Précipice
Chapitre 11
– 11 –
Oh, la belle affaire !
David Schäffer gara sa voiture sur le petit parking qui clôturait le chemin goudronné. Il n’y avait aucun nuage, et la lune presque pleine inondait le paysage de sa clarté diaphane. Une nuit de braconnier, songea-t-il. Devant lui, la cime des arbres dentelait le ciel, et l’étroite promenade de cailloux blancs faisait un sillon bien net menant à l’entrée de la forêt. L’homme frissonna, il avait l’impression étrange d’évoluer dans le décor d’un film. Cette vieille histoire qui faisait brutalement irruption dans son existence banale lui semblait irréelle. Schäffer attrapa l’enveloppe qui reposait sur le siège passager, et le contact du papier sur ses doigts attesta que ce qui était en train de se passer n’était pas un rêve. Il l’ouvrit de nouveau et parcourut encore les quelques mots au centre de la feuille blanche : « Vidéo 36. RDV jeudi 21 octobre, 21 heures. » Suivaient deux séries de chiffres, latitude et longitude, correspondant à la localisation GPS qui l’avait conduit au bout de ce chemin.
Des halos de phares le tirèrent de sa torpeur. Il replaça le papier dans son enveloppe et resta assis derrière son volant, scrutant les lumières vives qui s’approchaient. Il fut bientôt aveuglé et n’identifia les contours d’un quatre-quatre que lorsque le conducteur braqua le volant pour se garer parallèlement à lui. Quelques instants plus tard, un homme sortit de la voiture, et David Schäffer sentit son cœur cogner. Vingt années avaient passé, mais il le reconnut immédiatement.
Magyd Ayed ne marqua aucune hésitation. Il contourna son quatre-quatre, approcha son visage de la vitre de Schäffer, puis toqua, le faisant sursauter alors qu’il avait suivi chaque mouvement de son ancien camarade.
– Sors, David, c’est moi ! C’est Magyd, ajouta-t-il, comme si cette précision était nécessaire.
Tel un automate, Schäffer obéit. Le froid se plaqua sur lui. Les deux hommes s’observèrent, légèrement décontenancés. En réalité, aucun d’entre eux n’avait jamais imaginé revoir l’autre un jour.
– Alors, c’est toi qui m’as fixé ce rendez-vous ? entama agressivement Magyd.
– Non. Je… J’ai reçu une lettre, répondit-il.
– Pareil pour moi.
Le silence retomba. Tendu. Alourdi de sous-entendus innommables. Puis deux nouveaux phares trouèrent le voile clair de la nuit. Dans un même mouvement, les deux hommes firent quelques pas de côté pour se placer face aux lumières, et une petite Twingo blanche se rangea devant eux. La conductrice coupa le contact, sortit, et avança vers les deux hommes. Contrairement à eux, la jeune femme avait bien changé en vingt ans.
– Salut, lança-t-elle.
– Salut Valériane, lui retourna David avec nervosité.
Magyd, lui, choisit de s’asseoir sur les conventions et entra dans le vif du sujet :
– C’est donc toi qui nous as fait venir ici ! C’est quoi, ce plan à la con ?
La jeune femme se contenta de l’observer d’un œil venimeux. Alors, Ayed fit un pas vers elle et leva un doigt menaçant.
– Bon, tu accouches ou quoi ?
La légiste eut un sourire glacial et riposta :
– Toujours aussi délicat, à ce que je vois, Magyd ?
– Je t’emmerde ! s’énerva-t-il en la saisissant par le col.
– Calme-toi, Magyd ! intervint David, qui le tira en arrière.
Ayed se dégagea d’un brusque mouvement d’épaule et toisa Schäffer. Sa hargne était palpable, il semblait prêt à en découdre, exactement comme quand il était adolescent. David soutint son regard et les deux hommes se défièrent durant de longues secondes. Finalement, Ducuing rompit le silencieux combat de coqs :
– On a cherché à m’assassiner.
