Précipice
Chapitre 1
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com
À la mémoire de David Capdevilla,
un homme,
un compagnon,
un papa,
un fils,
un frère
et un ami
remarquable.
OceanofPDF.com
– 1 –
La situation n’était pas normale
Anthony Lopez amorça la descente, buste penché vers l’avant pour prendre un maximum de vitesse et limiter sa prise au vent. Parvenu en bas, il maintint sa position, accéléra jusqu’à la butée et pria pour que son élan suffise, mais, comme chaque fois, sa mobylette commença à ralentir à mi-côte, tandis que le moteur poussif menaçait de s’étouffer. Anthony se mit alors à pédaler pour aider la vieille bécane dans son ascension. Livrer Mme Ducuing n’avait rien d’une promenade de santé, pourtant les deux frères Lopez, qui aidaient leur père les vendredis et samedis – uniques soirs de livraison de la pizzeria familiale –, se disputaient systématiquement pour obtenir la course : la cliente était généreuse en pourboires.
Anthony redoubla d’efforts en ahanant sous son casque et parvint en haut. L’adolescent se rassit, satisfait – le plus dur était désormais derrière lui. Il parcourut un kilomètre supplémentaire sur la départementale avant de bifurquer sur une étroite route forestière truffée de nids-de-poule et que les arbres semblaient engloutir. Une minute plus tard, la maison de Valériane Ducuing se découpait loin devant, au cœur d’une clairière. Une fois encore, Anthony songea qu’il fallait être complètement barge pour vivre en plein bois, coupé du monde, avec un débit wifi qui ne devait guère excéder un mégaoctet et un réseau mobile limité à une barre les jours de beau temps. Aux yeux de l’adolescent, cette cliente était un être bizarre : à son mode de vie solitaire s’ajoutaient un look gothique digne de Marilyn Manson et une incompréhensible prodigalité – personne ne donnait jamais un pourboire de dix euros pour la livraison d’une pizza qui en coûtait douze… À l’approche de la fermette, l’adolescent repéra une voiture bleu métallisé stationnée dans un petit renfoncement en bordure du chemin.
Il gara sa mobylette à côté de la Twingo de Mme Ducuing, retira son casque – c’était plus correct vis-à-vis des clients, notamment les réguliers –, puis il se dépêcha d’ouvrir le petit coffre en plastique où reposait la pizza Dolce Vita, spécialité de la Maison Lopez. Il prit conscience que quelque chose clochait au moment où il posa le pied sur la première des trois marches du perron. La porte d’entrée béait, et le gros pot de fleurs qui ornait le palier était fracassé. La terre et les géraniums s’étalaient sur la pierre de l’escalier. La première pensée de l’adolescent fut que Mme Ducuing avait dû chuter. Il monta et passa la tête à l’intérieur. Il était 19 h 30 et, malgré l’obscurité qui régnait dans la maison, la lumière n’était pas allumée. Anthony s’avança d’un ou deux pas timides vers le salon et sentit un crissement sous ses semelles. Il baissa les yeux et devina des débris de verre ainsi que des taches de sang sur le carrelage blanc. La situation n’était pas normale.
– Madame Ducuing ? C’est Anthony de la Maison Lopez ! lança-t-il, inquiet.
Il attendit et perçut d’étranges couinements provenant de la pièce principale nappée par la pénombre. Un pic de stress le fit frémir.
– Madame, c’est le livreur ! reprit-il plus fort, mais sa voix trahissait sa fébrilité. Est-ce que tout va bien ?!
Depuis le seuil du salon, il tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur. Les plaintes reprirent, là, tout près, au milieu des ombres épaisses, et la chair de poule lui hérissa les avant-bras. Il trouva enfin l’interrupteur, et une lumière vive éclaira la pièce, révélant le décor habituel, à un élément près. Le cocker de Mme Ducuing gisait au sol, les pattes avant et arrière ainsi que le museau scotchés au ruban adhésif. Oh putain ! Le livreur balança la pizza sur la table pour attraper son portable. Au même moment, une série de bruits précipités et étouffés lui parvint du fond de la maison. L’ado hésita. Il n’était même pas sûr de connaître le numéro de la police. Le 17 ? Ou alors c’étaient les pompiers ? Gagné par la peur et l’urgence, il opta pour l’évidence. De ses deux pouces agiles, il envoya un texto à sa mère : « Urgent. Prb chez Ducuing. Appelle la police de suite ! » Il reporta ensuite son attention sur les traces de sang au sol. Elles conduisaient à un couloir – une bouche noire et inquiétante.
