Précipice

Céline Denjean · Chapitre 40 sur 79

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Précipice

Chapitre 40

– 40 –

 

Je n’admets rien

 

Nuit sans repos. Tourbillon de doutes. Ritournelle de questions. À 6 heures, Louise cessa de tourner et retourner dans son lit pour essayer de s’endormir. Elle se leva, traversa la petite chambre du cercle mixte et fila sous la douche. La fatigue lui plombait le corps, et une certaine fébrilité s’était emparée d’elle depuis sa confrontation avec Léa, la veille.

Elle s’était ouverte de ses doutes à Farid, les comparant – ses collègues et elle – à des hamsters courant dans une roue. Maintenant, elle se sentait légèrement honteuse. S’était-elle laissé piéger par des questions périphériques, comme les avait qualifiées Léa, au point de perdre le sens des priorités ? Elle se revit trois semaines plus tôt, en début d’enquête, martelant à Violaine et Thierry : « On évite de se perdre en d’inutiles conjectures et on se concentre sur les aspects concrets. »

Que s’était-il passé entre-temps ? Pourquoi avait-elle laissé les conjectures envahir son processus d’enquête ?

Tout en se savonnant, la gendarme s’obligea à réfléchir. Et l’évidence s’imposa : Léa et elle n’étaient pas faites du même bois. Léa était comparable à un labrador – excellent chien renifleur. Elle suivait une piste et la remontait jusqu’au bout, malgré les obstacles. Louise, elle, fonctionnait autrement. Elle avait besoin de comprendre la mécanique générale, l’imbrication des faits. Elle s’apparentait à un rapace, effectuant des vols de reconnaissance avant de fondre sur sa proie. Or, dans cette affaire, justement, elle manquait cruellement de hauteur et de vision… La gendarme soupira. Dans une poignée d’heures, ils seraient fixés sur la comparaison d’empreintes de pneus. Et s’il advenait que Broca soit désigné, elle laisserait Léa aux commandes pour la garde à vue.

*

* *

La tension était palpable au sein des locaux bayonnais. Keller était rentré la veille sur les coups de 23 heures, en bonne compagnie, puisque Broca avait été placé en cellule pour injure à agent. La perquisition avait permis de mettre la main sur deux éléments vraisemblablement intéressants : une bombe de peinture noire ayant servi, retrouvée sur une étagère du garage, et une paire de tennis dont la semelle pouvait correspondre à la trace laissée par l’agresseur chez Ducuing. Les scellés étaient partis dare-dare au labo pour analyse. S’ajoutaient à cela la saisie du matériel informatique – un spécialiste travaillait déjà à l’examen des fichiers et de l’activité numérique de Broca – et la mainmise sur de nombreux ouvrages, essais et journaux à caractère séditieux qui témoignaient de la sympathie du suspect pour le courant anarchiste. Louise était en train de survoler un pamphlet acerbe issu de la pensée de Proudhon critiquant l’ordre établi et prônant le devoir de désobéissance, quand Keller fit son apparition.

– Les résultats des réquisitions adressées à la banque et à France Télécom viennent d’arriver ! On se répartit le travail ?

– Tu tombes à pic ! lui retourna Louise. J’étais justement en train de me demander si je devais me regarder comme un « suppôt zélé de l’orthodoxie majoritaire et coercitive » !

– Tiens, voilà qui devrait te ramener sur le plancher des vaches ! s’amusa-t-il en posant devant elle une liasse de feuilles.

Les deux gendarmes commencèrent à éplucher les données, en quête d’informations sur le mode de vie de Broca et sur d’éventuelles traces de ses déplacements. L’analyse des relevés du téléphone fixe servait à prouver les plages de présence de l’homme à son domicile, dès lors que celui-ci avait passé un appel ou y avait répondu.

– Broca n’est vraiment pas un fondu du téléphone, finit par énoncer Louise. S’il passe ou reçoit dix appels dans le mois, c’est bien le maximum !

– Et quel résultat durant les heures où se sont déroulés les crimes ?

– J’ai élargi les plages horaires en prenant en compte le temps de trajet et je n’ai aucun appel qui le disculpe, expliqua la gendarme.

