Précipice
Chapitre 6
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Le résultat est là aujourd’hui, hélas…
Sous un soleil étincelant, les Pyrénées en ligne de mire, Louise traversa Jurançon et poursuivit sur la D802. L’automne s’installait et un camaïeu de tons orangés, pourpres et or enflammait les forêts alentour. Suivant les indications de son GPS, la gendarme bifurqua bientôt sur une route étroite plongeant dans les bois. Sur les bas-côtés, les feuilles mortes s’amassaient et étrécissaient davantage encore la langue de bitume. Des exhalaisons d’humus emplirent l’habitacle tandis que la voiture s’enfonçait sous l’ombre fraîche des arbres. Louise roula prudemment sur une distance de trois kilomètres avant de retrouver une vue dégagée sur les montagnes. La demeure de Marie-Claire Ducuing se découpait à une encablure de là, au cœur d’une vaste propriété parsemée de vieux chênes et de sapins. La voiture passa le portail ouvert et remonta jusqu’à la grande longère que deux immenses cyprès encadraient, tels des gardiens.
À l’approche du véhicule, la porte d’entrée s’ouvrit et Mme Ducuing mère, prévenue de la visite, apparut sur le seuil. La septuagénaire resserra les pans de sa longue veste en mohair sur son corps frêle puis attendit, immobile, dans la posture raide et altière d’une châtelaine. En avançant vers elle, Louise la détailla ; elle lui donnait à peine soixante ans ! Mme Ducuing incarnait l’archétype de la bourgeoise de province : maquillage travaillé mais léger, brushing impeccable, belle mise, bijoux de valeur, et le regard des gens habitués à être écoutés.
– Bonjour madame, Louise Caumont, brigade de recherches de Tarbes.
La femme se contenta d’un hochement du menton, avant de se déporter pour laisser la voie libre. Louise découvrit exactement ce qu’elle s’attendait à voir. Un intérieur propre, sobre et classique, meublé et décoré avec le goût des choses intemporelles. Marie-Claire Ducuing la conduisit jusqu’au salon et prononça alors ses premiers mots :
– Prenez place, je vous en prie. J’ai préparé du thé, fit-elle en désignant un plateau sur la table basse, mais je peux vous proposer un café.
– Je ne boirai rien, merci.
La septuagénaire s’assit dans un fauteuil face à Louise et se servit une tasse de thé, dans une succession de gestes lents et légèrement précieux. Quand elle eut terminé, elle releva la tête et lança un regard interrogatif à la gendarme.
– Madame, je viens vous voir dans le cadre de l’enquête ouverte vendredi dernier concernant l’agression de votre fille.
La mère accusa le coup. Ses traits s’affaissèrent immédiatement. Elle n’avait donc pas été informée.
– Valériane ! Une agression ! Mais comment va-t-elle ?
– Votre fille va bien, ne vous inquiétez pas.
La gendarme nota la fugace expression de soulagement, immédiatement suivie d’une assertion sèche censée masquer ses sentiments :
– Je n’étais pas au courant, étant donné que je n’ai plus aucun lien avec ma fille. Depuis son anniversaire, l’an dernier.
Louise fit rapidement le calcul et proposa :
– Peu de temps après sa démission de l’IML, c’est cela ?
– En effet. Les relations avec Valériane n’étaient déjà pas au beau fixe, mais cette décision a sonné le glas de toute entente… Ma fille a toujours été très compliquée, ajouta-t-elle, dans une moue contrariée. Elle est d’une nature tourmentée qui la rend égoïste et insensible aux autres. Je ne suis pas certaine qu’elle mesure les effets de sa conduite sur son entourage… Et donc cette agression, de quoi s’agit-il ? passa-t-elle du coq à l’âne.
La gendarme hésita. Elle ne se voyait pas raconter le déroulement de la tentative de meurtre à une dame qui, malgré tous ses efforts pour paraître détachée, dissimulait mal sa sensibilité. Si quelqu’un devait lui expliquer cet épisode en détail, c’était sa fille, pas elle. D’un autre côté, elle ne pouvait pas refuser de répondre. Elle opta donc pour un récit édulcoré :
– Un homme s’est introduit de force chez votre fille. En tombant, Valériane a renversé un vase qui s’est brisé. Elle s’en est tirée avec quelques contusions et une coupure à l’avant-bras.
– Sûrement une tentative de cambriolage qui a mal tourné, hasarda la femme, comme pour se rassurer. En même temps, cette ferme en plein bois, loin de tout, c’est bien une idée de Valériane, ça !
Louise fit mine d’approuver, puis réorienta l’échange :
– Avez-vous la moindre idée de ce qui a provoqué sa décision de démissionner ?
