Précipice

Céline Denjean · Chapitre 74 sur 79

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Précipice

Chapitre 74

– 74 –

 

Et il aurait pu y arriver…

 

Broca ne se départait pas de son air défiant. Lorsque les gendarmes entrèrent enfin dans la salle d’interrogatoire, il arbora un sourire narquois.

– Tiens, tiens, une nouvelle représentante des forces de l’ordre ? se moqua-t-il en désignant Louise. Vous venez en renfort, suite à l’échec de vos collègues ?

La gendarme ignora le sarcasme et lui lut ses droits. Puis elle le harponna du regard et entra directement dans le dur :

– J’ai compris le subterfuge dont vous aviez usé lorsque j’ai examiné un compte rendu de l’activité numérique du PC de Roman Joubert. Le soir du lundi 25 octobre, date de l’assassinat de Magyd Ayed, l’ordinateur de Roman Joubert s’est connecté sur le site de France Musique à 19 h 54, fit-elle en posant un document sur la table. La connexion a duré tout le temps du concert « consacré à des airs de Mozart interprétés par Sabine Devieilhe, accompagnée par l’orchestre Les Siècles, sous la direction de François-Xavier Roth ».

Louise laissa filer un silence, mais Broca ne se laissa pas déstabiliser.

– Le même concert que celui que vous disiez avoir écouté sur votre poste radio, chez vous, à Esquiule.

– Que répondre sinon que Roman Joubert possédait, lui aussi, un goût très sûr en matière de musique ?

– La vérité est que vous avez construit un alibi à Roman Joubert pour le soir du 25 octobre. Ce dernier vous ayant fait acheter la même voiture que la sienne, vous êtes allé à son domicile à la nuit tombée, vous avez activé la porte du garage et vous vous êtes garé à l’intérieur. Si un voisin regardait dehors, il ne pouvait voir que la Clio bleu métallisé de Joubert qui rentrait chez lui, après une longue journée de travail. Ensuite, depuis la ligne fixe de la maison, vous avez composé le numéro de téléphone de la chambre 212 de l’EHPAD « Les Mimosas », comme en ont attesté les fadettes. Et, durant une quinzaine de minutes, vous avez parlé avec Mme Joubert, atteinte d’Alzheimer à un stade avancé, qui – selon la conversation que j’ai eue avec une aide-soignante – ne fait plus aucune différence entre Pierre et Paul, Paul et Jacques, Jacques et Pierre. Pour qui vous a-t-elle pris, elle-même l’a probablement oublié…

De nouveau, Louise se tut. Broca la regardait désormais avec une intensité presque dérangeante. Soudain, il recula sur sa chaise.

– Spéculations, fit-il en croisant les bras.

Mais elle nota le léger fléchissement de sa voix.

– L’idée était excellente. Même véhicule, mêmes pneumatiques, voilà qui permettait mille confusions ! Vous avez dû vous amuser comme des petits fous, hein ?

Il se pencha en avant, comme pour donner du poids à ses propos, et répéta :

– Spéculations.

– Le portable fantôme de Roman Joubert, que voici, poursuivit-elle en posant le scellé sur la table, fait apparaître deux numéros de téléphone prépayés avec lesquels il était en contact : l’un des deux appartient à Valériane Ducuing – elle l’a admis –, l’autre devait être le vôtre. Et, bien entendu, vous vous en êtes débarrassé sitôt votre rôle achevé.

– Spéculations.

– Les bornages de ce second 06 inconnu sont tous situés à Esquiule.

– Cela ne prouve rien.

– Si vous le dites, fit Louise d’un ton détaché. Mais je vais tout de même poursuivre. Le plan de Joubert prévoyait ceci : dès lors que nous viendrions à votre rencontre – et cela allait forcément avoir lieu, au regard de nos découvertes à Notre-Dame et des propos faussement défensifs que Joubert allait tenir vous concernant –, vous deviez provoquer votre arrestation. D’où votre attitude hostile, vos menaces et injures à l’encontre de mon collègue ici présent. C’était doublement malin ! Nous serions occupés auprès de vous, laissant libre champ à Joubert pour assassiner David Schäffer, et, le moment venu, vous seriez en prime innocenté, puisque vous vous trouveriez en garde à vue. Sauf que tout cela ne pouvait fonctionner qu’avec le bon timing ! Joubert devait être certain que vous aviez été arrêté, n’est-ce pas ?

Une lueur de crainte transperça le regard de Broca, et il baissa les yeux.

