Précipice

Céline Denjean · Chapitre 13 sur 79

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Précipice

Chapitre 13

– 13 –

 

Le négatif du cliché

 

David Schäffer s’empressa de dénouer son écharpe et de déboutonner son manteau. La chaleur dans la galerie commerciale était étouffante. À pas vifs, il passa devant une enseigne de vêtements de sport, une boutique de téléphonie, un magasin de chaussures, puis s’engouffra dans la brasserie La Petite Pause. Une horloge murale au-dessus du comptoir indiquait 14 h 45 ; il avait un bon quart d’heure d’avance. Il adressa un sourire crispé au serveur qui le saluait et alla s’asseoir dans un angle de la salle, près des baies vitrées donnant sur le parking. Son week-end en famille avait été exécrable. Ses beaux-parents n’avaient cessé de faire des commentaires sur des choix éducatifs qu’ils trouvaient « dommageables pour l’autonomie » de Clotilde. Rien de très nouveau, les parents de Denise étaient de vrais cons. Mais avec les tensions liées à la vieille histoire qui ressurgissait dans sa vie, les réflexions – « Surtout, ne le prenez pas mal, on dit ça pour vous aider, parce que, forcément, après avoir éduqué trois enfants, on est un peu plus expérimentés » – lui avaient passablement tapé sur les nerfs. Pourtant, la veille, en reprenant la route, il n’avait poussé aucun soupir d’aise : il ne quittait l’enfer de sa belle-famille que pour mieux plonger dans celui de son passé.

– Monsieur ? Vous désirez ?

David sursauta. Le serveur se tenait devant lui.

– Je… un demi… Euh, non, en fait, un whisky, s’il vous plaît.

Oui. Un whisky, voilà ce qu’il lui fallait. Parce que les circonstances s’y prêtaient. Parce qu’un type avait tenté de tuer Valériane. Un type qui avait tagué « MPC » sur le lieu de son forfait. Le truc de fou ! Mais comment était-ce possible ? Qui savait ? Qui ?! Alexandre avait détruit toutes les vidéos. Personne n’avait rien dit… Heureusement que son frère était là, jeudi soir. Qu’il avait pris les choses en main. À partir d’aujourd’hui, ils allaient s’aider les uns les autres. Enfin, tous sauf Magyd, évidemment. Magyd qui jouait les gros durs. Pour changer !

La robe ambrée et l’odeur de l’alcool ramenèrent immédiatement Schäffer des années en arrière. À l’époque bénie où Alex tutoyait les dieux avec ses performances en natation. Où Magyd briguait une sélection pour les J.O. – et il avait réussi, lui, bon sang ! Il avait gardé le cap, malgré ce qui s’était passé. De toute façon, Magyd avait toujours été le plus enragé d’entre eux. Le plus terre à terre. Le plus violent, aussi. David sentit un frisson le parcourir. Ses souvenirs étaient à la fois si lointains et si proches. Aussi intacts que demeurent les souvenirs de cette intensité-là. Des souvenirs permanents, marqueurs de son identité.

– Salut, David.

Il sursauta de nouveau, surpris par cette irruption dans ses songes. Valériane s’assit face à lui. Il la détailla silencieusement. Bon Dieu, qu’elle avait changé ! Elle avait perdu cette innocence un peu enfantine, ce soupçon de malice qui teintait jadis son regard et qui, alors, lui plaisait tant. Elle avait troqué sa candeur contre ces oripeaux sinistres hérissant une barrière entre le monde et elle. Entre la violence du monde et elle, se corrigea-t-il.

– J’ai passé un week-end horrible, lança-t-elle d’une voix nerveuse. Je suis terrifiée par l’idée que…

– Par quoi ? relança-t-il doucement après un long silence.

– J’ai peur que ce type revienne finir ce qu’il a commencé.

David ouvrit la bouche mais retint finalement les mots absurdes qui s’y bousculaient. Lui dire quoi ? Mais non, ça va aller, ne t’inquiète pas, ou Il ne reviendra pas, dors tranquille ? La vérité, c’est qu’il n’en savait rien ! Non, il n’en savait foutre rien. Alors pourquoi mentir ? Il ferma un instant les yeux, inspira et osa lui attraper les mains, par-dessus la table. Elle ne le repoussa pas. Au contraire. Elle lui sourit tristement. Et, l’espace d’un instant, il la reconnut. L’adolescente qu’il avait secrètement aimée. La jeune fille discrète mais riche de cette vie intérieure que ne peuvent cultiver que ceux qui savent se taire.