Les deux hommes se tournèrent vers elle. Passé la stupéfaction, Schäffer réagit :
– … Te tuer ?
– Oui, et ça n’est pas passé loin, crois-moi.
– Merde, alors… Je suis désolé, vraiment désolé…
– Mon agresseur m’a droguée. Quand j’ai repris connaissance, j’étais attachée dans ma baignoire et l’eau montait, poursuivit-elle avec émotion. Je ne pouvais rien faire… j’aurais dû mourir noyée. Je ne dois ma survie qu’à l’arrivée providentielle d’un livreur de pizzas.
– Tant mieux pour ta gueule, commenta Magyd. Mais nous, en quoi ça nous concerne, hein ?
Ducuing le fusilla des yeux.
– J’ai pensé que ça vous intéresserait de savoir que ce taré a tagué « MPC/1 » sur le carrelage de ma baignoire.
Les deux hommes se pétrifièrent. Choqué par cette révélation, Schäffer devint livide. À côté de lui, Ayed secoua la tête, comme refusant d’y croire. Finalement, il éructa :
– Impossible ! C’est impossible !… Personne n’est au courant ! Sauf si quelqu’un en a parlé, fit-il en interrogeant tour à tour des yeux ses anciens camarades.
– Non mais sérieusement, Magyd, tu t’entends ! s’énerva Valériane.
Schäffer sortit alors un portable de sa poche.
– Ça suffit ! Je téléphone à Alex.
– Là, maintenant ?
– Il attend mon appel, je l’ai informé pour ce soir. Alex est aussi concerné que nous, il a le droit de savoir, Valériane.
– Ouais, sauf que lui, il crèche à l’autre bout du monde, cracha Ayed.
– Et alors ? Peu importe. Et puis, lui, il saura quoi faire.
– Vraiment ? jeta Valériane d’un ton railleur. Comme il a toujours su quoi faire, en somme ?
– Qu’est-ce que tu sous-entends, hein ?! Sans lui, nos vies auraient été bousillées, et tu le sais très bien ! réagit David.
Un silence de plomb s’installa, chargé d’électricité, de peur et de vieux souvenirs nauséabonds. Schäffer s’éloigna, portable à la main, et, quelques instants plus tard, la rumeur d’un échange brouilla le calme. Puis il réapparut. Il tendait le portable devant lui.
– Alexandre veut vous parler.
Une voix que le stress rendait légèrement trop aiguë résonna dans le haut-parleur :
– Salut tout le monde. C’est Alex. David vient de me raconter… Comment vas-tu, Valériane ?
– Je n’ai plus quinze ans, Alex. Alors, épargne-moi ta fausse sollicitude, d’accord ?
Le haut-parleur renvoya un soupir, puis la voix s’éleva de nouveau :
– Bien, si tu le prends comme ça. Sache néanmoins que je suis désolé pour…
– De grâce, Alex, arrête ça de suite !
– O.K., O.K. ! On ne s’énerve pas, d’accord ?… Bon, Valériane, qu’as-tu dit à la police ?
– J’ai dû mentir, Alex ! J’ai dit que je ne savais rien sur ce putain de tag ! Et, franchement, ça se voyait trop que je mentais ! cria-t-elle d’une voix qui déraillait.
– Calme-toi, s’il te plaît… J’étais bien obligé de te poser cette question. Et je suis désolé que tu aies dû mentir, Val.
– Peut-être que… peut-être qu’on devrait parler ! réagit-elle. Peut-être qu’il est temps de dire la vérité !
Les réactions fusèrent immédiatement, emportées, unanimes : c’était hors de question.
– David et Magyd ont raison, Val : il ne faut rien dire ! trancha Alexandre. Rien. On va régler ça, O.K. ? On ne panique pas et on réfléchit calmement, d’accord ?
– Réfléchir à quoi, putain ?
– Arrête de crier, Magyd ! Écoutez, les choses sont simples : si aucun de vous n’a ébruité cette histoire, alors quelqu’un a découvert quelque chose, il n’y a pas d’autre explication.
