il pas que je vous ramène ? »
L’ami était déjà sur le marchepied.
« Oh ! pour le coup, dit-il en riant, je ne le souffrirai pas : adieu, et croyez-moi votre serviteur. »
Il allait s’esquiver ; Grimod le retint.
« Comme vous voudrez, lui dit-il ; alors c’est un écu. »
L’ami resta stupéfait.
« Un écu, pourquoi ?
– Pour le prix de la course.
– Quelle plaisanterie est-ce là ?
– Ce n’est pas une plaisanterie ; je fais le service d’un fiacre ; c’est un écu que vous me devez. »
Il répéta ce manége assez de fois pour que le bruit en parvînt aux oreilles de son père. Celui-ci comprit la leçon et le rétablit dans ses quinze mille livres.
On a beaucoup prêté d’extravagances à Grimod, on lui
en a trop prêté5. Nous refusons de croire aux 100,000 fr. qu’il
5 M. Paul Lacroix, dans une Histoire des mystificateurs, s'est fait, croyons-nous, l'écho trop complaisant de ces extravagances. Voici quelques-uns des faits qu'il avance ou qu'il répète :
– 94 – arracha, dit-on, à son père au moyen des plus irrévérencieuses menaces ; nous ne savons sur quelle autorité s’appuie cette fable, et nous la repoussons comme tant d’autres qui nous semblent inventées dans un méchant but. On a tant d’ennemis lorsqu’on donne à dîner ! Sous l’enveloppe d’un paradoxe, cette vérité n’en est pas moins élémentaire : j’en appelle à tous les amphitryons.
« Quelquefois, s'il savait que madame de la Reynière se disposât à sortir en voiture avec une amie, il allait s'asseoir sur les marches du perron d'honneur, avec un panier de salades ou de légumes, qu'il épluchait avec une dextérité réjouissante. À cette vue, l'orgueilleuse femme du fermier général rougissait et se cachait dans ses coiffes. « Madame ma mère, lui disait l'inflexible railleur, ce qui distingue la salade d'une quantité de gens que nous connaissons, c'est qu'elle a du cœur. »
« ... Il convoquait dans la cour de l'hôtel une bande de mendiants couverts de haillons ; il les faisait ranger en haie sur le passage du financier, qui n'osait les faire chasser par les laquais, et s'avançant vers son père le chapeau à la main : « Monsieur, lui disait-il, la charité, s'il vous plaît, pour ces pauvres diables qui ont été ruinés ou qui peuvent l'être par les fermiers généraux !
« Deux amies de sa mère l'avaient prié avec tant d'instance de vouloir bien ôter ses gants, qu'il finit par se rendre à leur désir, mais il le leur fit payer cher, car en leur montrant ses mains contrefaites, il leur déchira les bras avec ses ongles crochus.
« Les toits de l'hôtel de la Reynière étaient hérissés de paratonnerres ; une nuit, il les fit peindre en rouge et il voulut persuader à son père que c'était là un effet de la foudre. Une autre fois, il les fit peindre en bleu et en vert, pour égayer le paysage, disait-il. » (Histoire des mystificateurs et des mystifiés.) (Le Pays des 11, 12 et 13 mai 1855).
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Ce que nous pouvons moins contester, ce sont les torts qu’il eut envers le poëte Saint-Ange, le traducteur des Métamorphoses d’Ovide. Cette affaire, que nous allons rappeler, valut à Grimod de la Reynière un blâme presque unanime. Des vers à la louange de M. Fariau de Saint-Ange parurent un matin dans l’Almanach littéraire ; ils étaient signés Duchosal et se terminaient ainsi :
Ovide chantait comme un ange,
Saint-Ange chante comme un dieu.
Cette hyperbole qui égayait tout Paris, sentait d’une lieue la mystification. En effet, M. Duchosal désavoua publiquement ce morceau poétique. Grimod de la Reynière vit dans cet épisode matière à plaisanterie ; il transforma la réclamation de M. Duchosal en une plainte au Châtelet, et composa un Mémoire à l’appui, où il estime gravement que son client est en droit d’exiger des dommages et intérêts, applicables d’ailleurs à œuvres pies. Grimod de la Reynière avait beau jeu avec M. Fariau de Saint-Ange, taillé sur le patron de Poinsinet, mais plus turbulent et plus altier. Son mémoire fit grand bruit : il eut deux éditions en quatre ou cinq jours ; après l’avoir vainement fait rechercher à la bibliothèque des avocats, d’où il aura sans doute été exclu comme une parodie indigne de la gravité de cet ordre, nous avons fini par le rencontrer dans un cabinet de province. C’est un pamphlet amusant, mais d’une impertinence sans égale ; l’auteur commence par plaisanter le traducteur des Métamorphoses sur son pseudonyme de Saint Ange. Avant lui déjà, Gilbert s’était écrié :
Saint-Ange, sous ce nom, a-t-il plus de génie ?
