Précipice

Céline Denjean · Chapitre 72 sur 79

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Précipice

Chapitre 72

– 72 –

 

Vingt ans plus tôt : 27 juin 2002

 

De son index, Clara pointe le tracteur.

– Fais-moi faire un tour là-dessus.

Alexandre écarquille les yeux.

– Tu as ton permis, non ?

– Je n’ai jamais conduit ce genre d’engin !

– Et alors ? Ça ne doit pas être plus difficile à manœuvrer qu’une bagnole !

– Et puis tu veux aller où ? demande-t-il, effaré.

– Peu importe. Surprends-moi !

– Mais Amestoy va nous prendre en flag !

– C’est un risque, en effet ! Mais ce ne serait pas amusant, sans ça.

Un instant file, suspendu entre deux réalités possibles.

– Même pas cap’ ! le défie-t-elle.

Alexandre regarde le tracteur. Puis Clara. Elle sourit. Le rhum a rougi la peau de ses joues et allumé une flamme étrange dans son regard. Il meurt d’envie de l’embrasser. Il se damnerait pour un baiser. Bien sûr qu’il va démarrer ce fichu Ferguson et emmener Clara faire un tour ! Que peut-il se passer de grave ? Qu’Amestoy les voie et aille les dénoncer ? Et alors ? Dans une semaine commencent les oraux du bac, ensuite Notre-Dame sera derrière lui.

– Cap’ ! Allez, suis-moi ! fait-il en s’engageant sur la vieille échelle branlante.

Clara atterrit plus lourdement que prévu sur le sol de terre battue. Elle prend conscience, à ses dépens, que l’alcool lui monte à la tête et l’empêtre dans ses mouvements. Alexandre l’aide à se stabiliser. Puis, à la manière d’un gentleman devant une grande dame, il s’incline légèrement, lui prend une main et l’invite à monter dans le tracteur en ouvrant grand la portière de la cabine. Au grenier, les autres se sont allongés sur le plancher et, le menton posé sur leurs mains jointes, suivent la scène. Magyd siffle pour charrier Alexandre qui fait des courbettes et balance quelques allusions graveleuses auxquelles Clara répond par un majeur tendu bien haut. Puis elle se hisse dans la cabine et se plaque contre la portière, les fesses posées sur le carénage en tôle de la roue arrière. Alexandre s’installe sur l’étroit siège et examine l’intérieur rudimentaire. L’engin date des années 1970. Deux pédales au sol. Quelques cadrans poussiéreux. Et deux leviers de vitesse accompagnés d’un schéma explicatif surimprimé sur l’habillage en fer. Il repère un bouton on/off, l’active, et tente un premier démarrage. Contre toute attente, le moteur tousse, crachote – Magyd, David et Valériane encouragent la vieille bécane à grand renfort de cris –, mais finit par s’éteindre.

– Merde, y a plus de carburant ! constate Alexandre en pointant la jauge oil dont l’aiguille est dans le rouge. Attends, j’ai vu un bidon d’essence, en bas de l’échelle.

Il ouvre la portière brinquebalante, saute et va chercher le bidon. Puis il fait le tour du tracteur, en quête du réservoir. Les effets de l’alcool aidant, il ne le trouve pas. À l’étage, ça rit, ça se moque, ça lance des poignées de foin. Beau joueur, Alex se marre.

– Bouchon noir ! C’est là, mon pote ! hurle Magyd, surexcité, pour couvrir le tapage de la musique.

Et, soudain, le silence.

Seule la musique se poursuit, indifférente à l’épaississement brutal de l’air.

Intrigué, Alexandre lève les yeux vers ses camarades. Magyd lui adresse un regard affolé et désigne l’entrée béante de la grange d’un mouvement du menton. Alex tourne alors la tête. Il repère l’ombre étendue jusqu’à ses pieds, et, au bout, la silhouette massive d’Amestoy. Le fermier est un colosse, taillé dans la pierre de ses Pyrénées natales. Le visage massif et carré. Le regard dur. Les mains comme des battoirs. L’homme n’est pas un rigolo. Sa réputation n’est plus à faire : c’est un buffle, un sanguin, pas commode, arc-bouté sur ses principes. Il braille plus qu’il ne parle. Riposte avant d’être agressé. Et gare à qui s’y frotte… Alexandre se rapetisse. Il veut lever les mains en signe de reddition. Il pose donc lentement le bidon au sol, se redresse et tente une conciliation :

– Désolé, monsieur Amestoy… Écoutez, on voulait juste s’amuser un peu, on n’a rien fait de mal.

