Précipice

Céline Denjean · Chapitre 20 sur 79

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Précipice

Chapitre 20

– 20 –

 

Vingt ans plus tôt : mi-octobre 2001

 

Les mots noircissent les pages. Chargés de toutes ces émotions brutes qui la submergent. Colère. Peur. Indécision. Assise en tailleur sur son lit, Clara est entièrement absorbée dans l’écriture du cahier intime qui lui sert de déversoir. Les mots crient. Hurlent. Pleurent. Se moquent aussi. D’elle. De Thib, ce gros con qui gâche tout. Qui a toujours tout gâché, à trop la vouloir, à trop la connaître, à trop la garder rien que pour lui, tout le temps. Gros con de Thibault qui mange sans faim, sans fin, parce qu’il a un gouffre au-dedans, un gouffre sans fond. Si elle le laisse faire, il la dévorera, elle aussi. C’est ça que tu veux ? D’un autre côté, elle a peur. Peur de perdre son meilleur ami, une part d’elle-même. Comme une amputation. Peur de changer. Muer. De trahir Thibault. D’aimer autrement, plus fort. D’aimer plus grand. D’aimer plus beau. D’aimer d’amour. Et de tout perdre. Peur aussi de ne pas changer. De rester l’amie fidèle et exclusive. Et de ne rien risquer, alors que la vie, quand même, c’est fait pour prendre des risques, pour vibrer, trembler, frissonner, avoir de la fièvre, de l’électricité dans les veines, sinon à quoi bon, à quoi bon, hein ?

– Eh bien, tu en as des choses à écrire ! lance Valériane en sortant de la salle de bains.

Clara relève machinalement la tête, mais son esprit a un temps de retard. Un peu comme à la sortie de l’eau. Quand le corps verticalisé titube maladroitement, soudain écrasé par la pesanteur terrestre. Que les oreilles bourdonnent, floutant les bruits du dehors. Et que les yeux voient trouble. Quelques secondes entre deux mondes. Et puis, ça s’arrête. Et alors, on est de nouveau là.

– Excuse-moi, je ne voulais pas t’interrompre.

– Non, c’est bon, t’inquiète ! Au contraire, même, c’est bien de m’avoir coupée, j’étais en train de faire un mauvais trip.

Valériane ne pose pas de question. Elle est comme ça, elle se tait. Elle sait que Clara parlera si elle le veut. Elle retire la serviette enturbannée autour de ses cheveux et bascule la tête en avant, libérant un long rideau de cheveux châtains. Elle attrape ensuite une serviette sèche, se frictionne le crâne énergiquement, avant d’essuyer ses longues mèches jusqu’à la pointe. Puis, à tâtons, elle cherche le pot de crème posé sur le lit.

– Laisse-moi faire, ordonne Clara. Assieds-toi, je m’en occupe.

Valériane s’exécute. Elle s’assoit sur le bord de son lit. Clara la rejoint d’un bond et s’installe en tailleur derrière elle. Elle ouvre le pot, et un parfum d’agrumes s’élève dans l’air. Clara prend un peu de baume et commence à l’appliquer de la racine aux pointes, avec ses doigts qui font un peigne, défaisant les nœuds, nourrissant la chevelure malmenée par le chlore, gainant les mèches d’une pellicule satinée. Elle prend son temps. Le contact soyeux sur ses mains est agréable. L’odeur de Valériane est un retour en enfance, ça sent le savon pour bébé.

– C’est comment d’avoir un frère ? demande soudain Clara.

– Bof…

– Moi, j’aurais adoré avoir un frère ou une sœur.

– Tes parents n’ont pas voulu d’autre enfant ?

Il y a un court silence, puis Clara soupire.

– Ma mère est morte quand j’avais trois ans. Et mon père n’a jamais refait sa vie.

– Oh, je suis désolée, Clara… Vraiment…

– Tu ne pouvais pas savoir. Maman était alpiniste. Elle a dévissé. C’était une femme qui n’avait pas froid aux yeux, tu vois ? Le genre de nanas qui relève tous les défis. Mon père dit que je lui ressemble, ajoute-t-elle, avec un soupçon de fierté.

Clara laisse échapper un petit rire clair, elle ne souhaite pas s’appesantir davantage. Sa mère est une icône qu’elle idolâtre. Et elle a la certitude de tenir d’elle ; parfois, elle a même l’impression de la sentir vivre en elle. D’un ton détaché, elle relance :

– Alors, avoir un frère, c’est « bof » ?

– Peut-être que l’idée qu’on s’en fait est mieux que la réalité, se moque gentiment Valériane.

– Tu crois ?