– Or, vous ne pouviez pas provoquer mon collègue pour qu’il vous passe les menottes et, dans le même temps, utiliser le portable à carte prépayée pour informer Joubert de votre arrestation. Vous avez donc conçu quelque chose de très simple : nous demander de prévenir votre voisine pour qu’elle s’occupe de vos bonsaïs. En repassant les bandes de la GAV, votre insistance à vouloir vérifier que mon collègue l’avait bien alertée m’a interpellée.

Louise marqua une pause, croisa théâtralement les mains sur la table et s’avança vers Broca.

– Nous avons donc rencontré Mme Gauthier. Une dame charmante, serviable et totalement ignorante d’avoir aidé à une entreprise criminelle. Après le passage du gendarme, elle a suivi vos recommandations et téléphoné à ce numéro, fit Louise en posant un nouveau scellé devant elle.

Dans le sachet, une demi-feuille de papier rédigée de la main de Thibault Broca indiquait la marche à suivre.

– Le 06 que vous avez reporté ici, reprit-elle, n’est autre que le portable prépayé de Roman Joubert – il n’avait pas prévu de se faire arrêter en sa possession. Bref, en l’appelant pour qu’il s’occupe de vos bonsaïs, votre voisine lui indiquait le top départ de votre arrestation.

Louise planta ses yeux dans ceux de Broca et conclut :

– Ceci établit la preuve d’un lien direct entre M. Joubert et vous. Contrairement à ses déclarations, vous aviez conservé un lien très fort… Aucun de vous n’avait fait le deuil de Clara, n’est-ce pas ?

L’homme ne répondit pas. Il conserva les yeux baissés et un silence total.

– En réinterrogeant vos parents, nous avons obtenu le numéro d’un téléphone fixe qu’ils pouvaient utiliser en cas d’urgence, lorsque vous séjourniez à Saitama, pour suivre les enseignements du maître en bonsaïs, Masahiko Kimura. Grâce à un traducteur, nous avons pu échanger avec votre logeuse de l’époque, Mme Watanabe. Celle-ci nous a raconté qu’un monsieur français, se présentant sous le nom de Roman Joubert, vous appelait chaque dimanche.

Broca se tassa sur lui-même et ne chercha plus à nier.

– En 2012, votre formation achevée, vous êtes finalement rentré au pays et vous avez ouvert votre ferme de bonsaïs. Bien sûr, votre relation avec le père de Clara s’est poursuivie, comme en a témoigné votre voisine, Mme Gauthier, qui a déclaré à mes collègues qu’un homme conduisant une Panda rouge était venu chez vous très fréquemment, pendant des années. Puis elle a précisé que ces visites avaient brutalement cessé, il y a un ou deux ans. Nous pensons qu’elles ont pris fin en septembre 2019, après que celui-ci a appris la vérité sur la mort de sa fille.

Louise s’interrompit quelques secondes, laissant à Broca le temps d’assimiler ses propos.

– Joubert s’est certainement empressé de venir vous voir pour vous raconter la terrible confession de Valériane Ducuing lors de leur rencontre à Bordeaux. Il en était revenu avec le cahier intime de Clara que Valériane avait subtilisé, le soir du 27 juin 2002, au moment où elle avait rassemblé les affaires de son amie pour faire croire à une fugue… Et nous avons retrouvé ce cahier dans les affaires d’Alexandre Schäffer chez sa belle-sœur, asséna Louise en posant un troisième scellé sur la table.

À la vue du cahier, Broca tressaillit, et il ferma les yeux.

– Nous y avons glané beaucoup d’informations. Le coup de foudre de Clara pour Alexandre Schäffer, les premiers défis sur fond de jeu de séduction, les rendez-vous chez Amestoy, la naissance de MPC, l’émulation de groupe et l’escalade dans la prise de risques. Nous y avons aussi trouvé l’humiliation qu’elle vous a fait subir. Tout compte fait, elle avait peu de respect pour vous, le provoqua volontairement Louise.

– Elle n’a jamais voulu me faire de mal ! réagit-il avec véhémence. C’est écrit noir sur blanc ! Et je sais les mots qu’elle a prononcés à mon oreille, ce jour-là ! Elle m’a dit de prendre tout ce qu’elle pouvait m’offrir ! Elle était sincère ! Elle ne voulait pas m’humilier ! Elle a même cherché à me protéger, mais c’était sans compter sur ce salopard de Magyd ! En faisant circuler cette vidéo, il s’attaquait à Clara, il savait qu’elle serait profondément blessée !