– Madame Ducuing ? Vous avez besoin d’aide ? cria-t-il en rassemblant tout son courage. Il y a du sang par terre… Vous allez bien ?
Derrière lui, le chien continuait de gémir en se tortillant au sol.
– Chuuut, le chien ! Chuuut, s’te plaît !
Mais le clébard poursuivait son raffut, masquant les bruits alentour. Anthony fit alors volte-face, attrapa avec précaution la boule de poils roux qui l’implorait du regard et la porta au fond de la cuisine attenante. Puis, la mort dans l’âme, il ferma la porte, se posta de nouveau à l’entrée du couloir et actionna l’interrupteur. Un long boyau desservait quatre portes, toutes fermées, avant de dessiner un angle droit d’où lui parvint un léger bruit de fond, semblable à celui d’un écoulement d’eau. Il y a quelqu’un, là-bas au bout.
– Madame Ducuing, vous m’entendez ?! cria-t-il, prêt à détaler à la moindre menace.
Pris d’une inspiration subite, il beugla :
– Je viens d’appeler la police ! La police va arriver, O.K. ?!
Quelques secondes plus tard, une porte claqua depuis la partie invisible du couloir.
– Madame Ducuing ?!
Pas de réponse… Mais le silence parfait fut bientôt rompu par les bruits caractéristiques de gonds qui grincent et de contrevents qu’on ouvre à la volée. Juste après, étouffés par l’épaisseur des murs, des crissements de pas sur des gravillons s’élevèrent. Quelqu’un était en train de s’enfuir. Celui qui avait attaché le chien ?… Alors, qu’en était-il de Mme Ducuing ? Pourquoi ne répondait-elle pas ?
Tous les sens aux aguets, l’adolescent se força à avancer jusqu’au T du couloir et coula un regard nerveux sur sa droite. Deux nouvelles portes se faisaient face, l’une fermée, l’autre entrouverte. Aucun mouvement, mais le son d’un robinet qui coule se précisa : il semblait provenir de derrière la porte entrebâillée. Une salle de bains, probablement… Il prit son courage à deux mains, se plaça près de l’ouverture et cria :
– Madame ! Est-ce que ça va ? Vous m’entendez ?
Bien sûr qu’elle t’entend, tu viens de brailler à réveiller un mort ! songea-t-il alors que sa peur augmentait parce que seul le silence lui répondait. Mû par l’instinct, Anthony poussa davantage la porte, suffisamment pour que son regard s’accrochât au reflet que lui renvoyait le grand miroir mural, au-dessus du lavabo. Il laissa alors échapper un glapissement de surprise, et son cœur cogna douloureusement. Puis l’urgence de la situation lui dicta sa conduite.
L’adolescent se précipita dans la salle de bains et referma immédiatement le robinet de la baignoire. Le niveau du bain rougi par du sang avait atteint la bouche de Mme Ducuing et flirtait avec ses narines. Sans son aide, elle allait se noyer ! Dans une série de gestes maladroits et paniqués, il tenta alors d’attraper le corps immobile de la femme dont les yeux suppliants roulaient dans leurs orbites, témoignant qu’elle était parfaitement consciente. Mais le corps lui échappa à plusieurs reprises, et Mme Ducuing but la tasse. Après trois vaines tentatives d’extraction, l’adolescent parvint à ordonner ses idées. Il plongea son bras dans la baignoire et finit par trouver la bonde. Le siphon glouglouta et le niveau de l’eau commença à baisser.
L’adolescent s’agenouilla alors et, d’une voix paniquée, parvint à formuler :
– Euh… je vais d’abord… essayer de vous enlever… ce truc-là.
Des yeux, il désignait le bâillon qui empêchait Mme Ducuing d’appeler à l’aide.
– Et après… je… je vais voir comment défaire ce… ce paquet… d’accord ?
Les yeux de l’adolescent détaillèrent le fameux « paquet » : le corps de la femme était prisonnier d’un méthodique entrelacs de sangles serrées. Ainsi saucissonnée, Mme Ducuing ressemblait à une momie. Alors que les questions commençaient à se bousculer dans son esprit, le garçon repéra un sigle tracé à la bombe noire sur le carrelage blanc de la baignoire, une inscription incompréhensible : « MPC/1 ».
OceanofPDF.com