Précipice

Céline Denjean · Chapitre 2 sur 79

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Précipice

Chapitre 2

– 2 –

 

Cette affaire ne me plaît pas du tout

 

Louise Caumont s’engagea sur le chemin forestier aux alentours de 22 h 30. En approchant de la ferme paumée au milieu des bois, elle repéra le van de la scientifique et deux camions de la brigade de proximité qui stationnaient déjà sur place. Leurs gyrophares balayaient la forêt de leurs faisceaux bleu électrique, donnant au lieu une atmosphère inquiétante.

– Au moins, on est sûres d’être à la bonne adresse ! ironisa la gendarme, en tirant sur le frein à main.

Violaine Menou, sa jeune collègue et amie, sourit de la réflexion, avant de sortir de la voiture. Un brigadier se dirigea vers les arrivantes.

– Brigade de recherches de Tarbes, se présenta Louise.

– Ah, très bien ! La scientifique est en train de terminer son travail, et mon supérieur vous attend à l’intérieur.

– O.K., et il se passe quoi exactement, ici ? Un cambriolage qui a mal tourné ? supposa Louise au regard de l’emplacement isolé de la fermette.

– Euh, non… C’est plus compliqué, lui répondit le jeune bleu d’une voix nouée. Rentrez, mon chef va tout vous expliquer.

Les deux gendarmes notèrent le pot cassé avec son terreau noir étalé sur les marches du perron et piétiné par les différentes allées et venues. Dans le vestibule, quelques traces de sang apparaissaient dans un pêle-mêle de débris de verre, de cavaliers numérotés déposés par la scientifique et d’empreintes terreuses qui souillaient le carrelage.

– Tu parles d’un bordel ! fit Louise d’un ton dépité. Je me demande bien

ce que les TIC1 vont pouvoir tirer de tout ça.

Dans le salon, un type d’une cinquantaine d’années, grand, costaud et moustachu, couvait d’un œil paternel un jeune gars à qui Louise ne donna guère plus de dix-huit ans. Assis sur une chaise, le jeune homme semblait sous le choc. Il jetait des regards inquiets autour de lui, tout en caressant un chien tremblant posé sur ses genoux. Louise détailla l’animal et fronça les sourcils : des bandes de poils arrachées révélaient la peau blanche sur le museau et les pattes. Dès que le moustachu détecta leur présence, il s’avança vers elles.

– Brigadier Hartin. Vous êtes de la BR ?

– Oui, major Caumont et major Menou.

– Bienvenue… Je vais aller droit au but : il s’agit d’une tentative de meurtre. La victime s’appelle Valériane Ducuing. Elle a trente-cinq ans. Elle s’est installée ici il y a environ dix-huit mois. D’après les éléments recueillis par les secours, elle a été attaquée sur son perron. L’homme l’a violemment poussée vers l’intérieur, elle est tombée, puis elle a senti une très vive douleur à l’épaule. Elle a parlé d’une sensation de brûlure couplée à une puissante décharge… Ensuite, elle ne se souvient de rien, en dehors de son réveil.

Le moustachu marqua un temps d’arrêt, comme hésitant à poursuivre ou cherchant comment formuler la suite.

– Quand elle a repris connaissance, elle se trouvait dans sa baignoire. Elle s’est alors rendu compte qu’elle était totalement emprisonnée par… une sorte de sarcophage de sangles et qu’elle ne pouvait pas crier parce qu’un bâillon lui obstruait la bouche. L’objet a été récupéré par la scientifique, précisa-t-il.

– L’objet ?

– Le fameux bâillon. C’est… c’est un truc utilisé par les fétichistes, expliqua-t-il, une grosse boule suffisamment molle pour épouser le palais, que l’on enfonce dans la bouche, et qui est maintenue par une sangle, vous voyez ?

Louise et Violaine se contentèrent d’un vague oui de la tête. Le récit prenait une drôle de tournure : une femme bondée et bâillonnée dans sa baignoire !

– Quand elle a compris ce qui se passait, reprit Hartin, l’eau était en train de monter…

– L’eau ? l’interrompit Louise. Vous voulez dire que l’agresseur avait ouvert le robinet ?

– Exactement. La victime serait morte noyée si ce jeune livreur de pizzas n’était pas arrivé à temps, conclut-il en désignant le gamin.

Louise observa plus attentivement l’adolescent. La tête dans son anorak noir refermé jusqu’au cou à cause du froid de la maison dont la porte d’entrée demeurait ouverte, il semblait aux abois. Le choc avait imprimé sa marque sur ses traits juvéniles, et l’interminable attente à laquelle il était contraint augmentait certainement sa nervosité. Prise de pitié, la gendarme avança et lui sourit.

– Ça va ?

– Oui, m’dame, fit-il en se redressant légèrement.

– Comment tu t’appelles ?

– Anthony Lopez.

