Précipice

Céline Denjean · Chapitre 76 sur 79

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Précipice

Chapitre 76

– 76 –

 

Moi, je ne suis que la tata

 

C’était le premier jour de l’hiver, et un soleil parfait inondait le ciel. L’herbe encore givrée luisait sous la lumière vive, les arbres décharnés semblaient se gorger de la douce chaleur des rayons et les oiseaux piaillaient, voletant d’une branche à une autre. Louise détacha ses yeux du paysage qui défilait derrière la vitre passager et coula un regard vers Farid. Avec ses lunettes de soleil aux verres polarisés qui reflétaient le décor, son bonnet enfoncé sur son crâne rasé et son blouson de cuir, il avait des airs de gangster des cités.

– Pourquoi tu souris ?

– Parce que je vois les montagnes enneigées dans tes lunettes.

– Ah, c’est ça ? J’aurais espéré autre chose.

– Et parce que je me sens bien, gros bêta ! Là, en cet instant, avec toi à mes côtés.

Il tourna la tête vers elle et se fendit d’un grand sourire.

– Je suis heureux que tu sois définitivement rentrée, Louise. La maison, sans toi, m’a paru horriblement vide et froide.

– N’exagère pas ! Tu avais Omoko ! Moi, oui, j’étais seule ! Dans cette chambre du cercle mixte, sans même mon chat… et surtout sans toi, mon cher et tendre, ajouta-t-elle, amusée.

Il se pencha vers Louise qui déposa un baiser à l’angle de sa bouche. Puis il mit le clignotant et s’engagea sur le petit chemin qui menait chez Violaine et François. À peine tira-t-il le frein à main que la porte de la maison s’ouvrit. Lucas jaillit à la vitesse de l’éclair et se mit à courir dans le jardin, déroulant derrière lui une banderole en papier où était écrit « BIENVENUE TATA » en lettres capitales et bigarrées. Louise sentit son cœur se soulever de joie.

– T’as tout bien lu, tata Louise ? cria-t-il, essoufflé, en la rejoignant.

– Il m’a peut-être manqué deux ou trois lettres, mais je crois que j’ai compris le message ! se moqua-t-elle gentiment.

Puis elle souleva son filleul et le couvrit de bisous. Ses cheveux sentaient la pomme verte et sa peau était douce et fraîche comme une pêche.

– Tu sais que tu m’as aidée à résoudre une affaire très compliquée, Lucas ? fit-elle avec le plus grand sérieux, alors que François et Violaine approchaient.

– C’est vrai, tata ?

– Bien sûr que c’est vrai. Grâce à tes explications sur les stratégies de guerre, notamment celle de la diversion.

– Maman, t’as entendu ? cria-t-il, aussi fier qu’ébahi.

Louise reposa Lucas qui frétillait à cause de l’énorme excitation que lui procurait cette idée.

– C’était une affaire avec des bandits très méchants ?

– Mmm… on peut dire ça, oui…

– Et ils avaient des pistolets ?

– … Tu es encore un peu trop petit pour que je rentre dans ce genre de détails. Mais, en tout cas, je te dois une fière chandelle… enfin, la police judiciaire, dans son entier, te doit une fière chandelle !

Les yeux brillants de bonheur, Lucas éclata d’un rire joyeux et d’une sincérité enfantine.

– Et le président de la République aussi ?

– En tant que chef des armées, je suppose que oui, n’est-ce pas ? lui retourna Louise, en prenant tout le monde à partie.

François, Violaine et Farid approuvèrent en riant.

– Bon, et si on rentrait ? proposa Violaine.

– Eh bien, comment dire… D’abord, j’aurais un petit cadeau à remettre à Lucas…

– Un cadeau ! s’exclama Lucas.

– Disons qu’au vu de ta contribution à l’enquête ce geste m’est apparu évident.

Violaine sentit un léger flottement dans l’air. Farid regardait ses chaussures. Louise affichait cette expression légèrement impertinente qui précède généralement les coups fourrés.

– Pourquoi est-ce que je crains le pire ?

– Va ouvrir le coffre, Lucas, fit Louise.

Puis elle se tourna vers son amie.

– Désolée, je n’avais pas vraiment le choix, lâcha-t-elle à voix basse.

– Louise, qu’est-ce que…

Mais elle n’acheva pas sa phrase. La mine rayonnante, Lucas apparut, un cocker dans les bras.

– C’est Balto, maman ! Tu te souviens, hein ?

Puis il posa le chien par terre et lui caressa le crâne avec tendresse. Balto remua immédiatement la queue et jappa deux fois, pour marquer sa joie.

– Je peux le garder, tata Louise, c’est vrai ?

– Je l’ai amené pour toi… mais, bien sûr, il faut que tes parents disent oui. Moi, je ne suis que la tata, tu sais, ajouta-t-elle d’un ton faussement navré.

François et Violaine lui lancèrent un regard assassin.

– Maman, papa, s’il vous plaît ! Je vous en supplie ! commença-t-il à les implorer en joignant théâtralement les mains. Je ferai mon lit tous les jours… je mangerai des légumes… je rangerai mes jouets… je serai sage… je dirai plus jamais de gros mots… j’aurai des bonnes notes à l’école… je…

– C’est bon, ça va, ça va ! le coupa François… O.K. pour moi.

– Et toi, maman, c’est oui ?

Violaine détailla son amie en secouant la tête d’un air médusé, puis reporta son attention vers son fils et lui fit un clin d’œil. Lucas laissa alors exploser sa joie et partit en courant dans le jardin, Balto sur les talons.

– Le voir si heureux me remplit de bonheur, commenta malicieusement Louise. Pas vous ?

– Ne pousse pas trop loin le bouchon, chère amie, c’est un conseil, lui retourna Violaine, pince-sans-rire.

– Je vois… Bon, alors, allons droit au but : me pardonneras-tu un jour ?

– Tu vas devoir ramper, je te préviens.

– Ramper ? Quelle idée saugrenue ! Sinon, j’ai aussi apporté un bon chardonnay bien frais.

– Ah ! Si tu as apporté du chardonnay, alors…

– Évidemment ! Pour qui me prends-tu, enfin ? Je me suis dit qu’il fallait quand même fêter cette adoption !

Les deux amies se regardèrent avec complicité, avant d’éclater de rire. Puis Louise ouvrit les bras, serra fort Violaine et lui glissa à l’oreille :

– Je ne veux plus jamais travailler sans toi.

– Ça tombe bien, on a du boulot par-dessus la tête qui nous attend à la BR.

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