– Ce qui ne prouve pas que l’homme n’était pas chez lui. Nous savons juste qu’il n’était pas au téléphone à ces moments-là.

– Tout à fait. Et niveau bancaire, alors ?

Julien Keller afficha un air dubitatif.

– Ce type vit au Moyen Âge ! Les paiements par carte bleue sont exceptionnels, et, pour le moment, je n’ai pas trouvé de transactions bancaires correspondant à un achat sur Internet. Mais pour ce que j’en sais, Broca a pu se procurer shocker et sac de bondage dans une boutique spécialisée et les payer en espèces.

– Les retraits d’espèces peuvent toujours nous renseigner sur ses déplacements, non ?

– Je suis loin d’avoir terminé, mais les retraits que j’ai observés sont situés dans un périmètre restreint autour de chez lui.

– Je vois, commenta Louise d’un ton désabusé. Bon, de mon côté, je vais entamer l’analyse des numéros appelés ou appelants, histoire de voir s’il y a des récurrences, et si oui, à qui elles nous conduisent.

Ils reprirent leur travail dans un silence total, et un bon quart d’heure passa avant que Keller ne lance :

– Tiens, tiens ! J’ai un paiement CB en date du 20 août 2021, pour un montant de cinq cent quarante euros, chez Pneu Diffusion, à Oloron-Sainte-Marie !

La porte de la salle s’ouvrit à la volée, et Léa passa la tête. Son expression triomphante renseigna immédiatement ses collègues sur la tournure des investigations.

– Les résultats viennent d’arriver : les empreintes des pneus de Broca matchent avec celles moulées par la scientifique chez Ducuing.

– Laisse-moi deviner, fit Keller. Des pneus quasi neufs, c’est ça ?

– Exactement.

– Broca les a fait changer le 20 août dernier, expliqua-t-il en lui tendant le relevé bancaire.

– On aurait préféré des pneus plus anciens avec des caractéristiques marquées, comme une usure précise liée à un défaut de parallélisme… Mais, d’un autre côté, des pneus neufs, ça colle avec la scène de crime ! On ouvre la garde à vue. Allez, c’est parti !

*

* *

Il était 10 h 25 lorsque Broca entra dans la salle d’interrogatoire. Menotté et encadré par deux gendarmes, après une nuit en cellule l’homme n’affichait pourtant pas une mine de circonstance. Il souriait en coin, et son regard trahissait un flegme agaçant.

– On dirait que ça l’amuse ! cracha Léa, qui l’observait, dissimulée par la vitre sans tain.

– Ne t’inquiète pas, on devrait rapidement lui faire ravaler son expression goguenarde, lui retourna Keller.

– J’y compte bien, Julien. Bon, tu es prêt ? On y va ?

– Oui. Mais juste un petit rappel avant : on ne lui enlève les menottes sous aucun prétexte.

– À ce point ?

Julien se contenta de hocher la tête. Aucun type avant Broca n’était parvenu à lui glacer les sangs par un simple regard.

Un mug de café fumant à la main, Louise observa ses collègues qui venaient d’entrer. Badenco s’assit juste en face du suspect – posture raide, regard impénétrable – et attendit que Keller ait pris place à côté d’elle pour ouvrir la bouche :

– Nous sommes le samedi 6 novembre 2021, il est 10 h 26. Monsieur Thibault Broca, je vous signifie votre placement en garde à vue. Vous êtes soupçonné de…

Le portable de Louise vibra dans sa poche, l’interrompant dans l’écoute des formules protocolaires. Elle découvrit un message de Farid. Les nouvelles avaient circulé rapidement entre Bayonne et Tarbes, puisqu’elle lut : « Il paraît que vous avez arrêté un suspect ? » Dans la salle voisine, sa collègue était en train d’achever la lecture de ses droits au suspect. Louise se dépêcha de répondre : « Oui. La GAV vient de démarrer. Je t’appellerai ce soir si je peux. »

– Avez-vous compris l’objet de cette garde à vue ?

– Oui.

– Avez-vous compris vos droits ?

– Oui.

– Bien.

Léa laissa filer une ou deux secondes, mais le suspect ne formula aucune demande. Elle s’empressa donc de reprendre :

– Monsieur, que faisiez-vous le vendredi 15 octobre 2021 entre…

– Désolé de vous couper, mais, avant de commencer, pouvez-vous me garantir que vous avez bien prévenu ma voisine qu’elle doit s’occuper de mes bonsaïs ?

