Précipice

Céline Denjean · Chapitre 41 sur 79

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Précipice

Chapitre 41

– 41 –

 

Prends tout ce qu’il y a à prendre !

 

Clara observe son regard dans le miroir. Elle connaît Thib par cœur. Elle sait qu’elle doit être belle, à ses yeux. Thib n’aime pas le maquillage, les artifices, les simulacres. Les filles fardées, très peu pour lui. « Les coquetteries inutiles mettent en lumière la laideur qu’elles sont censées masquer », lui avait-il expliqué un jour. À cette réminiscence, Clara se surprend à sourire. Mais c’est un sourire triste. Une grimace qui porte déjà le goût amer de la trahison. Elle avise son chandail noir épousant ses hanches, puis coupé plus ample à hauteur de poitrine, avec son encolure bateau en tissu drapé qui bâille légèrement. Son jean préféré – qui vient de la garde-robe de sa mère – colle à ses longues jambes et met ses fesses en valeur. Elle attache ses cheveux en un simple catogan et libère quelques mèches insolentes autour de son visage. Voilà, ça suffit et ça te ressemble.

Trois petits coups discrets retentissent. Elle ouvre.

– Entre, David. Personne ne t’a vu ?

– Non, t’inquiète ! Les lundis soir, entre le foyer et la salle de projection, y a presque plus personne dans les couloirs de l’internat.

– Merci d’être venu.

– MPC, répond-il comme une évidence en montrant le caméscope.

Puis il mesure la nervosité de Clara et une gêne s’imprime sur son visage.

– Tu sais… Si tu… si tu n’es pas sûre…

– Ça va, David ! C’est bon !

– O.K. Alors, je me mets où ?

– Là, dit-elle en désignant la salle de bains. Tu laisses la porte entrouverte. Et tu filmes uniquement quand je ne suis plus dans le champ ! C’est clair ?

– Mais oui, j’ai compris ! T’as pas confiance, ou quoi ?

David disparaît dans la salle de bains. Clara s’approche de son lit, allume la petite lampe de chevet et éteint le plafonnier. Une douce lumière tamisée baigne le lit, plongeant les angles de la chambre dans la pénombre. Clara s’installe et attend. Dans le funeste silence de la pièce, les minutes qui s’égrènent sont autant de petits coups de canif qui la torturent.

– Allez, grouille, Thib, marmonne-t-elle, pour faire taire sa mauvaise conscience.

Le toc-toc contre la porte la surprend presque. Un nœud coulant lui serre le ventre, mais c’est d’une voix enjouée qu’elle lance :

– Entre !

Thibault passe la porte. Il est heureux. Super heureux. Ça se voit ! Ses yeux couleur miel brillent d’un éclat qu’elle ne leur avait plus vu depuis longtemps.

– Salut, ma belle ! lance-t-il.

Et il avance, avec cette allure faussement décontractée du gars bien dans ses baskets, à qui la vie sourit, à qui la vie aurait toujours souri. Sauf que c’est faux ! Parce que Thib, c’est typiquement le genre de mec qui collectionne les seaux de merde depuis qu’il est né. Sa cote de popularité a toujours flirté avec les profondeurs abyssales, et le détachement qu’il affiche face à la cruauté du monde est inversement proportionnel à la douleur qui lui sert de condition. Finalement, tu mens autant que ceux que tu condamnes, se dit Clara.

– J’ai été surpris par ton petit mot… agréablement, bien sûr ! ajoute-t-il.

Puis il s’assoit sur le lit, faisant douloureusement grincer les ressorts.

– J’avais envie de te voir… Non, j’avais besoin de te voir, Thib, murmure-t-elle, les yeux baissés. Tu me manques, tu sais ?

Elle incline légèrement la tête et lui sourit. Elle sait comment il faut sourire aux garçons. D’ailleurs, le visage de son ami irradie de bonheur, et d’autre chose aussi… De désir, songe-t-elle.

– Je t’ai délaissé, ces derniers temps, hein ?

Thibault hausse légèrement les épaules. L’air de dire Bah, laisse tomber, c’est pas grave ! C’est oublié, va !, et le lit vibre sous le poids de son mouvement. Thib, tu mens encore, je sais que tu as souffert, se dit-elle en se blottissant contre lui. Et il passe un bras protecteur autour de son cou, une masse lourde et chaude qui l’a toujours réconfortée, mais qui, dans l’instant, lui arrache un frisson.

– Ça va, Clara ? demande-t-il avec douceur, en lui caressant une mèche de cheveux.

– Pas trop…

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Je vais devoir faire du mal à quelqu’un que j’aime, chuchote-t-elle.

Thibault fronce les sourcils, deux plis se forment sur son front, et elle reconnaît cette mimique qui n’appartient qu’à lui, cette expression mêlant réflexion et perplexité.

– Tu m’expliques ?

Clara tourne légèrement la tête et enfonce le bout de son nez contre la chair dodue du cou de son ami. Elle perçoit clairement l’onde de désir qui électrise sa peau et le fait frissonner.