– Je suis le major Louise Caumont. Écoute, j’imagine que tu as envie de rentrer chez toi, alors je vais te poser quelques questions rapides, et on se reverra ensuite pour une déposition plus complète, entendu ?

Le jeune homme hocha vivement la tête. La perspective de retourner chez lui avait allumé une lumière dans son regard.

– Quel âge as-tu, Anthony ?

– Dix-sept ans, m’dame.

– O.K. Tu as appelé tes parents ?

– Vos collègues les ont prévenus. Moi, je n’ai plus mon portable, ils me l’ont pris. Ils disent que c’est une pièce à conviction.

– Il contient des photos qui ont été prises avant l’arrivée du SAMU, s’empressa d’expliquer Hartin.

– Comment ça ?

– Après qu’Anthony lui a enlevé son bâillon, la victime lui a demandé d’appeler les secours et la police, puis de prendre un maximum de clichés dans la maison.

Louise écarquilla les yeux.

– Il se trouve que Valériane Ducuing appartient plus ou moins à la maison : elle est médecin légiste… Elle a certainement compris que la scène de crime allait être polluée avec l’arrivée des secouristes et elle a pris les devants.

– On aura des clichés fidèles des lieux juste après l’agression, ce qui n’est pas négligeable, apprécia Violaine.

– Tout à fait. Il y a une bonne soixantaine de photos à décortiquer. Ainsi que les prélèvements effectués par la scientifique dans la salle de bains et la chambre. Il faudrait d’ailleurs que vous veniez y jeter un œil, ajouta le brigadier d’un ton sombre.

– Violaine, tu vas voir ? Pendant ce temps, je pose quelques questions à Anthony.

Sa collègue opina du chef et emboîta le pas du brigadier Hartin.

– Allez, Anthony, on y va. Plus tôt on commence, plus vite tu rentres chez toi. Ce pauvre chien, il est à toi ?

– Oh, non, m’dame. Il est à Mme Ducuing. Quand je suis entré, je l’ai trouvé, là, au pied de la table… Il avait les pattes attachées et le museau aussi. On a… avec les gendarmes, on a essayé de pas trop lui arracher de poils en enlevant le scotch… Le pauvre, ça se voit qu’il a eu trop peur…

Louise hocha la tête. L’animal faisait peine à voir avec sa fourrure clairsemée et les tremblements qui le traversaient, témoignant de son traumatisme.

– Ça repoussera, va, ne t’inquiète pas trop… Allez, maintenant, dis-moi exactement ce qui s’est passé.

Le jeune soupira – il avait déjà raconté son histoire au moustachu – mais il prit sur lui :

– Mme Ducuing a passé une commande sur notre site, vers 17 heures, avec une demande de livraison pour 19 h 30 environ.

– Tu l’appelles par son nom, tu la connais ?

– Oui, enfin, de loin. C’est une cliente régulière… Et elle est vraiment sympa avec nous, je veux dire, elle nous laisse de jolis pourboires quand on la livre.

– Nous ?

– Mon frère Kévin et moi. On effectue les livraisons les vendredis et samedis soir pour papa. Ça nous fait un peu d’argent de poche.

– Je vois. Et donc ?

D’un ton soucieux de bien faire, le jeune livreur fit un récit le plus complet possible du moment où il était arrivé à celui où il avait secouru la victime. Louise ne l’interrompit pas, mais se crispa en comprenant que le jeune homme avait agi alors que l’agresseur se trouvait encore dans la maison.

– Si je comprends bien, tu n’as vu personne ? Pas même une silhouette, une couleur de vêtement, un détail qui pourrait nous aider à identifier ce type ?

– Non, admit-il, penaud, je n’ai rien vu du tout… J’ai juste entendu un claquement de porte, les pas qui couraient dehors et le bruit de l’eau qui coulait.

– D’accord, Anthony. Une dernière question, et je demande qu’on te ramène chez tes parents, O.K. ?

Visiblement soulagé, il s’empressa d’approuver.

– Puisque tu as déjà effectué des livraisons ici, as-tu détecté quelque chose de bizarre, un élément inhabituel, un détail qui aura attiré ton attention ? Prends bien le temps de réfléchir, ajouta-t-elle, alors que le garçon faisait déjà non de la tête.

Anthony plongea dans un abîme de réflexion tandis qu’il faisait mentalement défiler les images du drame. Soudain, il se tendit, et Louise l’interrogea des yeux.

– J’ai vu une voiture en arrivant ! Elle était garée sur le bas-côté, un peu plus haut sur le chemin, à une cinquantaine de mètres de la maison… Elle était bleu métallisé, ça, j’en suis sûr.

– Tu as vu sa marque ?

– … Non, je n’ai pas fait attention… je n’imaginais pas que… Je suis vraiment désolé… Bleu métallisé, c’est tout ce que je peux vous dire.