Léa adressa un regard interrogatif à son collègue.

– Nous l’avons fait dès 13 heures, hier, comme je m’y étais engagé, répondit Julien en soufflant. C’est bon, vous êtes rassuré ? Vos plantes miniatures ne sont pas mortes dans la nuit, on peut démarrer, maintenant ?

Broca se contenta de hocher la tête, mais ne prit pas la peine de remercier le gendarme.

– Je répète donc ma question, poursuivit Léa : monsieur, que faisiez-vous le vendredi 15 octobre 2021 entre 18 heures et 20 heures ?

– Je l’ignore, répondit Broca avec désinvolture.

– Vous l’ignorez ?

– Il serait tout de même très surprenant que je puisse répondre spontanément à cette question ! Qu’en serait-il si je vous demandais ce que vous faisiez le mercredi 13 octobre à 16 heures ? la provoqua-t-il.

– N’inversez pas les rôles, monsieur, c’est moi qui pose les questions.

– Je n’inverse rien. Je vous montre simplement que votre question n’induit pas une réponse évidente, comme vous avez l’air de le croire.

Louise se crispa. La placidité de Broca était flippante. Il connaissait parfaitement les chefs d’inculpation, il n’avait marqué aucune surprise à leurs énoncés, et voilà qu’il choisissait de s’amuser de la situation. Léa conservait son calme, mais Louise nota que ses jambes – invisibles pour le suspect – tressautaient sous la table.

– Vous n’avez aucun agenda, monsieur ? relança-t-elle sur le même ton sarcastique que lui.

– Non. C’est un des nombreux privilèges de ma profession. Je travaille quand je veux, au rythme qui me convient, et mes rendez-vous extérieurs sont suffisamment rares pour que je n’aie nullement besoin de les noter sur un agenda.

– Vous admettez donc n’avoir aucun alibi pour le 15 octobre de 18 heures à 20 heures ?

– Je n’admets rien, madame, puisque je suis innocent de ce dont vous m’accusez.

– Le dire est une chose. Le prouver, une autre.

Broca lui retourna un sourire jubilatoire et se pencha légèrement vers elle.

– Pour citer quelqu’un que vous reconnaîtrez aisément, je vous répondrais : « N’inversez pas les rôles. » Je ne suis peut-être pas pénaliste, mais je ne suis pas ignorant des règles élémentaires de droit. Nous ne sommes pas aux États-Unis. Je n’ai pas à prouver mon innocence. C’est à vous que revient la charge de prouver ma culpabilité.

Les jambes de Badenco cessèrent subitement tout mouvement, et Louise devina le cheminement mental de sa collègue : à quoi joue ce type ?

– Bien. Question suivante : que faisiez-vous le lundi 25 octobre 2021, aux alentours de 20 heures ? relança Keller d’un ton glacial. C’était lundi de la semaine dernière, si cela peut vous aider à vous situer dans le temps.

– J’écoutais la radio, répondit Broca, amorçant un mouvement pour poser ses mains sur la table, mais les menottes bloquèrent son élan dans un cliquetis d’acier. Cette mesure de coercition est-elle réellement nécessaire ?

– Vous écoutiez donc la radio ? éluda Léa.

– Je voudrais que vous retiriez mes entraves… À ce que je sache, je ne fais pas montre d’une attitude dangereuse pour vous ni pour moi, donc tout ce cirque, là, n’est ni plus ni moins que de l’intimidation et de l’abus d’autorité… Un abus dont vous semblez être friand, monsieur, acheva-t-il en décochant un regard venimeux à Keller.

– Vous avez refusé d’obéir à mes injonctions, vous m’avez insulté et vous m’avez montré que vous pouviez être dangereux.

– Dangereux ? Voyons, je ne vous ai même pas effleuré, murmura Broca d’une voix doucereuse qui donna immédiatement la chair de poule à Louise.

Il y eut un silence chargé d’électricité, puis Keller répondit :

– Je ne vous détacherai pas, monsieur. Maintenant, si vous voulez bien reprendre.