Sa voix se brisa sur un sanglot qui lui noua la gorge. Il tremblait désormais des pieds à la tête, comme l’amoureux transi qu’il avait toujours été, indiquant à Louise qu’elle était en passe d’obtenir ses aveux.

– Pour autant, ça ne l’a pas décidée à quitter la bande et à arrêter les défis.

– Vous n’avez pas connu Clara, moi si ! tempêta-t-il. C’était une fille extraordinaire, pleine de vie, de désir et de sincérité ! La seule fille que j’ai rencontrée dans mon enfance pour qui mon obésité n’était pas un problème ! Elle se foutait totalement du regard des autres, de leurs jugements débiles, de leurs sarcasmes ! Elle voyait au-delà de mon apparence…, ajouta-t-il d’une voix brisée. Mais, avec ce connard, elle n’était plus elle-même… Elle n’avait pas les idées claires, elle était enfermée dans une relation toxique, acheva-t-il, les dents serrées.

– Vous faites référence à Alexandre Schäffer ?

– Bien sûr ! Cet enfoiré n’a jamais été que… (il s’interrompit, fit un vague geste méprisant de la main) qu’un mirage, l’incarnation d’un pygmalion caricatural qu’elle se plaisait à désirer autant qu’à fuir.

Louise ne le contredit pas : après lecture du cahier, elle peinait à savoir si Clara avait follement aimé Alexandre, ou si elle avait follement aimé lui résister, créant ainsi la mécanique d’une passion impossible et, par là même, autoalimentée.

– Ainsi, en septembre 2019, lors d’une dernière visite chez vous, Roman Joubert, ivre de vengeance, vous a convaincu de l’aider.

– Il ne m’a convaincu de rien ! Quand j’ai su le calvaire que Clara avait vécu à cause de sa pseudo-bande d’amis, la vengeance s’est imposée comme une évidence. Ces salopards avaient bénéficié de vingt ans d’impunité ! Ils menaient leurs petites vies en toute tranquillité… c’était inacceptable !

– Vous auriez pu les dénoncer, intervint Louise. Le cahier intime, le bijou, les conclusions de l’autopsie et le témoignage de Valériane Ducuing concernant la mort de Clara et d’Amestoy auraient constitué autant d’éléments à charge.

Broca émit un ricanement moqueur et blasé.

– Allons donc ! Soyons sérieux, voulez-vous ? Vingt ans étaient passés, ces enfoirés étaient devenus des gens respectables. Ils se seraient réfugiés derrière l’excuse de minorité ! Et ils auraient pris quoi, hein ? Cinq ans max dont trois avec sursis ! Non, conclut-il avec amertume, ils méritaient de connaître la douleur qu’ils avaient infligée à Clara.

Les gendarmes ne rétorquèrent pas. Cela était inutile, la colère et la douleur de Broca leur sautaient aux yeux. L’homme n’avait nullement guéri de ses blessures adolescentes.

– Visiblement, Joubert partageait vos sentiments, reprit Louise d’un ton factuel, et un plan a germé, n’est-ce pas ? Vous êtes alors passés sous les radars : fini les rencontres à la ferme d’Esquiule, vous ne deviez plus avoir de relation – en apparence, tout du moins. Comment vous y êtes-vous pris ? Des rendez-vous différents fixés à chaque fois ? demanda Louise.

– Oui. À la fin d’une entrevue, on se donnait un nouveau rendez-vous : lieu, date et heure.

– Vous, Joubert et Ducuing ?

– Exact. Dès que la démission de Valériane a été actée en mars 2020, elle s’est installée à Sarrouilles et nous a rejoints. Nous avons alors planifié les différentes étapes de notre vengeance, en gardant le meilleur pour la fin, si je puis dire, fit-il, sarcastique.

– Alexandre Schäffer ?

– Oui, le plus coupable de tous. Nous savions que seul l’enterrement de son frère l’obligerait à quitter la sécurité de Wellington. Or, une fois Ayed assassiné, David allait se tenir sur ses gardes. Nous devions donc l’attirer dans un piège.

– Pour commencer, il vous fallait un lieu adapté : tranquille, loin des regards, et disposant d’une baignoire. La maison d’Ibos vous a semblé idéale.

– Tout à fait. Il ne restait plus qu’à y attirer David. Roman s’est fait passer pour un privé enquêtant sur moi et lui a montré des clichés : ceux-ci mettaient en évidence la maison d’Ibos avec un mausolée dédié à Clara, au cœur duquel trônait le cahier intime.