– Moi aussi, j’ai passé un week-end horrible. Le pire de toute ma… non, le pire depuis…

Et il se tut. Parce que certaines choses ne peuvent être nommées. Valériane hocha la tête. Et retira ses mains des siennes.

– Tu as trouvé les cartes prépayées ? demanda-t-il.

– Oui, fit-elle en sortant un petit sachet de la poche de son manteau.

– Et, donc, ça marche ?

– J’en avais entendu parler, et, oui, ça marche. J’ai même vérifié auprès de la vendeuse. Ces cartes SIM prépayées coûtent dix euros. L’obligation légale de s’identifier auprès de l’opérateur doit être remplie dans les quinze jours suivant l’achat. Mais, en attendant, on peut s’en servir à hauteur de cinq euros.

– C’est dingue, ce truc.

– Comme tu dis. En revanche, dans quinze jours, sans identification de notre part, les cartes devraient être bloquées.

– O.K. Bon, de mon côté, j’ai acheté ces deux mobiles, entrée de gamme, fit-il en sortant un sachet de son sac.

Il s’arrêta parce que le serveur approchait. Valériane commanda un jus de pomme, et, dès qu’ils furent de nouveau tranquilles, il reprit :

– Je les ai mis en charge, ce week-end. Tiens, prends celui-là.

Elle saisit le portable et, en retour, lui tendit une des deux cartes SIM. Chacun s’affaira de son côté. Ils relevèrent la tête en même temps.

– On teste ?

Valériane composa le numéro de portable lié à la carte SIM de David, et son téléphone émit une sonnerie.

– C’est bon ! fit-il en coupant la communication. Ton numéro s’est affiché, je l’ai donc dans mon historique.

– Idem, j’ai le tien dans ma liste d’appels.

– J’informerai Alex en rentrant chez moi. Je lui donnerai nos deux numéros. Lui me filera le sien. Et je te le communiquerai par SMS. Comme ça, on sera trois à pouvoir échanger entre nous, sans aucun risque de traçage policier… en tout cas, pendant quinze jours. Ensuite, on pourra réitérer l’opération autant que nécessaire.

Ils se regardèrent, un peu perdus, hésitants. Le serveur arriva à ce moment-là et déposa le jus de fruits sur la table, avant de s’éclipser.

– La flic m’a dit que mon agresseur avait une voiture bleu métallisé. Ça n’est pas grand-chose, mais je préfère que tu le saches.

– Entendu, merci. Quoi d’autre ?

– Rien, hélas. Je serais incapable d’identifier le type qui m’a sauté dessus. Ça a été bien trop rapide !

Un long silence suivit. David but une gorgée de whisky. Grimaça. C’était fort, il n’avait plus l’habitude.

– Si tu craignais que l’un de nous soit l’auteur de ton agression, pourquoi nous avoir fait venir ? C’était risqué, non ? demanda-t-il, d’une voix peinée.

– Je n’y croyais pas vraiment, admit-elle un peu honteuse. Mais je devais savoir… Je devais en être certaine, à cause du tag, tu comprends ?

Schäffer hocha la tête.

– Du coup, jeudi dernier, je me suis garée dans un renfoncement, invisible depuis la route. J’ai vu passer vos deux voitures, aucune d’elles n’était bleu métallisé. Donc je vous ai rejoints. Parce que, si ce n’était pas l’un de vous, je devais absolument vous prévenir. Ce taré a tagué un 1 derrière « MPC » ! Tu vois où je veux en venir ?

– Oui. J’ai passé tout mon temps à réfléchir, tu t’en doutes, dit-il en avalant nerveusement une gorgée de whisky. Et je ne comprends pas… Je n’ai jamais parlé de ça, je te le jure !

– Je te crois. Et moi non plus, je n’ai jamais rien dit.

– Tu penses que Magyd aurait pu…

– Non, Magyd n’a pas parlé. Il est resté le même, il n’a pas bougé d’un poil, ajouta-t-elle avec un sourire âpre. Et le Magyd que nous connaissons avait peut-être tous les défauts du monde, mais il n’était pas menteur. S’il nous avait trahis, il l’aurait dit.

David hocha la tête. Valériane avait toujours eu raison. Valériane lisait dans les autres. C’était un de ses talents, parmi tant d’autres.

– Et toi, tu penses qu’Alexandre aurait pu nous trahir ? reprit-elle, d’un ton cynique.

Il laissa échapper un long soupir, baissa le regard, et fit lentement tourner son verre.

– Écoute, Valériane, je sais que tu tiens Alexandre pour responsable de…

– Mais il l’est !