Broca leva un instant les yeux au ciel, puis sembla accepter la situation.

– Vous disiez écouter la radio, le soir du lundi 25 octobre 2021 ?

– En effet.

Les gendarmes attendirent, mais l’homme en resta là.

– Vous ne pouvez pas répondre à la question de votre emploi du temps pour le vendredi 15 octobre, mais vous êtes capable d’affirmer que vous écoutiez la radio le lundi 25 octobre vers 20 heures ?

Non, Julien ! Il va te retourner ! songea Louise, en serrant les dents. Broca décocha un regard amusé au gendarme et lui répondit tranquillement :

– Radio France Musique. « Le concert du soir ». Je l’écoute tous les lundis soir, c’est une habitude. Après mon entraînement d’iaido.

Louise pianota à la va-vite sur son portable. Évidemment, Broca disait vrai : l’émission était diffusée tous les soirs, du lundi au vendredi, à 20 heures. Elle inspecta le site web de la radio et consulta leur programmation pour le 25 octobre. En écho à ses recherches, le suspect reprit avec cette insupportable morgue qui le caractérisait :

– Un moment très agréable, d’ailleurs. L’émission était consacrée à des airs de Mozart interprétés par Sabine Devieilhe, accompagnée par l’orchestre Les Siècles, sous la direction de François-Xavier Roth.

– Super, mon coco, sauf que les podcasts n’ont pas été inventés pour rien, marmonna Louise.

– Nous vérifierons. Cependant, rien n’atteste que vous ayez suivi cette émission en direct… sauf si vous avez utilisé votre ordinateur, auquel cas nous retrouverons la trace numérique de cette activité ?

– Ce n’est pas le cas, je l’ai écoutée depuis mon poste de radio. Mais je déclare avoir suivi cette émission en direct.

– Quel dommage, ironisa Léa. Et lundi dernier ?

– Quelle est votre question ?

– Si vous êtes en mesure de me donner l’objet de l’émission de lundi en huit, vous devriez pouvoir me donner celui de lundi dernier.

Bien vu, songea Louise qui, comme ses collègues, trouvait que la réponse de Broca sentait le fabriqué à plein nez. L’homme fixa Badenco d’un air supérieur et déclara, un petit sourire au coin des lèvres :

– Hommage à Nelson Freire, le pianiste décédé le jour même : un récital de 2013 à La Roque-d’Anthéron, en première partie, suivi du concerto n° 2 de Chopin avec le Philharmonique de Radio France, dirigé par Mikko Franck en 2019.

Soit ce type est vraiment un passionné, soit il a préparé son coup, se dit la gendarme en pianotant sur son téléphone. Sans surprise aucune pour elle, la programmation de France Musique confirma l’affirmation de Broca.

– Vous disiez écouter la radio après votre entraînement d’iaidō : cet entraînement, vous l’effectuez en club ?

– Non. Je m’entraîne chez moi, dans un calme absolu et un isolement total. Il s’agit tout autant d’une pratique physique que d’une discipline mentale.

Léa prit une grande inspiration et décida d’attaquer sur un autre front :

– De manière générale, diriez-vous que vous êtes souvent en déplacement ?

– Non.

– Non ?

– Je me déplace peu.

– C’est-à-dire ? Une fois, deux fois, trois fois par semaine ?

– C’est variable. Certaines semaines, il m’arrive de sillonner les bois ou les montagnes pour trouver des yamadori.

– Yamadori ?

– Des jeunes arbres qui sont restés petits, souvent à cause d’un manque de nutriments ou d’un environnement défavorable.

– Je vois. Vous êtes-vous déplacé en ce sens la semaine dernière ? Ou la semaine du 15 octobre ?

Broca ricana doucement.

– Ce n’est pas vraiment la période, madame ! Les yamadori se prélèvent au printemps, juste avant la phase de croissance.

– Votre réponse est donc non ?

– En effet… L’automne se prête davantage à la confection de kokedama.

– Kokedama ? Vraiment ? questionna Léa, sans cacher son agacement.

Broca se moquait d’eux. Ouvertement. Louise l’écouta expliquer par le menu ce que signifiait ce mot et les différentes étapes que nécessitait sa fabrication, selon que l’on optait ou non pour une approche traditionnelle.

