Précipice
Chapitre 60
– 60 –
Je vous le répète, ce n’est pas possible,
vous faites erreur
Décidément, cette affaire allait les rendre dingues : rien – absolument rien – ne se déroulait comme espéré. Julien et Léa sortirent de la salle d’interrogatoire, exténués et furieux.
– Tu as suivi ?
Louise hocha la tête.
– Moi, je suis à bout, là ! s’agaça Keller. Je crois que je pourrais en venir aux mains ! Louise, je te passe le relais.
– Entendu. Je laisse Léa prendre une pause, et…
– Non, merci, ça ira, coupa-t-elle. Si je suis claquée, Joubert l’est encore plus ! On va donc profiter de ton énergie pour revenir à la charge. Mais tu prends la main.
Louise approuva : il en est de la résistance de certains êtres comme de celle de certains matériaux. Frapper fort ne sert à rien – sinon à se faire mal. L’objectif est donc celui de la rupture de fatigue : il faut répéter, répéter et répéter encore les mêmes minuscules agressions jusqu’au moment où le corps se fendille, se fend, puis cède. Joubert semblait être de ceux-là. Elle adressa un regard à sa jeune collègue, un signe de tête encourageant, et poussa la porte.
De près, Joubert semblait plus diminué encore. La fatigue avait injecté ses yeux de sang, son teint était cendreux et il se tenait voûté par-dessus la table. Il arborait cet air effarouché qu’ont parfois les personnes âgées atteintes de démence sénile, qui regardent l’aide-soignante d’un œil humide et indigné, qui s’arc-boutent en tremblant de tout leur corps, parce que non, non, non, elles ne sont pas folles et elles ne prendront pas leurs médicaments ! Qu’on arrête de les persécuter, enfin !
– On m’envoie du sang neuf, constata Joubert d’une voix lasse et râpeuse. Mais ça ne changera absolument rien, vous savez ?
Il attrapa son gobelet d’eau et but. Louise s’assit face à lui.
– Nous sommes le mercredi 10 novembre 2021, il est 18 h 24. Reprise de l’interrogatoire de M. Roman Joubert, en présence du major Léa Badenco et du major Louise Caumont.
Elle n’allait guère être originale, mais – rupture de fatigue oblige – elle emprunta le même chemin que ses collègues :
– Monsieur, pouvez-vous me dire ce que vous faisiez dans la soirée du vendredi 15 octobre 2021 ?
– Vos collègues m’ont déjà posé cette question, un nombre incalculable de fois.
– Et je vous la pose de nouveau.
Exaspéré, Joubert secoua lentement la tête et répondit :
– Je ne peux pas répondre. Vous m’affirmez que mon agenda ne mentionne aucun rendez-vous après 17 heures, ni personnel, ni professionnel. Je suppose donc que j’ai quitté mon bureau entre 18 et 20 heures et que je suis rentré chez moi.
– Vous ne disposez donc d’aucun alibi ?
– Que voulez-vous que je vous dise ?… Si j’avais su qu’on me le demanderait un jour, j’aurais soigneusement noté mes occupations de ce soir-là !
– Savez-vous où se trouve Sarrouilles ?
– Oui, souffla-t-il. C’est une commune située derrière Séméac.
– Y êtes-vous déjà allé ?
– Oui, je suppose ! Je veux dire, je n’en ai pas le souvenir exact. Mais je connais cette commune, je l’ai déjà traversée.
– Vous y êtes-vous rendu, en fin d’après-midi, le vendredi 15 octobre 2021 ?
– Je n’ai pas le souvenir d’avoir traversé Sarrouilles ces derniers mois.
– Combien de temps diriez-vous qu’il faut pour effectuer le trajet entre votre bureau de Tarbes et Sarrouilles ?
– Une dizaine de minutes, environ, s’il n’y a pas trop de circulation pour quitter Tarbes.
– Connaissez-vous une personne résidant dans cette commune ?
– Non.
Louise le fixa et attendit. Il soutint son regard. Sans ajouter un mot.
– Lors d’une entrevue à votre domicile, vous avez indiqué connaître une dénommée Valériane Ducuing.
– En effet. C’était la meilleure amie de ma fille, Clara, lorsque celle-ci était en seconde au lycée Notre-Dame-de-la-Piété.
– Où habite Mme Ducuing, aujourd’hui ?