– T’es chez moi, p’tit con ! lui gueule le fermier de sa voix rugueuse. Tu fous le bordel dans mes affaires, tu essaies de me voler un tracteur, et tu voudrais que je te laisse filer comme ça !

La colère d’Amestoy semble s’autoalimenter. L’homme est écarlate, hors de lui, déjà prêt à en découdre.

– Regarde-moi, p’tit con ! Ah, mais je te remets, toi ! Avec ta petite gueule d’ange, là ! Et ton frangin, il est où, hein ?! Planqué là-haut, avec le sale Arabe qui vous colle au cul en permanence, c’est ça ? rage-t-il en levant deux yeux incandescents vers l’étage.

– Écoutez, je…

– Pute borgne ! C’est toi qui vas m’écouter, espèce de couillon ! Je vais te coller une branlée dont tu vas te souvenir longtemps !

Il fait un pas menaçant en avant, et Alexandre recule.

– Ah, tu fais moins le malin, hein ? Attends voir que je te foute la main dessus ! Tu vas danser, crois-moi !

Et le fermier avance encore, avec sa gueule de gargouille effrayante de colère. Au passage, il attrape une fourche, bien décidé à montrer qui règne chez lui. Alexandre l’a facile, le tracteur est entre eux. Si Amestoy vient d’un côté, lui part de l’autre. Le manège dure une petite minute. C’est grotesque, et Magyd, mouché par l’insulte du fermier, coupe la musique et se met à le railler :

– T’es pas près de régler tes comptes, vieux schnock raciste !

– Facho de merde ! surenchérit David, galvanisé par la peur et la boisson.

Et ils balancent des pleines brassées de foin sur Amestoy qui leur hurle :

– Descendez voir me le dire ici ! hurle le fermier. Bande de lavettes, va !

Clara, qui est restée prostrée dans l’habitacle, veut sortir. Elle a le cœur au bord des lèvres, la tête qui tourne, et elle crève de chaud à l’intérieur de la vieille carlingue étouffante. Elle profite de ce qu’Amestoy a les yeux rivés vers le grenier pour tenter le coup. Mais son pied hésitant rate la marche, et elle s’affale au sol, expulsant de sa bouche un jet acide. Surpris par l’irruption de la donzelle, le fermier qui tient enfin sa chance saisit la môme par les cheveux et la relève sans ménagement. Chauffé à blanc, il a atteint le point de non-retour.

– Regardez-moi ça ! C’est du propre, tiens ! crache-t-il, venimeux. Espèce de petite dépravée, va ! ajoute-t-il en lui secouant la tête.

Clara est irradiée de douleur, elle a l’impression que son crâne va exploser. D’un geste hargneux de défense, elle lui laboure la joue. Les griffures sont profondes et saignent immédiatement, provoquant un accès de rage incontrôlé chez l’homme qui la gifle violemment. Choqué par la brutalité du vieux, Alexandre se jette sur le dos de l’homme et cherche à l’étrangler. Mais la bête en Amestoy s’est réveillée. Le molosse rue, se contorsionne et envoie valdinguer le gringalet à terre.

– Tu vas voir la dérouillée qui t’attend ! braille le fermier en fondant sur Alexandre.

C’est instinctif, irréfléchi, viscéral. Clara s’en mêle et, alors qu’une bagarre perdue d’avance commence, ses amis sont là. À ses côtés. Fidèles. Exaltés par la bestialité d’Amestoy. Ivres de colère et ivres tout court. À cinq contre un, ils prennent rapidement le dessus. Mais la peur agit en eux comme un puissant moteur, et les coups pleuvent et pleuvent encore. L’homme, au sol, beugle comme un fou furieux, les insulte, leur promet un chien de sa chienne. Muscles bandés pour encaisser les chocs, parce qu’il n’est pas du genre à rendre les armes. Bien au contraire. Combien de temps dure ce déferlement de violences ? Difficile à dire. Il faudra l’immobilité d’Amestoy et son silence pour que la tension commence à retomber.