– Dis-moi, Alexandre, pourquoi « aucun de vous » ? l’agressa Valériane. Pourquoi te mets-tu systématiquement à la place de celui qui n’est pas en cause ?!
– Parce que c’est moi qui parle et que je suis bien placé pour savoir que je n’ai jamais raconté cette histoire à quiconque ! Voilà pourquoi !
– Mais personne n’a laissé fuiter quoi que ce soit, bordel ! balança Magyd, qui ne cessait de s’agiter autour du téléphone. Personne, tu piges ça ?! On est tous pieds et mains liés !
– Détends-toi, Magyd ! C’est bon, O.K. ? Je vous fais confiance. (Alexandre laissa échapper un long soupir sonore.) Ce qui nous ramène à la seule explication rationnelle…
– Quelqu’un aurait découvert quelque chose, on a compris, le coupa Valériane. Sauf que ce n’est pas la seule explication, Alex !
Il y eut un court silence.
– Où veux-tu en venir ?
– Je crois que tu le sais très bien… Moi, j’ai manqué de mourir. Pas toi, ni David, ni Magyd. Moi ! ragea-t-elle en se désignant de l’index. Et moi, jusqu’à preuve du contraire, je ne connais que trois personnes qui savaient pour MPC. Trois, et elles sont toutes en train de parler avec moi ce soir.
David et Magyd accusèrent visiblement le coup. Puis les propos de Valériane semblèrent se frayer un chemin jusqu’à leurs cerveaux, et ils commencèrent à se jeter des regards soupçonneux. Mais la voix d’Alexandre s’éleva de nouveau :
– Valériane, enfin ! Tu… tu imagines sérieusement que l’un de nous aurait pu s’en prendre à toi ? Mais c’est totalement absurde, enfin !
– Absurde ?
– Oui, bon sang, absurde ! Pour quelle foutue raison l’un de nous ferait-il une chose pareille ? Ça n’a aucun sens !
Subitement frappé par l’évidence, Ayed sortit de son silence :
– C’est pour ça que tu nous as fait venir ici, espèce de garce ! balança-t-il. Ce n’était pas pour nous prévenir ! Tu voulais nous confondre, en fait ?
– Oh, la belle affaire ! Et tu aurais fait quoi à ma place, Magyd ?
Celui-ci secoua la tête, partagé entre colère et vexation. Finalement, il releva les yeux vers la jeune femme et lui asséna :
– O.K., je vais être très clair avec toi, Valériane : je n’ai rien à voir avec ce qui t’arrive ! Tu as pigé ? Rien, nada, que dalle ! Mets-toi bien ça dans le crâne, ou ailleurs ! Et si un taré a appris la vérité et projette de me faire la peau, aucun problème, qu’il vienne me trouver, je l’attends !… Voilà, je crois que j’ai tout dit. Alors maintenant, si vous le permettez, je me casse !
Magyd fit volte-face, avança d’un pas vers sa voiture et se retourna de nouveau.
– Ah, une dernière chose : inutile de me recontacter ! Et ce qui vaut pour elle vaut pour toi, David, ajouta-t-il en le pointant du doigt. Allez, ciao !
– Attends, Magyd ! cria la voix d’Alexandre dans le téléphone. Ne réagis pas comme ça ! On est tous dans le même bateau !
Ayed se contenta de lever son majeur haut vers le ciel et s’engouffra dans son quatre-quatre. Puis le moteur vrombit et sa voiture disparut dans la nuit.
– Il s’est barré, fit David dans le haut-parleur.
– Putain de merde !
– Et maintenant, on fait quoi, frérot ?
– Il faut absolument rester unis, d’accord ? Parce qu’on est tous du même côté.
– Et concrètement, ça veut dire quoi ? demanda Valériane, les yeux perdus.
– Déjà, il faut qu’on puisse communiquer entre nous sans laisser de traces.
– Ça, c’est plutôt facile, lui retourna-t-elle du tac au tac. Et après ?
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