Précipice

Céline Denjean · Chapitre 68 sur 79

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Précipice

Chapitre 68

– 68 –

 

Le destin l’avertissait !

 

Alexandre Schäffer se réveilla en sursaut. Une pellicule de sueur glacée couvrait son corps, et des frissons hérissaient sa peau. Les images de son cauchemar commencèrent à se désagréger au moment même où son esprit cerna les contours d’une chambre qu’il ne connaissait pas. Puis la réalité le percuta de plein fouet. Il était chez sa belle-sœur. David était mort. L’enterrement avait lieu le lendemain après-midi… Il se rallongea, le cœur battant la chamade. De dehors lui provenait le gémissement d’un vent rebelle qui faisait craquer la toiture et les poutres.

Schäffer ferma les yeux pour s’apaiser, et des profondeurs glaçantes de sa plongée onirique ressurgit alors une terrible angoisse matérialisée par le visage de Clara. Les images de son incursion de la veille au chalet de Joubert déferlèrent, et Schäffer tire-bouchonna les draps humides de ses mains tremblantes.

Clara portait ton bijou chaque jour. Elle l’attachait à sa cheville, pour ne pas que tu le voies.

Le cerveau humain est ainsi fait qu’il ressasse, examine sans relâche, évalue, compare. Et, dans le jeu de calcul auquel son cerveau s’adonnait sans son consentement, l’hypothèse que le corps de Clara soit un jour retrouvé n’avait cessé de s’inviter. Bien sûr, la probabilité était infinitésimale. Mais, voilà, elle existait. Il y a bien des gens qui gagnent au Loto ! Or la probabilité de cocher la combinaison gagnante était bien inférieure à celle de la découverte d’un cadavre. Que se passerait-il si le corps de Clara était retrouvé ? Il y aurait un examen médico-légal, et ce putain de médaillon de merde prouverait sa relation avec Clara, mettant au jour ses mensonges, et anéantirait tous les efforts d’une vie pour échapper à la prison !

Alexandre Schäffer expira bruyamment. Il se sentait prisonnier d’une cage invisible. Son existence lui semblait désormais soumise à l’insupportable loi du hasard. À bien y regarder, le sursis avait avantageusement duré vingt ans, lui épargnant une chute qui aurait pu se produire, au vu des éléments matériels qui le reliaient de facto à Clara : le cahier intime et ce foutu médaillon. N’avait-il pas joui d’une chance insolente ? Pouvait-il sensément continuer à compter sur elle en fermant les yeux sur ce second élément matériel ?

Non. Le destin l’avertissait ! Savoir, c’est être capable d’agir ! D’infléchir le cours désastreux d’une existence. La politique de l’autruche était le refuge des faibles. Et lui n’était pas faible.

Alexandre Schäffer se rangea à la décision la plus raisonnable : il devait récupérer ce bijou. Coûte que coûte. Malgré l’horreur que supposait cette option. Il s’agissait du dernier prix à payer pour poursuivre sa vie, sans l’angoisse permanente d’un couperet pouvant tomber à n’importe quel instant. Sa condition physique le lui permettait. Muni du matériel d’escalade de David, il allait explorer les profondeurs de la Terre, retrouver Clara – ou ce qu’il en restait – et récupérer ce médaillon.

Il ouvrit l’étui de protection de son portable et activa l’écran. Il était 6 h 15. S’il partait avant que Denise se lève, il aurait les coudées franches. Fourmillant de l’énergie et de la lucidité propres aux situations d’urgence, Alexandre rabattit les draps et se leva d’un bond tandis que les grands axes d’un plan se dessinaient dans son esprit.

Ses mouvements couverts par le souffle bruyant des rafales, il enfila son caleçon et quitta sa chambre, laissant volontairement derrière lui son téléphone portable. Hors de question d’être harcelé par sa belle-sœur quand elle découvrirait le mot qu’il s’apprêtait à lui laisser. S’il devait téléphoner – mais pourquoi le devrait-il ? –, il utiliserait son portable à carte prépayée. Une fois au rez-de-chaussée, Schäffer se dirigea discrètement vers le salon. Il attrapa un post-it et un stylo et, d’une écriture nerveuse, rédigea un court message : « Nuit horrible. Besoin de m’aérer. Retour vers 13 heures. Alex. » Il alla coller le Post-it sur la table de la cuisine, attrapa au passage son portable intraçable dans la poche de son manteau et se dirigea à pas feutrés vers le garage où se trouvait le vestiaire sportif de David. Alexandre piocha méthodiquement tout ce dont il avait besoin : il enfila un pantalon en stretch, un surpantalon imperméable, un maillot de corps en lycra, une veste zippée en polaire et un anorak. Puis il mit d’épaisses chaussettes, passa des tennis compatibles avec la conduite, mais prit grand soin d’emporter des chaussures de montagne adaptées à l’escalade de parois rocheuses. Il acheva ses préparatifs en vérifiant le contenu de la malle de David. Piolets, cordes, baudriers, mousquetons : tout y était. Il déverrouilla la voiture de son frère, porta la malle dans le coffre et activa la porte automatique du garage qui gémit sous les assauts du vent sifflant. Alexandre se figea, tendit l’oreille, mais aucun bruit ne lui parvint depuis la maisonnée. Soulagé, il relâcha sa respiration et considéra les ténèbres qui engloutissaient tout – les arbres, le barbecue, la petite balançoire du jardin. Des bourrasques balayaient l’extérieur, faisant bruisser les feuillages, et couvraient l’habituel murmure nocturne.

L’homme s’arracha à la contemplation du grand néant noir qui expirait bruyamment et alla s’installer au volant. Moteur hybride, parfait. Il choisit l’option électrique et démarra silencieusement.

Il était temps d’en finir.

Une fois pour toutes.

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