– Je vois, le cahier a donc servi d’appât, déduisit Louise. Parce que son contenu était compromettant : il établissait un lien formel entre la bande et Clara – jeune fille mystérieusement disparue –, mais aussi entre la bande et le lieu d’un incendie dans lequel Ekhi Amestoy avait trouvé la mort. Et, en voulant le récupérer, David Schäffer s’est livré à Roman Joubert.

– Oui.

– Ce meurtre allait vous disculper puisque vous étiez en garde à vue, puis accuser Joubert, à cause des images de vidéosurveillance.

Un petit sourire goguenard au coin de la bouche, Broca jubilait.

– Roman a eu l’idée géniale de refaire fabriquer ses plaques sans les logos 65 et Occitanie. Le soir du meurtre de David, il les a placées sur les siennes avec du double face et s’est rendu à Ibos. Il se désignait donc coupable avant de sortir l’atout « fausses plaques » de sa manche. Il devait juste laisser la garde à vue se dérouler suffisamment longtemps pour que Valériane ait le temps d’attirer Alexandre Schäffer au chalet.

– Chalet qui nous a donné du fil à retordre, précisa Louise, puisqu’il n’apparaissait pas dans le patrimoine de Joubert.

– Roman l’avait, entre guillemets, « cédé » à l’une de ses sociétés, afin d’éviter toute perquisition.

– On a tout de même fini par le découvrir. Mais reprenez, je vous en prie : vous disiez que Schäffer devait se rendre au chalet ?

– Lui aussi voulait mettre la main sur le cahier intime, forcément ! Mais la virée au chalet revêtait pour nous un autre but. Valériane devait profiter de l’occasion pour informer Schäffer que Clara avait toujours porté son bijou à la cheville. Roman était certain qu’Alexandre voudrait le récupérer : le médaillon établissait la preuve formelle d’une relation amoureuse entre Clara et lui. Si le corps venait un jour à être retrouvé, la théorie de la fugue s’effondrerait. Il y aurait alors une enquête, et Schäffer serait inquiété. N’avait-il pas menti en niant farouchement toute relation avec Clara ? À partir de là, que dissimulait ce mensonge ? Qu’est-ce qui pouvait bien le justifier vingt ans plus tard, sinon une sombre vérité ? Non, Alexandre ne pouvait repartir à Wellington sans ce bijou.

Louise acquiesça. Son audition de Ducuing avait déjà permis de lever le voile sur ce point précis. Elle relança :

– Cependant, Joubert n’était pas sûr d’être relâché à temps pour commettre son dernier crime…

– Pourquoi l’auriez-vous maintenu en garde à vue ? Une fois vérifiée cette histoire de fausses plaques, sachant qu’il avait un alibi pour le soir de la mort d’Ayed, et sachant que vous n’aviez aucune envie de le croire coupable, il était certain que vous le laisseriez partir. N’étais-je pas, moi, le suspect idéal ? L’homme imbu de lui-même ? Jouissant de la maison d’Ibos ? Celui qui avait acheté la même voiture et fait poser les mêmes pneus, à quelques jours près ?

Un silence s’installa. Les gendarmes avaient déjà effectué ce raisonnement. Mais l’entendre ressemblait à une cuisante leçon de choses. Un temps indéfini s’étira, puis Louise finit par se racler la gorge et reprit :

– Finissons-en. L’idée de Joubert était celle-ci : dès lors que nous nous focaliserions de nouveau sur vous, certains que vous étiez le coupable aidé d’un complice, Joubert retrouvait les coudées franches pour assassiner Alexandre Schäffer.

– Exactement. Et ce dernier meurtre allait de nouveau me disculper, bouclant la boucle.

– Joubert a toujours voulu faire en sorte que votre aide et celle de Valériane ne soient pas découvertes, n’est-ce pas ?

– C’est vrai. Il avait décidé d’être le seul tueur et, en cas de problème, d’être le seul coupable à vos yeux. Et il aurait pu y arriver…

Louise croisa les bras, se recula sur sa chaise et planta ses yeux dans ceux de Broca. C’était un détail sans grande importance, mais elle voulait en avoir le cœur net.

– Le soir de la fausse agression de Ducuing, vous étiez sur place, n’est-ce pas ?

L’homme laissa échapper un soupir amusé et acquiesça :

– Oui. La suite du plan reposait sur la survie de Valériane, et nous devions donc être sûrs que le livreur interviendrait à temps. J’ai fait claquer les contrevents et j’ai couru sur les graviers. Roman, lui, guettait depuis la porte entrouverte de la chambre. Lorsque le jeune est entré dans la salle de bains, il a discrètement mis les bouts et m’a rejoint à la voiture.

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