– Je l’ignore. Mais, d’après les questions que vos collègues me posent depuis 14 heures, je suppose qu’elle habite à Sarrouilles.
– Niez-vous vous être rendu au domicile de Mme Ducuing le vendredi 15 octobre en fin d’après-midi ?
– Je ne le nie pas, je le réfute.
– Des empreintes de pneus de marque Michelin Primacy 3 ont été relevées juste à côté du domicile de Mme Ducuing le soir du 15 octobre, enchaîna Louise, en posant sur la table les photos des moulages effectués par les TIC. N’est-il pas vrai que votre véhicule est équipé de ces mêmes pneus ?
– C’est possible. Je les ai fait changer l’été dernier et le garagiste m’a posé des Michelin. Cependant, je ne connais pas leurs caractéristiques précises.
– Quelle est la marque et la couleur de votre véhicule ?
– Je possède deux voitures. Une Fiat Panda rouge et une Clio IV bleu métallisé.
– Laquelle des deux utilisez-vous le plus souvent ?
– La Panda me sert surtout pour les petits déplacements. J’utilise la Clio pour les trajets plus longs.
– Par « plus longs », vous voulez dire les trajets entre votre domicile de Pouzac et votre bureau tarbais ?
– En effet, oui, parce que la Clio est plus confortable.
– Vous avez donc utilisé votre Clio pour vous rendre à votre travail, le vendredi 15 octobre 2021 ?
– Oui. Nécessairement.
– Un témoin a repéré un véhicule de taille moyenne et de couleur bleu métallisé chez Mme Ducuing, vers 19 heures, le soir en question. De plus, le comparatif de la scientifique établit une correspondance entre les empreintes relevées chez Mme Ducuing et vos propres pneus. Qu’avez-vous à dire sur ces points ?
Joubert la regarda d’un air atterré et répéta d’un ton las la réponse qu’il avait déjà opposée une dizaine de fois auparavant :
– Rien. Sinon que d’autres voitures que la mienne sont bleu métallisé et équipées des mêmes pneus Michelin.
Louise ne se laissa pas décourager et poursuivit :
– Monsieur Joubert, que faisiez-vous le soir du lundi 25 octobre ?
– Je ne sais pas, je vous assure. Je vis seul depuis de nombreuses années. Mon emploi du temps personnel n’est pas très attractif : je sors peu, je reçois peu. Si mon agenda n’indique rien à cette date, alors j’étais chez moi. J’ai pu regarder la télévision, lire ou utiliser mon ordinateur, je ne sais pas… Est-il envisageable que vous puissiez, vous, établir quelque chose avec vos techniques d’investigation ?
Louise savait parfaitement que l’homme avait appelé sa mère le soir de la mort d’Ayed. Les fadettes l’établissaient formellement. Si Joubert avait commis l’erreur de le lui affirmer, elle aurait pu en déduire qu’il s’était préparé un alibi. En dehors d’un événement marquant, quel être normalement constitué est en mesure d’affirmer qu’il a téléphoné à untel ou untel, tel soir, trois semaines plus tôt ? Mais Joubert n’était pas tombé dans le panneau.
– Parlez-moi de votre mère, s’il vous plaît.
– Ma mère ? C’est une dame de quatre-vingt-treize ans. Il y a deux ans, suite à une chute, elle s’est cassé le col du fémur et a dû quitter son domicile. Elle réside désormais dans un EHPAD à Bagnères-de-Bigorre. L’établissement « Les Mimosas », précisa-t-il.
– Vous allez la voir souvent ?
L’homme laissa échapper un long soupir.
– Une ou deux fois par semaine. Ça dépend. J’ai tendance à quitter le bureau un peu tard par rapport à l’organisation de l’EHPAD, et les visites sont malvenues passé 20 heures. Donc j’y vais plutôt le week-end.
– Et si vous n’y passez pas, vous lui téléphonez ?
– Ça m’arrive, en effet… Mais je ne suis pas très friand de téléphone, précisa-t-il, je préfère les échanges directs. Je ne l’appelle que si je n’ai vraiment pas réussi à me libérer.
Joubert termina son gobelet d’eau et se resservit d’une main légèrement tremblante. Il paraissait harassé, et la gendarme songea que ses résistances étaient en train de s’amenuiser. La série de questions qu’elle venait de lui poser visait précisément cet objectif, et elle allait désormais entrer dans le dur, en espérant qu’il craque :
– Que faisiez-vous samedi dernier, le 6 novembre 2021, après 18 heures ?