– Bien. Donc, je réitère ma question : vous êtes-vous déplacé la semaine dernière ou la semaine du 15 octobre pour aller ramasser de la mousse nécessaire à vos… à vos kokemachins ?

– Kokedama, la reprit-il… Je ne crois pas, non.

– Vous ne croyez pas ou vous ne l’avez pas fait ?

– Je ne crois pas l’avoir fait. Je n’en ai pas le souvenir, là, dans l’instant présent. Mais vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ? Les souvenirs sont parfois soumis aux caprices de l’esprit.

– Nous ne sommes pas là pour plaisanter, monsieur Broca, le recadra Keller d’une voix irritée. Je vous rappelle que nous parlons d’une tentative de meurtre et d’un meurtre avec préméditation. Les peines encourues pour ces crimes…

– Je n’ai pas besoin d’un cours de droit, je vous remercie, le coupa Broca. Et je ne plaisante pas quand je vous dis que je n’ai rien à voir avec tout ça.

Il s’interrompit, se tortilla sur sa chaise, visiblement gêné d’avoir les mains maintenues dans le dos.

– Vous débarquez chez moi, vous m’arrêtez, vous fouillez mon domicile, vous m’attachez, vous me laissez mariner une nuit entière en cellule et, maintenant, vous me signifiez ma garde à vue parce que vous me soupçonnez de crimes que je n’ai pas commis… Comment voudriez-vous que je me comporte ? Comme un toutou docile et apeuré par votre incontestable démonstration de force ?

– Comme un citoyen qui n’a rien à se reprocher, ni plus ni moins.

– Oh ! Vous voulez vraiment que nous discutions de citoyenneté et, par extension, du droit de cité ? entama-t-il en appuyant sur le mot droit. Ce qui, dans votre régime supposément démocratique, implique que je suis détenteur d’une partie de la souveraineté politique.

– Vous ne m’emmènerez pas sur ce terrain, monsieur, nous ne sommes pas là pour discourir sur la notion de citoyenneté, s’agaça Léa. Mais n’oubliez pas que votre statut de citoyen est fait de droits et de devoirs.

– Je ne pense pas m’y soustraire.

– Bien. Alors reprenons notre entrevue sur un terrain plus prosaïque : connaissiez-vous Valériane Ducuing et Magyd Ayed ?

– Rassurez-moi, fit-il d’un ton moqueur, je ne serais tout de même pas ici si vous n’aviez pas la réponse à cette question ?

– Dois-je en déduire que vous admettez les connaître ?

– Vous déduisez bien.

Louise expira bruyamment. L’insolence de Broca était à la limite du supportable. Elle le détailla, profondément mal à l’aise. L’homme semblait calme, et son regard couleur miel se teintait parfois d’une étincelle roublarde. Broca pouvait bien dire ce qu’il voulait, il s’amusait comme un petit fou… Parce qu’il n’avait rien à se reprocher ? Ou parce qu’il se pensait suffisamment intelligent pour ne pas être confondu ?

– D’où les connaissiez-vous ?

– Du lycée Notre-Dame-de-la-Piété. J’y ai été scolarisé en… (l’homme sembla faire le compte des années) en 2001. Oui, c’est ça. L’année scolaire 2001-2002.

– Quels étaient vos rapports avec ces deux individus, à l’époque ?

– Inexistants.

– Pourtant, vous les connaissiez.

– Je maintiens, je n’avais aucune relation avec ces deux élèves. Je les connaissais comme des dizaines d’autres : de vue.

– Les avez-vous revus depuis ?

– Non.

– Vous êtes-vous approché du domicile de l’un d’eux ?

– Non.

– Savez-vous où habite Valériane Ducuing ?

– Non.

– Savez-vous où habitait Magyd Ayed ?

– Non.

– Vous êtes-vous récemment déplacé en voiture du côté de Sarrouilles dans le 65 ?

– Non.

Léa se rencogna sur sa chaise, et Louise pouvait presque lire dans ses pensées. Si elle dégainait dès maintenant ses cartouches, Broca lui rirait au nez. Une empreinte de pneus – aussi confondante soit-elle – ne suffirait pas à le déstabiliser. L’homme était bien trop affûté, bien trop sûr de lui. De fait, Badenco prit un virage :

– MPC, ces lettres vous disent-elles quelque chose ?