– Non, je ne suis pas d’accord ! Tu es injuste ! On est tous partis en vrille, ce jour-là, ragea-t-il, tous ! On…

Il porta alors un poing à sa bouche et le mordit, parce que la culpabilité s’abattait sur lui et que d’effroyables images entraient par effraction dans son esprit. Il lut la même horreur dans les yeux de Valériane : elle non plus n’avait rien oublié. Qui l’aurait pu ?

– C’est vrai… Oui… moi aussi, admit-elle, d’un ton coupable. Mais, David… rien de tout ça ne serait arrivé si Alex n’avait pas, encore une fois, cherché à faire le paon.

– Sauf qu’Alex n’aurait pas cherché à faire le paon si Clara ne l’avait pas provoqué !

Elle blêmit et lui décocha un regard assassin.

– Comment oses-tu ?

– … Val, je suis désolé, mais admets que Clara a toujours alimenté… enfin, tu vois ce que je veux dire, merde ! Tu ne peux pas juste charger Alex, ils étaient deux, quoi !

– Oui, parfaitement : ils étaient deux, comme tu dis. Et aujourd’hui, il n’y a plus qu’Alexandre, asséna-t-elle.

David eut le sentiment de recevoir une gifle. Il ferma honteusement les yeux, et le visage rayonnant de Clara ressurgit des limbes du passé. Quand il les rouvrit, Valériane l’observait, le regard défiant, les mains crispées sur son verre. Elle n’en avait pas terminé.

– Quand je pense à ce qu’Alex lui a fait ! jeta-t-elle rageusement.

Il laissa échapper un soupir désapprobateur.

– Val… Alexandre a fait un choix terrible, c’est vrai, mais…

– Mais quoi ?

– Mais il a eu le courage de faire le seul choix qui s’imposait.

– Oh, vraiment ?!

– Oui, et je crois que, au fond, tu le sais… Ce jour-là, mon frère nous a sauvé la vie, à tous, acheva-t-il en la fixant.

Valériane soutint son regard. Silencieuse. Meurtrie. Puis il y eut un simple battement de paupières, et deux larmes roulèrent sur ses joues. L’une d’elles courut jusqu’à la commissure de sa bouche. David tendit la main et la cueillit.

– Je suis désolé, Valériane. Je suis vraiment désolé.

– Tu dis qu’il nous a sauvé la vie, mais la Valériane que tu connaissais, celle dont tu étais amoureux en essayant de toutes tes forces de le cacher, est morte ce jour-là.

Il s’empourpra. C’était absurde ! Vingt années avaient passé. Il était marié. Papa. Comment la révélation de cet amour adolescent pouvait encore aujourd’hui l’émouvoir à ce point ?

– De toute façon, tu lui as toujours donné raison, comment en serait-il autrement aujourd’hui ? D’ailleurs, ton premier réflexe a été de l’appeler. Tu es toujours et avant tout le frère d’Alexandre.

Il l’observa, mais il n’y avait pas de reproche, ni dans son ton, ni dans son expression. Un constat, elle dressait un constat.

– Le négatif du cliché, en somme.

– Arrête, Valériane.

Et il se rendit compte que son ton était suppliant.

– Pourquoi, David ? Pourquoi conserves-tu cette place ?

– Parce que c’est la mienne dans notre tandem de jumeaux.

Sa voix s’était durcie. Il avait tapoté son index sur la table en prononçant « jumeaux ». Pour qu’elle entende, qu’elle comprenne bien que c’était ainsi, et pas autrement. Que ça te plaise ou non. Que ça me plaise ou non.

– Toi seul aurais pu l’infléchir, il y a vingt ans, David. Toi seul aurais pu le raisonner. Et, même si tu défends son choix aujourd’hui, tu n’étais pas d’accord !

– Arrête, Valériane ! cracha-t-il les dents serrées, les poings crispés, la rage au ventre, parce que la tourmente menaçait de s’emparer de lui, parce que tous les reproches du monde ne pouvaient rien changer à ce qui s’était passé, parce qu’il n’avait pas osé dire non, c’est vrai, qu’il avait préféré croire ce qu’il s’était toujours plu à croire : Alexandre savait, savait mieux que lui, savait mieux que les autres ; parce qu’il avait été lâche, peut-être, sûrement même, lâche et invisible, comme le négatif du cliché.

Ses yeux s’embuèrent, et il se mit à trembler. Un mouvement devant lui l’extirpa de sa torpeur et l’incita à relever la tête. Valériane était partie.

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