Dans la fournaise de la fin d’après-midi, au cœur de la grange où volettent quelques mouches excitées, le fermier respire difficilement. Des bulles rougeâtres enflent et désenflent au coin de ses lèvres éclatées. Sous la protubérance violette de sa paupière droite, son œil les fixe avec une haine pure. Il trouve le moyen de rigoler, le bougre, et expulse, dans un souffle haletant de douleur, ses dernières sentences :

– Je vais vous foutre au tribunal… Vos bourges de parents, je vais les faire cracher au bassinet… Et je poursuivrai ce putain de lycée pour gosses de riches… Que je crève si je mens !

David et Alexandre échangent un regard consterné. Le constat est accablant. Ils viennent de dérouiller un type. Ils étaient chez lui. Sur sa propriété. Ils ont bu – circonstances aggravantes, les frères le savent parfaitement, leur mère est juge près la chambre correctionnelle du tribunal de Saintes. Eux, pour couronner le tout, sont majeurs. Coups et blessures volontaires en réunion… Avec un bon baveux, ça peut aller chercher loin. Sans parler des parents qui vont les massacrer !

– Et toi, là, le Maghrébin, j’espère bien qu’ils te renverront au pays ! ajoute Amestoy, mauvais.

– Ta gueule ! hurle Magyd gagné par une bouffée de haine pure. Tu mériterais de brûler en enfer, toi et tous les mecs dans ton genre !

Il pourrait tuer ce connard de ses mains ! Son pays, c’est la France, évidemment, mais des insultes comme ça, il en a entendu toute sa vie. Il connaît la musique par cœur : s’il lève un trophée d’athlétisme, il est le Français de la victoire. S’il prend le bus, il est « le sale bougnoule d’immigré ». Valériane et Clara attendent, en retrait, encore choquées par la scène barbare qui vient de se dérouler, à laquelle elles ont participé, animées par la peur et l’irrépressible effet de groupe. Elles ont quinze ans. Se voient déjà en foyers pour mineurs délinquants. Fini Notre-Dame, finie la carrière sportive, finie la vie…

*

* *

Amestoy a perdu connaissance, mais il respire encore.

Comment, qui, par quelle alchimie ? Tous fixent le bidon ouvert, qui exhale ses vapeurs d’essence. Le feu. Si tout est calciné, que restera-t-il de l’épisode hallucinant qui vient d’avoir lieu ?

Qui prend la décision ? Aucun en particulier.

Magyd et Alexandre tirent le type par les bras et le rapprochent du tracteur.

David renverse le bidon d’essence d’un léger coup de pied – un geste qui pourrait passer pour involontaire.

Valériane se fend d’un hochement de tête.

– O.K., moi, je rassemble nos affaires et je les redescends.

Clara sort une gauloise brune et un briquet du paquet souple qui bosselle la poche de la salopette du fermier. Magyd tremble un peu, mais il l’allume et crapote pour la consumer à moitié. Il grimace, c’est vraiment dégueulasse.

Alex enfile le sac à dos contenant les bouteilles sur ses épaules. Valériane se charge du sien.

Une épaisse chape de silence. Un dernier regard. Un acquiescement général.

La cigarette dessine un arc de cercle en l’air et atterrit dans l’essence et les poignées de foin balancées plus tôt du grenier. Les flammes naissent, d’un coup, prodigieuses.

Ils ont tout juste le temps de détaler. S’engagent dans une course effrénée au cœur du petit bois qu’ils connaissent par cœur. Et, bientôt, innommables, effrayants, les hurlements de douleur du vieil Amestoy déchirent l’air – des braillements inhumains expulsés du cœur de la fournaise, comme une accusation audible et imprescriptible : ils sont des meurtriers.

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