– Je peux pas t’expliquer, lui murmure-t-elle à l’oreille.

Et son souffle langoureux provoque un nouveau tressaillement chez Thibault. C’est maintenant, se dit-elle, avant que toute force t’abandonne. D’un mouvement rapide et gracieux, elle bascule sur ses genoux, à califourchon.

– Clara ! glapit-il, comme un enfant surpris en faute. Qu’est-ce que…

Mais elle ne lui laisse aucun répit. Elle colle sa bouche à la sienne, et le bout de sa langue s’enfonce entre ses lèvres. Les yeux clos, elle imagine Alexandre. Elle le convoque de toute la force de sa pensée, et un petit gémissement de plaisir s’échappe alors d’elle. Le souffle de Thibault s’accélère, il pose ses mains sur ses hanches, et elle se frotte à lui doucement, tout en continuant à l’embrasser, tout en continuant à penser à Alexandre. Leurs langues s’entortillent, chaudes, humides, et, d’hésitant, leur baiser – le premier – devient plus audacieux. Clara appuie bientôt sur les épaules de Thib et fait basculer son corps en arrière. Elle est sur lui, conquérante et déterminée. D’un geste pressé, elle retire son chandail, lui offrant son décolleté – un soutien-gorge noir, simple, à balconnets. Thibault n’en revient pas, ses yeux trahissent une gourmandise mêlée d’ébahissement. Il esquisse un mouvement de la main, mais n’ose pas et s’arrête en chemin. Alors, Clara libère son soutien-gorge, prend les mains potelées de Thibaut et les plaque sur ses deux petits seins blancs, ronds et fermes. Lui déglutit au contact de sa peau douce comme de la soie, de ses deux galbes splendidement érotiques qui lui remplissent les mains et dont la pointe durcit au contact de ses doigts tremblants. Clara respire plus fort, elle aussi, se cambre, insolente, puis ferme de nouveau les yeux en effectuant des mouvements lents et appuyés du bassin. Elle sent la protubérance dure sous le jean baggy de Thibault, elle entend sa respiration qui s’accélère parce que l’excitation monte et qu’il a très envie d’elle ; elle perçoit chaque onde qui le submerge. Alors, sa main se fraie un chemin entre leurs corps, glisse vers son sexe, défait son bouton et descend sa braguette. Elle effleure son pénis dur sous le caleçon tendu, et Thibault gémit sous l’intensité du plaisir qui l’inonde. Pourtant, quand elle glisse ses doigts sous l’élastique du caleçon, il retient son geste.

– Clara… Tu es… tu es sûre, Clara ?

Et elle le déteste pour ça ! Pour cette précaution chevaleresque qui confine à la dévotion et qui lui rappelle à quel point elle est laide.

– Ne gâche pas tout, Thibault, ordonne-t-elle en chuchotant. Prends ce que je t’offre, maintenant… Prends-le, tu m’entends ? Prends tout ce qu’il y a à prendre !

Et, d’autorité, sa main abaisse son caleçon, se faufile entre ses cuisses et commence à le caresser doucement. Sous les plis de chair, elle sent le corps de Thibault se tendre, s’arquer, et toutes ses réticences tombent, dominées, vaincues par la puissance d’un irrépressible désir. Elle dépose une série de petits baisers mordants dans son cou, puis remonte son pull, embrasse l’immensité de son ventre mou, marque une petite pause, puis lèche le bout de son sexe tendu. Son ami est au supplice. Mais elle ne peut pas aller plus loin.

– Je reviens, dit-elle en s’écartant doucement. Ne bouge pas.

Il relève la tête, tandis qu’elle disparaît dans le noir, puis la musique s’élève de l’angle invisible où elle se tient. Il sourit en reconnaissant les premiers accords de Creep de Radiohead. Bientôt, les paroles s’élèvent : « When you were here before/Couldn’t look you in the eye/You’re just like an angel/Your skin makes me cry… »

– Clara ? l’appelle-t-il en la cherchant des yeux. Tu viens ?

Mais la porte de la chambre s’ouvre subitement et le plafonnier s’allume, inondant la chambre d’une lumière vive. Thibault se redresse, s’empourpre, bataille pour s’extraire du lit et remonte son caleçon d’un geste rapide. Sauf que c’est trop tard, la copine de chambrée de Clara est là, dans l’embrasure, et elle le fixe d’un œil rond. Elle l’a vu à poil, la bite à l’air, putain ! Il est confus, bredouille en se rhabillant à la hâte dans une série de gestes maladroits et patauds. Enfin refagoté, il détaille Clara qui se tient dans un angle. Elle a enfilé un tee-shirt, et son regard est humide. Il la fixe, cherchant à comprendre, mais elle détourne les yeux. Elle a honte. Terriblement honte. Et lui ne sait pas si elle a honte de l’avoir désiré ou si elle a honte d’avoir été surprise. Il s’apprête à parler, mais elle le devance :

– C’était une erreur. Je suis désolée, Thib… je suis terriblement désolée.

Et comme il écarquille les yeux, elle crie :

– Va-t’en ! Va-t’en maintenant !

