Précipice

Céline Denjean · Chapitre 5 sur 79

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Précipice

Chapitre 5

– 5 –

 

Vingt ans plus tôt : septembre 2001

 

Le soleil est déjà haut dans le ciel, et le thermomètre affiche 33 degrés à l’ombre. Une brise légère, chargée d’embruns, adoucit la morsure de la chaleur. Le ciel est d’un bleu océan qui engloutit la ligne d’horizon : l’œil ne distingue la mer que par les crêtes écumeuses des vagues qui ondulent à perpétuité.

– Clara, c’est l’heure !

L’adolescente s’arrache à sa contemplation. Le sourire grand comme un croissant de lune, et l’œil qui pétille. À contrecœur, elle s’éloigne du belvédère et rejoint son père dans la voiture.

– Prête ?

– Moi, oui.

Le ton est gentiment moqueur, et l’homme sourit de cette repartie. Clara a parfaitement raison. Il fait mine de lever les yeux au ciel, mais en réalité la nervosité lui retourne le ventre. Clara est née hier ! Par quelle facétie du sort a-t-elle quinze ans aujourd’hui ?

Il se souvient de chaque étape de la vie de sa fille. Ses premiers pas – à onze mois, mazette ! La première fois qu’elle a dit « papa » – il était en train d’allumer un feu dans la cheminée et s’était cogné la tête à l’encadrement, en se redressant sous l’effet de surprise. Sa première dent de lait. Sa première liste au Père Noël. Ses premiers tours sur le petit vélo à roulettes rose bonbon. Sa première leçon de natation, avec un bonnet ridicule duquel s’échappaient quelques mèches rebelles. Sa première médaille à l’âge de sept ans – quelle fierté ! Sa première bagarre à l’école et, hélas, pas la dernière. Ses premiers élans d’indépendance – elle n’avait que dix ans lorsqu’elle avait placardé “ Do not trespass ” sur la porte de sa chambre. Et cet été, son premier conflit majeur avec lui, parce qu’elle voulait partir une semaine en camping avec Thib, son meilleur ami, alter ego, frère d’adoption – il avait refusé et tenu bon, malgré ses cris, ses supplications, ses larmes et son immense déception. Clara n’était certes plus un oisillon, mais elle ignorait beaucoup des dangers qui la guettaient loin du nid.

Il se souvient parfaitement de toutes ces premières fois et de mille autres choses encore, et pourtant, les quinze dernières années semblent se contracter dans une poignée de secondes ! Voilà que sa fille est presque femme aujourd’hui et qu’elle lui échappe un peu plus. L’homme secoue la tête et met le contact. La route s’ouvre devant lui, une route qu’il suit parce que Clara l’a choisie. À défaut de pouvoir la retenir, autant l’accompagner…

*

* *

Il y a l’océan, la côte déchiquetée, la route de la corniche et, entre Socoa et Hendaye, Notre-Dame-de-la-Piété qui occupe plusieurs hectares, depuis la route en s’enfonçant dans les terres. Un haut grillage métallique clôture le vaste domaine tout en préservant le panorama. Immense et fier, l’ancien logis abbatial, tout en pierres de taille, se dresse en bordure de route et constitue aujourd’hui le corps administratif et scolaire. Au cœur du parc, près d’une zone boisée, trône une ancienne abbaye du e XII siècle à la chapelle absidiale ornée de chapiteaux et de modillons sculptés, « un joyau de l’architecture romane » est-il écrit sur le prospectus de présentation. Invisibles depuis la route, la cantine, l’internat, le gymnase, le stade et la piscine sont, quant à eux, des bâtiments et infrastructures récents et fonctionnels, construits au fond du domaine, dans les terres. Ils occupent une belle étendue savamment agrémentée d’arbres et de parterres fleuris.

– C’est génial ! s’enthousiasme Clara.

Le père se force à sourire. Grâce à ses conventions avec plusieurs fédérations françaises, l’établissement dispose d’un pôle sportif d’excellence pour certaines disciplines, dont la natation – passion de Clara. Horaires aménagés, entraînement soutenu, sans préjudice pour une scolarité classique et exigeante. Comme de nombreux parents, le père redoute l’accident de parcours, la blessure irréversible, ou un changement d’aiguillage, autant d’éventualités qui couperaient court à une carrière sportive. La poursuite des études est pour lui un incontournable, et le lycée privé – au coût de scolarité exorbitant – lui offre cette garantie.

– Allez, papa, aide-moi !

Le père attrape l’énorme valise contenant les affaires de Clara et saisit la housse plastique où sont fourrés la couette et les oreillers. L’adolescente balance son sac de sport sur son épaule et s’engage d’un pas déterminé sur le chemin menant à l’internat. Il la regarde s’éloigner – sa magnifique fille – et son cœur se pince. Elle ne le sait pas, mais elle ressemble tant à sa mère. Sa détermination. Son caractère entier et frondeur. Cet appétit pour le risque, qui parfois le terrorise… Un petit coup de Klaxon le fait sursauter. L’Audi flambant neuve des Broca s’arrête à sa hauteur, et la vitre conducteur se baisse.

– Bonjour, Roman ! Comme on se retrouve !

– Bonjour, Laure.

Clara s’est retournée à cause du coup de Klaxon et voit Thibault sortir de la berline. Elle laisse tomber son sac par terre et s’élance en courant, joyeuse et rayonnante. Les deux adolescents s’étreignent.

– Mmm… Ça n’est pas comme si Thib n’avait pas passé la soirée chez nous hier ! ironise le père.

– Bah, c’est l’âge des relations fusionnelles ! Ça leur passera, commente Mme Broca. Bon, je vais me garer et je vous rejoins.

Le père se contente d’un petit signe de tête, mais il se serait bien passé des Broca aujourd’hui. Il aurait préféré, pour une fois, avoir l’exclusivité de sa fille… À deux pas de lui, sur le parking, une mère vide le coffre du véhicule familial avec son fils. Un surf attaché à la galerie de toit renseigne sur la discipline phare de l’adolescent. La femme relève la tête. Leurs regards se croisent, et ils se comprennent.

C’est la journée d’accueil et d’installation des secondes : dans quelques heures, les parents rentreront chez eux, amputés d’une part d’eux-mêmes.

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