– Ça n’est pas grave, Anthony, tu ne pouvais pas savoir. Et, sans aller jusqu’à la marque, tu peux me dire s’il s’agissait d’un gros modèle ou plutôt d’une petite voiture ?

Le garçon se concentra.

– Moyenne, je dirais. Un peu de la taille de la voiture de ma mère.

– Elle a quoi comme voiture, ta mère ?

– Une Opel Corsa dernière génération.

– Entendu. Je te remercie, Anthony. Tu crois que tu pourrais nous montrer où exactement était stationnée cette voiture ?

– Oui, m’dame !

– Parfait. Attends-moi là, je reviens.

Louise se précipita vers l’extérieur et rejoignit à pas vifs le camion des TIC qui rangeaient déjà leur matériel et les différents scellés.

– Salut, Olgado.

– Tiens, Louise ! On m’a dit que la BR devait être dépêchée sur les lieux, mais je n’ai vu personne ! lui lança le chef de la scientifique.

– Violaine et moi sommes arrivées il y a une vingtaine de minutes.

– On devait être de l’autre côté de la maison. A priori, l’agresseur a filé par la porte-fenêtre de la chambre de la victime située là-bas derrière, fit-il en désignant un angle invisible dans la nuit. Mais on n’a rien trouvé.

– Et côté entrée ?

– Un vrai carnage ! J’ai fait procéder à des prélèvements, mais je serais étonné qu’on puisse en tirer quoi que ce soit. Les types du SAMU ont tout pourri ! Idem dans la salle de bains, des va-et-vient partout. Les secouristes ont mis un paquet de temps à défaire les sangles qui entravaient la victime. Avec l’eau, elles étaient encore plus difficiles à desserrer. Bien sûr, on a mis sous scellés le fameux sarcophage : c’est une sorte de combinaison intégrale, un sac de bondage en toile qui sert pour les jeux SM extrêmes. Je te ferai suivre des photos dès demain, et si je trouve la référence du produit, je te la transmettrai aussi.

– Merci. Dis-moi, Olgado, tu pensais remballer, là ?

– Oui. Pourquoi ?

– Anthony Lopez, le jeune livreur, a repéré un véhicule, garé en bordure de chemin, pas très loin.

L’homme laissa échapper un soupir agacé. Louise lui répondit par un sourire contrit, puis tourna les talons et regagna la maison. L’adolescent n’avait pas bougé d’un poil, visiblement perdu dans la contemplation des veines du bois de la table.

– Excuse-moi, Anthony. Je vais demander qu’on te ramène, mais juste avant, je voudrais que tu montres l’endroit où tu as vu la voiture bleue.

– O.K.

– Quant à nous, on va se revoir demain, 10 heures, dans nos locaux, pour une déposition officielle. Tu peux venir accompagné, bien sûr. On aura téléchargé les photos et on te rendra ton téléphone !

– Ça marche, fit le jeune en se levant, soulagé à la perspective de récupérer son portable. Et le chien, alors ?

La gendarme se retrouva prise de court. Elle prit l’animal dans ses bras tout en réfléchissant, quand Violaine apparut.

– Ah, Anthony ! « MPC/1 », fit-elle, ça ne te dit rien ?

Le jeune secoua la tête d’un air navré.

– Non, désolé, rien du tout.

Louise s’aperçut qu’il commençait à se décomposer sous le poids des émotions et des questions sans réponse. Elle demanda alors à Hartin de le conduire auprès d’Olgado, avant de le ramener enfin chez lui.

– Et ma mob, alors ? intervint Anthony qui suivait l’échange.

– Ne t’inquiète pas, on la chargera à l’arrière du fourgon, le rassura le moustachu. Allez, viens.

Louise suivit le jeune des yeux et lui adressa un petit signe de tête encourageant quand il regarda une dernière fois en arrière avant de franchir le seuil. Puis elle se tourna vers Violaine.

– C’est quoi cette histoire de lettres, là ?

– L’agresseur a tagué « MPC/1 » à la bombe noire sur le carrelage de la baignoire.

Le visage de Louise se crispa.

– O.K., j’aime autant voir ça de mes propres yeux.

– Je me trompe ou tu es soucieuse, Louise ?

– Crois-moi, très chère, j’aurais adoré te claquer le bec en te répondant que tu te trompes ! Mais entre la préméditation, la mise en scène plutôt élaborée, et cette histoire de tag qui a tout d’une signature, on s’éloigne carrément des dossiers classiques… En réalité, cette affaire ne me plaît pas du tout.

Puis, d’un geste naturel, elle tendit le chien à sa collègue et fila vers la salle de bains.

– Surtout, prends bien soin de lui jusqu’à ce qu’on puisse le remettre à sa propriétaire ! cria-t-elle sans se retourner.

1. Techniciens en identification criminelle.

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