*

* *

La température ne dépasse pas les 2 degrés, mais Clara bouillonne, et des volutes de buée s’échappent de sa bouche à chaque respiration. Elle brûle d’une rage folle. Le regard fiévreux et menaçant, elle fait les cent pas sur le plancher de la grange. Elle va le tuer, putain, elle va le tuer de ses mains ! Valériane est assise, la regarde qui se déchaîne, invective le vide et lâche des jurons rageurs. Des raclements à l’extérieur annoncent l’arrivée des garçons. Clara se fige, fixe la lucarne d’un œil noir. Se tient prête à bondir. Et c’est exactement ce qu’elle fait.

Magyd a tout juste le temps de poser les pieds dans le grenier qu’elle lui saute dessus, en hurlant. Tous deux basculent sur les planches, mais Clara a pour elle l’avantage de la surprise. Et avant qu’il ait compris ce qui se passe, elle lui assène deux gifles magistrales qui le sonnent. Mais la troisième n’atteint pas son objectif, parce que Magyd lui attrape fermement le poignet. Clara crie, se débat, et parvient à le griffer de son autre main. Fou de rage, il met un grand coup de reins, roule au sol et se retrouve sur elle.

– Ça va pas ou quoi ?! Mais t’es tarée, ma pauvre fille !

– T’avais pas le droit, espèce de connard ! T’avais pas le droit ! hurle-t-elle.

Et elle lui crache au visage, avec une haine qui jaillit d’elle comme un boulet de canon. Lui ne réfléchit pas, c’en est trop ! Il plaque fermement une main sur le cou de Clara et commence à l’étrangler. Heurtés par la violence de la confrontation, David et Alexandre s’interposent. La suite est brouillonne. Il y a une bousculade, des corps-à-corps, des cris furieux qui déchirent le silence de toute part. Et, à la fin, deux êtres pantelants retenus de s’écharper, lui par David, elle par Alexandre. Ils se toisent de longues secondes, s’insultent entre leurs dents serrées, se débattent encore, alors même que toute énergie les a quittés. Puis le silence se fait. Lourd comme plomb. Enfin, Clara tombe à genoux. Vidée. Et des larmes coulent sur ses joues.

– Pourquoi, espèce de salaud, pourquoi, hein ?

– Parce que c’est le jeu.

– Tu m’as défiée d’humilier Thibault, c’est ce que j’ai fait ! Le reste n’était pas prévu.

– Mais le reste, comme tu dis, c’est justement l’humiliation, Clara !

– Qu’est-ce que tu as fait, Magyd, bordel de merde ? demande alors Alexandre.

D’un mouvement d’épaules, Magyd se dégage de l’emprise de David. Il époussette son jogging plein de paille et de saletés. Il relève enfin la tête.

– Alex, je te rappelle que j’ai demandé que le gros lard subisse la pire des humiliations, c’était ça, le défi ! Et elle, là, elle lui a juste sucé le bout du gland, crache-t-il.

– Quoi ? réagit Alex en secouant la tête.

– C’est David qui m’a tout raconté ! Demande à ton frère !

– Mais qu’est-ce que…

– Oui, je l’ai chauffé ! Évidemment que je l’ai chauffé ! se défend Clara. Il aurait fini nu comment, sinon ! Et après, Valériane est entrée dans la chambre et l’a surpris à poil ! Ça n’était pas assez humiliant à tes yeux, peut-être ?!

– Non, ça n’était pas franchement humiliant, non ! Et tu le sais très bien ! Le type, il a trop kiffé sa race pendant que tu faisais la chienne, parce qu’il rêvait que de ça ! Et après, quoi, hein ?! Il a pris une honte de trois secondes et demie, parce que Valériane a vu sa nouille ?! Laisse-moi rire !

– T’es qu’un porc !

– Ah ouais ? Parce que c’était pas dégueulasse, peut-être, ton défi de la levrette ?!

– Sauf que je n’ai pas montré la vidéo à la moitié du bahut, moi ! Et que Corinne Lebeau ne saura jamais qu’on l’a tous vue en train de se faire choper !

– Mais tu ne m’avais pas mis au défi de l’humilier, rétorque-t-il.

Alexandre secoue la tête.

– Sérieux, Magyd ? Tu as montré la vidéo ?

Magyd bombe le torse.

– Ouais. Y a une copie qui tourne. Et alors ? T’as un problème, gros ?

– Putain, Magyd, tu as fondu les plombs ou quoi ?

– Je rêve ! Il est où, le problème, hein, Alex ? Tu vas te laisser enfumer parce que madame Clara pleurniche ? Je te rappelle que c’est elle qui a créé le jeu ! braille-t-il, hors de lui. Et que c’est elle qui a édicté les règles, bordel ! Donc, à moins que ton cerveau fonctionne au ralenti, mon pote, la pire des humiliations, c’est exactement ce qui est en train d’arriver au gros lard, et pas le pseudo-coitus interruptus monté de toutes pièces que Clara nous a donné à voir !

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