– J’étais au bureau.
– Vous travaillez le week-end ? s’étonna la gendarme.
– Ça m’arrive assez fréquemment, oui. Je gère plusieurs boîtes, et la machine ne tourne pas toute seule. Beaucoup de chefs d’entreprise font comme moi, ça n’a rien d’exceptionnel.
– Je vois. Donc vous étiez à Tarbes ?
– Oui.
– Toute la journée ?
– Non, je me suis reposé le matin. Je ne suis arrivé à Tarbes que vers 15 heures. Du coup, j’en suis reparti assez tard, vers 21 heures.
– Quelqu’un peut en attester ?
– Mes employés du siège ne travaillent pas le samedi. J’étais donc seul.
– C’est fâcheux, ironisa Louise. Puisque nous avons en notre possession des images de vidéosurveillance prouvant que vous étiez à Ibos à 18 h 02.
– Non ! réagit Joubert. Je n’étais pas à Ibos ! Je l’ai dit et répété tout l’après-midi : je n’ai pas quitté mon bureau de Tarbes !
Louise lui décocha un sourire narquois et posa sur la table les images extraites de la vidéosurveillance. L’homme les regarda à peine, il les connaissait déjà.
– Clio IV, bleu métallisé, immatriculée « QE 564 FD ». Cela vous dit-il quelque chose ?
Il secoua la tête, excédé.
– Je vous le répète, ce n’est pas possible. Vous faites erreur.
– Veuillez répondre à ma question, monsieur. Cette immatriculation est-elle…
– Ce sont mes plaques, oui, la coupa-t-il d’un ton agacé.
– Comment expliquez-vous que votre voiture ait été filmée à Ibos, alors que vous affirmez n’avoir pas quitté Tarbes ?
– Je ne l’explique pas… je ne comprends pas. Il doit s’agir d’une erreur, ce n’est pas possible autrement. Je vous en supplie, croyez-moi, madame.
Alors même qu’elle bouillait intérieurement, Louise récupéra les photos sans montrer le moindre signe de contrariété. Léa, à côté d’elle, se rencogna dans son fauteuil et souffla en levant les yeux au ciel.
– Est-ce que ceci vous appartient ? reprit Louise en extirpant de nouveaux clichés du dossier.
– C’est un de mes joggings.
– Un jogging Adidas noir, correspondant à la description vestimentaire établie par Mme Ducuing concernant son agresseur.
– Je n’ai rien à voir là-dedans, s’obstina-t-il.
– Et ces tennis ?
– Elles sont à moi.
– Un premier examen a révélé que les dessins de semelle pourraient correspondre à des empreintes relevées chez Mme Ducuing.
Joubert secoua la tête d’un air buté.
– Par ailleurs, les techniciens ont aussi relevé d’infimes traces d’hémoglobine sur les semelles ainsi que sur le tissu au niveau du cou-de-pied. Les prélèvements sont partis au labo pour analyse et comparaison ADN. Il se trouve que Mme Ducuing a été blessée le soir de son agression et qu’elle a saigné. Son agresseur a marché dans son sang… Ne croyez-vous pas, monsieur, qu’il serait temps de nous dire la vérité ?
– Vous dites n’importe quoi ! lui retourna-t-il. Pourquoi m’en serais-je pris à cette personne, hein ? C’est totalement absurde.
Léa avait espéré que la garde à vue leur fournisse les éléments d’explication qui leur manquaient, mais il n’en était rien ; bien au contraire : conscient que le mobile faisait défaut, Joubert revenait inlassablement sur cette question. Louise décida donc de cibler les éléments de preuve.
– Quelle qu’ait pu être votre motivation, monsieur, nous n’avez aucun alibi pour le soir où Mme Ducuing a été agressée et, surtout, vous vous trouviez sur les lieux du meurtre de David Schäffer.
– C’est faux.
De nouveau, Louise fit glisser les images de la vidéosurveillance sur la table.
– Vous niez un fait établi formellement.
Joubert croisa les bras et afficha encore cet air buté et exaspérant de vieux dingo seul contre le reste du monde.
– Je dis la vérité.
– Bien… Passons à Thibault Broca. Quelle est la nature de votre relation avec lui ?
Joubert expira bruyamment.
– J’ai déjà répondu je ne sais combien de fois à cette question…
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