– Sûrement que ça dépend. Mais, pour Romain et moi, ça n’a jamais été à la vie à la mort.

– Il te ressemble ?

– Tu veux dire physiquement ?

– Non, dans la personnalité.

Valériane pouffe.

– Non ! Romain parle tout le temps. Il raconte n’importe quoi.

– Il fait son intéressant ?

– Non… Il parle pour mieux se cacher. Comme beaucoup de gens, en fait.

Clara ressent une sorte de torsion dans le ventre.

– Et ça marche. Personne ne voit rien, reprend Valériane.

– Voir quoi, par exemple ?

– Ben… Il est raide dingue de Sophie, mais il sort avec Clémence. Faut dire que Sophie est la petite amie de son meilleur ami, donc bon, voilà… Et des exemples comme ça, je pourrais t’en donner à la pelle.

– En fait, tu es un peu extralucide ? murmure Clara, en posant son menton à l’angle du cou et de l’épaule de Valériane.

Cette dernière rit. Son rire est toujours discret, légèrement rauque. Un rire distingué, se dit Clara.

– Tu sais quoi ? J’ai une idée, on va faire un jeu ! Mets-toi face à moi.

– Un jeu ?

– Oui.

Les deux adolescentes s’assoient en vis-à-vis. Valériane sourit, l’œil malicieux et curieux. Clara pouffe, excitée par sa trouvaille et par l’éventualité d’être mise à nu.

– Alors, voilà : tu dois deviner quelque chose que je cache !

– Pff… trop facile, tu vas perdre direct !

Clara lui tire la langue.

– Je te préviens, Clara, il arrive aussi que l’on cherche à cacher aux autres ce que l’on veut avant tout se cacher à soi-même.

– Hein ?! Arrête ta philo, Val, balance cash !

– O.K. Tu kiffes grave Alexandre Schäffer.

Les yeux de Clara s’agrandissent démesurément, et elle secoue la tête, incrédule. Puis elle se laisse choir lourdement sur le dos en débitant d’un ton outré :

– Valériane, enfin, ce mec est juste beurk ! Archi beurk ! Arrogant, frimeur, m’as-tu-vu, aussi faux qu’une pièce en chocolat… et genre trop je suis super humble en fait, je suis cool, et même pas je vois que j’ai qu’à claquer des doigts pour que toutes les filles se mettent à genoux devant moi ! Beurk, beurk, beurk ! Dégueu, dégueu, dégueu… je déteste ce mec !!!

Valériane opère un demi-tour sur ses fesses et s’allonge à côté de sa copine. Elle fixe silencieusement le plafond. Elle attend. Au bout d’une longue minute, Clara expulse un profond soupir.

– Merde, Val, je n’arrête pas de penser à lui, ça m’énerve trop ! Quand il est dans la même pièce, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de le regarder ! C’est débile, hein ? C’est comme s’il m’avait jeté un putain de sort ! Qu’est-ce que je vais faire ?

Valériane tourne la tête et plonge son regard dans celui de Clara.

– Lui aussi, il te dévore des yeux.

– Sérieux ?

– Je crois que tu le sais déjà.

– Pff, t’es pas drôle ! Ça me rassure de l’entendre… Mais, tu vois, le problème, c’est qu’il y a comme un jeu entre nous… une espèce de défi de séduction, tu comprends ?

– Pourquoi tu dis que c’est un problème, alors que c’est ce qui t’attire, justement ?

Clara écarquille les yeux.

– Merde alors ! Tu es vraiment extralucide !

Les deux filles rient avec complicité.

– Clara, tu sais où il est, le vrai problème ?

– Vas-y.

– C’est comme dans Dom Juan, qu’on étudie en ce moment. Tu as compris que si tu craques pour lui, il n’y aura plus de jeu de séduction, donc plus d’attirance. Du coup, fin de l’histoire…

– C’est trop ça ! C’est exactement ça, le problème ! Mais alors, qu’est-ce que je dois faire ?

– … Ce qu’aucune fille ne fait jamais : lui résister ?

– Oui, tu as raison. Lui résister, même si c’est dur. Ça va le rendre totalement dingue !

– Ça, c’est clair, approuve Valériane.

– Et je pourrais même m’amuser à le rendre jaloux.

– À quoi tu penses ?

– À Chaban. Je crois qu’il m’aime bien.

Valériane se redresse comme un ressort qui se tend.

– Chaban, le préparateur physique ? Tu es folle ou quoi ?! Il n’a peut-être que vingt-trois ans, mais c’est un prof, Clara !

– Ben justement ! Venant d’un prof, je n’ai rien à craindre et je peux facilement faire péter les plombs à Alex !

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