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Ensuite Grimod prend à partie son visage, sa taille, ses infirmités (il était un peu boiteux), ses vantardises et ses querelles au café du Caveau et au Musée de Paris ; il va jusqu’à raconter son mariage dans une note ainsi conçue : « Un honnête tapissier, homme d’esprit cependant, vient de faire épouser sa fille à notre adversaire, et ce, pour l’amour de la poésie. Cette union singulière a été célébrée au mois de novembre 1785, et sous les auspices les plus heureux. La jeune dame est douée de la plus gracieuse figure, et, ce qui vaut mieux encore, d’un excellent esprit. Il faut espérer de ses conseils et de ses soins la conversion de M. Fariau. Il en est épris au point de former toujours avec elle (dans les promenades) un angle de 45°, aimant mieux la considérer de loin que de la côtoyer de près. Nous l’invitons à réformer encore cette manie, qui, si elle n’ajoute pas aux ridicules de l’époux, peut nuire aux grâces de l’épousée et finir par
donner à l’un et à l’autre un incommode torticolis 6. »
Tout le Mémoire est sur ce ton de dérision, et, de plus, Grimod éclabousse en passant les entrepreneurs du Mercure, ainsi que plusieurs auteurs, Vigée et le marquis de la Salle. La péroraison est écrasante de dédain : « Ainsi donc, monsieur Fariau, remerciez-nous et profitez des leçons que renferme cet écrit, pour n’en pas mériter un jour de plus sérieuses ; quittez ce ton dogmatique et tranchant, qu’on ne pardonne qu’au talent supérieur et qu’on siffle chez l’homme médiocre ; laissez là cette prétention d’homme à bonnes fortunes, qui ne s’accorde pas plus avec votre triste figure
6 Mémoire à consulter, etc. ; 40 pages in-4° ; à Paris, chez P.-G. Simon et N.-H. Nyon, imprimeurs du Parlement, rue Mignon, 1786.
– 97 – qu’avec votre frêle constitution ; sachez respecter ceux même qui se moquent de vous, parce qu’ils le font pour votre propre intérêt ; ne prenez plus les épigrammes qu’on vous adresse pour des madrigaux en votre honneur ; troquez votre indécrottable vanité pour les manières d’un galant homme ; enfin, soyez comme tout le monde, puisque c’est la ressource de ceux qui ne peuvent être eux-mêmes ; et j’ose vous répondre qu’alors vous serez admis au café du Caveau ; que les comédiens, s’ils ne reçoivent point vos pièces, n’en berneront plus l’auteur ; qu’enfin vous coulerez paisiblement des jours dont le silence et l’obscurité doivent être désormais le partage. »
Certes, les avocats ne se sont jamais piqués de politesse ; cependant il en est peu qui aient poussé l’arrogance aussi loin. Le Parlement s’émut. Les gazetiers éclaboussés se déchaînèrent contre Grimod de la Reynière. Le journal de Bachaumont suivit l’affaire et donna les détails suivants :
« 31 mars 1786. – Les amis de M. de la Reynière, et surtout M. Mercier, l’ont fort chapitré sur son Mémoire, dont il aurait pu faire une brochure polémique seulement. Il a senti son tort et a fait aujourd’hui des avances pour sortir du mauvais pas où il s’est jeté. On a déjà offert douze mille livres à M. de Saint-Ange, qui les a refusées. Le cas de M. de la Reynière est d’autant plus grave que le sieur Duchosal n’a point signé de Mémoire, ne lui a donné aucun pouvoir et qu’il le désavoue même aujourd’hui. Tout ce que M. de la Reynière allègue pour son excuse, c’est que M. de Saint-Ange l’avait provoqué par quelques vers satiriques et par des critiques sanglantes. Le mezzo termine proposé par les avocats amis de la paix et respectant M. de Malesherbes, oncle de M. de la Reynière, c’est que
– 98 – celui-ci se désiste de son titre d’avocat : mais la justice n’en sévira pas moins contre le Mémoire et son auteur.
« 19 avril. – Le bruit court que M. de la Reynière a été enlevé lundi dernier par une lettre de cachet et conduit dans une maison de moines. Double injustice, en ce que d’abord cette punition n’est pas légale, ensuite en ce qu’elle le soustrait aux réparations qu’a droit d’exiger M. de Saint-Ange.
« 27 avril. – M. de la Reynière fils est décidément enfermé dans une maison de moines, près de Nancy. C’est le lundi saint qu’il est parti. On est fâché de ce coup d’autorité, qui n’a pu se frapper sans la participation de M. de Malesherbes, oncle du jeune homme, et qui, dans les principes de justice et de liberté, aurait dû s’y opposer. »
Ce fut dans une abbaye de chanoines réguliers, à Domèvre, que l’imprudent adversaire de M. Fariau de Saint-Ange fut si délibérément transporté. L’ordre de sa détention avait été délivré par M. de Breteuil, lequel passait pour être le cavalier servant de madame de la Reynière, et qui, dans cette occasion, écouta un peu trop le ressentiment que lui inspiraient quelques traits lancés contre lui par le jeune Grimod. Sept ans après, ce dernier, rappelant en peu de mots les causes de son exil, s’exprimait de la sorte sur le baron de Breteuil :
« Un ministre, dont le nom sera longtemps célèbre dans les annales du despotisme et de la brutalité, m’exila dans une abbaye au fond de la Lorraine. Il n’était nullement question du gouvernement dans mon Mémoire, et cet exil fut une vengeance personnelle du ministre, auquel, il est vrai, je n’avais jamais pris la peine de dissimuler mon profond mépris. »
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