– … Oui, répondit-il après un long silence.

Toujours debout derrière la vitre, Louise tressaillit et manqua de laisser tomber son mug. La suite s’annonçait donc intéressante.

– Je vous écoute.

– Ces trois lettres ont été taguées à la bombe noire sur le capot de la voiture d’un professeur de Notre-Dame, un dénommé Chaban.

– Est-ce parce que vous avez vous-même tagué cette voiture que vous vous en souvenez si bien ?

– Ha ! s’amusa-t-il. Ceci vient s’ajouter à la longue liste de vos accusations ? Mais n’y a-t-il pas prescription, depuis le temps ?

– Contentez-vous de me répondre. Avez-vous, oui ou non, saccagé la voiture de ce prof et tracé ce graffiti dessus ?

– Non.

– Vous voudriez me faire croire que, vingt ans plus tard, vous vous souvenez des lettres taguées sur le capot de la voiture de ce prof, alors que vous êtes étranger à cette affaire de vandalisme ?

– Je ne veux rien vous faire croire. Je dis ce qui est.

– Ça veut dire quoi, « MPC » ?

– Aucune idée.

Léa secoua la tête et reprit :

– Niez-vous avoir accusé M. Chaban d’entretenir une relation amoureuse avec Clara Joubert ?

La question, qui n’en était pas une, le cueillit, et Broca ne parvint pas à masquer sa surprise. Il marqua un temps d’arrêt, un léger voile d’inquiétude passa sur son visage, puis il se ressaisit :

– Non, je ne le nie pas.

– Mais c’était faux.

– J’ignorais que ça l’était.

– Vous croyiez réellement que Clara Joubert avait une liaison avec ce préparateur physique ?

– Absolument. Pourquoi aurais-je dénoncé cet homme, dans le cas contraire ?

– Par jalousie, peut-être ?

Broca observa Badenco avec une intensité dérangeante. Ses yeux semblaient vouloir disséquer la gendarme et ses intentions.

– Vous faites fausse route, répondit-il, les dents serrées.

– Pourtant, Clara Joubert vous avait écarté de sa vie.

– Je vous le répète, vous faites fausse route.

Quelque chose dans son attitude physique venait de se transformer. Broca semblait se ramasser sur lui-même, comme cherchant à contenir une énergie soudaine. Léa venait-elle de réveiller un volcan qui menaçait de jaillir ?

– Vous semblez subitement moins à l’aise, monsieur Broca. Que se passe-t-il ? Est-ce la mention de Clara Joubert qui vous déstabilise ainsi ? Une blessure affective non cicatrisée, peut-être ? le provoqua-t-elle.

Broca se crispa davantage encore. Sa façade d’homme libre de toute pression se fissurait, laissant entrevoir un magma bouillonnant d’émotions.

– Nous savons que Clara vous avait écarté de sa vie. Après des années d’une relation fusionnelle et exclusive, cela a dû vous faire mal, n’est-ce pas ? D’après M. Joubert, vous vous recueillez, seul, une fois par an, environ, dans la chambre de Clara. Devons-nous y voir un rite obsessionnel ?

À ces mots, une onde de colère traversa Broca et le fit trembler. Louise comprit mieux les réticences de Keller à retirer les menottes au bonhomme. Car là, juste derrière la vitre sans tain, se trouvait une cocotte-minute prête à exploser. Broca fusillait Léa du regard. Son visage transpirait la haine et le mépris. Tout dans sa posture n’était que menace. Il paraissait sur le point de bondir. Quelques secondes filèrent, et, contre toute attente, l’homme ferma subitement les yeux, inspira et se recomposa un visage.

– J’use de mon droit à garder le silence, asséna-t-il.

De là, Keller et Badenco se passèrent le relais pendant plus de deux heures, reformulant sans cesse les mêmes questions autour de son emploi du temps, du tag « MPC », de Valériane Ducuing, de Magyd Ayed et de Clara Joubert. En vain. Broca s’en tint à la même réponse systématique de son droit à se taire. Finalement, à 13 heures, les gendarmes décidèrent d’une pause et firent ramener le suspect en cellule.

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