Précipice
Chapitre 12
– 12 –
Il nous faut donc creuser cette piste !
Louise poussa la porte de la brigade d’un pas enthousiaste. Violaine était déjà derrière son ordinateur et tapait sur son clavier, l’air absorbée.
– Bonjour, chère amie !
La jeune gendarme releva la tête et afficha une expression amusée.
– Tu as l’air bien guillerette, ce matin. J’en déduis que tu as passé un bon week-end ?
– Excellent, même ! Farid m’a fait une surprise : il m’a emmenée à Rome ! Une des destinations avec lesquelles je te bassine depuis des années, sans jamais avoir franchi le pas !
– Heureux hasard, en effet…
Louise s’assit derrière son bureau, puis décocha un œil soupçonneux à sa jeune collègue.
– C’est toi qui as parlé de Rome à Farid ?
– Quelle sagacité, Louise, tu me surprendras toujours !
– Mais, Violaine !
– Quoi ? Farid voulait t’offrir un week-end et il m’a demandé si j’avais une idée de ce qui pourrait te faire plaisir ! Tu aurais préféré que je lui indique Roubaix ? Ou Saint-Nazaire ?
– Je ne suis pas certaine qu’il t’aurait prise au mot, vois-tu, contre-attaqua Louise. Il manque d’imagination, mais il a tout de même un certain sens des réalités !
– Qui manque d’imagination ? lança Thierry, en déboulant dans la pièce.
– Chasse gardée ! lui retournèrent Louise et Violaine de concert.
Le jeune homme secoua la tête, amusé. « Chasse gardée » était initialement l’expression consacrée pour lui indiquer qu’il s’immisçait dans une conversation d’ordre privé. Au fil du temps, les deux amies avaient pris l’habitude de le chambrer avec ça. Notamment quand la boutade permettait de clore avantageusement un débat en cours, songea-t-il, mais il se garda bien de le dire…
– Les résultats du labo viennent d’arriver ! lança Louise en découvrant ses mails. Alors… voyons ça de suite.
La gendarme prit une minute pour parcourir le compte rendu. Elle ignora les termes et calculs techniques relatifs à l’évaluation quantitative du produit injecté en fonction de la constitution de la victime et se référa aux lignes de conclusion :
– Ducuing avait raison ! Son agresseur a bien utilisé de la kétamine. Dosage assez précis au regard de son poids, c’est-à-dire suffisant pour déconnecter notre victime de la réalité sur un laps de temps plutôt court et sans entraîner de prises de risque trop importantes.
– O.K.… Il nous faut donc creuser cette piste ! s’enthousiasma Violaine. Où peut-on se procurer de la Special K ?
– Deux options, lui retourna Thierry. Primo, le milieu hospitalier ou vétérinaire – parce que la K est aussi utilisée par les vétos, notamment pour les chevaux. Secundo, évidemment, le milieu des dealers ou Internet.
– Sachant que les dealers s’approvisionnent généralement grâce aux détournements de produits en milieu hospitalier ou vétérinaire, précisa Louise. Les collègues des stups ont sûrement des informations qui nous feraient gagner du temps. Ils connaissent quelques dealers que l’on pourrait asticoter, voire un ou deux indics susceptibles de nous conduire sur la piste de notre acheteur. Notre homme a certainement un profil atypique : ce n’est pas un jeune qui veut se défoncer, ce n’est pas un junkie – vu l’organisation du passage à l’acte –, et, pour finir, ce n’est certainement pas un client régulier… Il a donc pu attirer l’attention, justement parce qu’il sortait du lot.
Thierry acquiesça.
– J’ai un bon contact aux stups, je m’en occupe.
– De mon côté, je pourrais peut-être éplucher les plaintes déposées récemment et vérifier qu’aucun casse n’a été déclaré par un cabinet vétérinaire ou une pharmacie ? proposa Violaine. Après tout, notre agresseur a peut-être fait le choix d’un braquage ?
– Oui, bonne idée, valida Louise d’un ton machinal.
Violaine observa sa supérieure ; celle-ci semblait pensive.
– Chère amie, si tu nous disais le fond de ta pensée ?
– Notre agresseur peut être un professionnel de santé : infirmier, médecin, vétérinaire, soigneur animalier. Dans ce cas, il n’aura même pas eu à se rapprocher d’un dealer ni à faire un casse.
– Il se sera directement servi à la source, compléta Violaine. Et avec un peu d’intelligence, son vol aura pu passer à l’as.
– Exactement. Donc j’espère que cette éventualité n’est pas la bonne, sinon la piste kéta se refermera aussi vite qu’elle s’est ouverte.
Violaine et Thierry échangèrent un regard évocateur qui décida la jeune gendarme :
– À part nous saper le moral, tu n’as rien à proposer ? ironisa-t-elle.
– Détrompe-toi, très chère ! Pour ne rien négliger, je vais me rapprocher du CHU de Bordeaux.
– Tu penses à l’IML ?
– Oui.
– Mais je croyais que tu avais éclairci ce point avec Ducuing, et qu’elle avait démissionné suite à une sorte de dépression ?
– Et alors ? Concrètement, l’institut médico-légal fait partie du CHU. Il est rempli de médecins qui peuvent avoir accès à certains médicaments et qui sont aussi les anciens collègues de Valériane Ducuing. Quoi qu’elle en pense, un de ses collaborateurs a peut-être une dent contre elle !
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