– Absolument aucune. Valériane et moi avions déjà toutes les peines du monde à nous entendre. Elle ne me confiait rien et semblait mettre un point d’honneur à toujours se tenir à distance. C’est une personne très secrète, pour ne pas dire renfermée. À l’annonce de sa démission, je lui ai dit ce que je pensais de son inconséquence. Et ça a dégénéré.
– Vous vous êtes disputées ?
– Non, pas vraiment. Valériane se passe facilement de discussion, vous savez ! Elle s’est contentée de se lever, de partir et de ne jamais revenir.
Le ton se voulait critique, mais dissimulait mal le dépit de la mère.
– J’ai bien entendu que les relations entre votre fille et vous étaient houleuses ; qu’en était-il avec son père ?
– Valériane a toujours été une enfant brillante. Très brillante. Edmond était sensible à cela et il avait une fâcheuse tendance à protéger sa fille. Il lui passait tout, lui trouvant systématiquement des excuses, s’accommodant de ses bizarreries. Au début, il disait que c’était l’âge. Quand ça n’a plus été l’âge, il a parlé de passade. Puis c’est devenu une différence. Bref, vous avez compris.
– Vous faites référence à quoi, exactement ?
– Eh bien, à son tempérament morbide ! Enfin, vous avez vu Valériane, non ? s’agaça-t-elle. Elle dégage l’aura d’un corbillard !… Non, on aurait dû réagir, ne pas la laisser s’installer dans cet univers sombre, l’envoyer voir un psychiatre, tant qu’il était encore temps. Au lieu de quoi, elle s’est engouffrée dans son monde macabre en se spécialisant en médecine légale ! Vous voyez un peu le gâchis ? Légiste ! Pour une femme !
À ces mots, Louise fut prise d’un rire nerveux qu’elle dissimula au mieux en toussant. Marie-Claire Ducuing attendit patiemment que la quinte de toux de la gendarme se calmât, puis conclut :
– Edmond a trop laissé faire, et le résultat est là aujourd’hui, hélas… Une carrière professionnelle interrompue, une vie de femme seule sans aucun projet de couple et de famille, et cette grossièreté vestimentaire qui empêche toute relation sérieuse… Vous avez noté son allure ! ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue. A-t-on idée de se fagoter de la sorte ?
Louise, qui n’avait vu la légiste que sur un lit d’hôpital, préféra éluder :
– Et avec son frère, comment ça se passe ?
La septuagénaire haussa les épaules, pour signifier le peu qu’il y avait à dire.
– Ils ne sont pas assortis du tout, si vous voulez savoir. Romain a un parcours sans accroc. C’est un homme stable, de bonne situation, marié, et père de trois enfants. Ses relations avec sa sœur n’ont jamais été très profondes. Lui aussi a du mal à la comprendre.
– Je vois… Et, à votre connaissance, Valériane entretient-elle des relations amicales ?
– Pas que je sache, non. Ma fille est une grande solitaire, elle ne m’a jamais présenté personne et, de mémoire, elle n’a même jamais mentionné qui que ce soit… sauf, peut-être, une autre fille à l’adolescence, chez qui elle est allée en week-end une ou deux fois… Mais bon, ça remonte à un bail ! Je ne comprends pas. Aucune relation ! Ça aussi, c’est étrange, vous ne trouvez pas ?
Sur ce point, au moins, Louise était d’accord. Elle hocha la tête et enchaîna :
– Les lettres « MPC » vous disent-elles quelque chose ? « MPC/1 », pour être précise.
– Ce sont des initiales ?
– Je ne saurais vous dire.
– Eh bien, vous me cueillez à froid… Spontanément, je ne vois pas, non.
Louise referma son calepin, remercia son hôtesse et se laissa raccompagner. Au moment où elle franchit le seuil, une question lui revint en mémoire :
– Au fait, je me demandais pourquoi Valériane avait effectué une année de lycée à Hendaye ?
– Ah, ça ? Une lubie d’adolescente ! Il fut un temps où notre fille faisait de la natation, figurez-vous ! Elle avait de très bons résultats au niveau régional et elle visait les championnats de France. Pour ne rien vous cacher, Edmond et moi redoutions que ses ambitions la détournent de sa scolarité, mais notre fille n’en démordait pas, elle voulait intégrer un cursus athlétique de haut niveau. Nous avons fini par plier et avons choisi le lycée Notre-Dame-de-la-Piété, qui disposait d’une section natation tout en dispensant une scolarité de qualité. Mais Valériane a abandonné au bout d’un an… Je crois bien que c’est la seule fois où j’ai pleinement approuvé une décision de ma fille ! acheva-t-elle sans ironie.
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