Précipice

Céline Denjean · Chapitre 35 sur 79

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Précipice

Chapitre 35

– 35 –

 

La souffrance avait étendu son suaire

 

Louise entra l’adresse de M. Joubert dans le GPS et démarra. Assise côté passager, Léa semblait montée sur pile.

– J’y ai réfléchi toute la nuit. Si les empreintes de pneus correspondent, alors Broca pourrait bien être notre homme…

– Calme tes ardeurs, Léa, rien ne l’atteste.

– En tout cas, c’est lui qui a jeté Chaban en pâture aux enquêteurs. Et il y a aussi cette histoire de harcèlement !

– Je sais. Mais nous n’avons pas encore réussi à relier entre eux Ducuing, Ayed, Clara et ce type… Et puis, que signifie MPC ? Pourquoi utiliser ce sigle sur la voiture de Chaban, puis vingt ans plus tard sur des lieux de crimes ? Et surtout, ce vieux harcèlement constitue-t-il vraiment un mobile pour Broca ?

Léa pinça les lèvres et lança :

– Tu crains une enquête à charge ?

– C’est un risque, en effet. Et nous devons absolument éviter ce piège.

Léa cessa de parler et se plongea dans la contemplation d’un paysage automnal pétrifié par le froid. La petite route conduisant chez Joubert sinuait à flanc de mont, légèrement au-dessus de Bagnères-de-Bigorre, et le panorama offrait une succession de collines boisées qui grimpaient dans les hauteurs. La voiture dépassa un centre équestre, se lança dans une descente, puis le GPS indiqua qu’il fallait tourner à droite. Sa voix électronique s’éleva alors :

– Vous êtes arrivé à allée des Coustères, lieu-dit La Gailleste, 65200 Pouzac.

– C’est le numéro 17, précisa Louise en s’engageant sur une pente raide et droite qui distribuait une succession de maisons bordées par la forêt.

Loin de la standardisation des lotissements récents, le quartier rendait hommage à une époque révolue : les terrains étaient grands, et les propriétés, toutes différentes. Le numéro 17 se trouvait en haut d’une côte. Une Fiat Panda rouge stationnait sur un parterre de pavés autobloquants à l’avant de la maison. Construite sur deux niveaux, la demeure devait dater des années 1970-1980, avec son rez-de-chaussée réservé au garage, comme en attestait une grande et haute porte fermée. Un escalier extérieur grimpait à flanc de maison jusqu’à un large balcon qui courait sur tout un côté, et la porte d’entrée se trouvait juste en haut des marches. Elle était dépourvue de sonnette, et Louise frappa.

Un instant plus tard, Joubert leur ouvrit. Il était visiblement le genre de personnes que la vie avait marqué au fer rouge : la tristesse faisait chez lui comme un vêtement et l’avait prématurément vieilli. Maigre et le dos voûté, il semblait perdu dans l’existence, comme un pantin démantibulé qu’un enfant négligent aurait oublié dans le recoin d’une aire de jeux désaffectée.

– Vous souhaitiez me rencontrer ? fit-il après les avoir fait asseoir dans la salle à manger.

– Nous ne sommes pas ici pour remuer le couteau dans la plaie, comme on dit, mais une enquête en cours nous incite aujourd’hui à nous intéresser à votre fille, avança Louise d’une voix précautionneuse.

Alors que la gendarme redoutait de provoquer un reflux de douleur, l’homme se contenta de hocher la tête dans une expression résignée. La souffrance avait étendu son suaire sur les ultimes particules de lumière en lui ; elle constituait désormais un état stationnaire, sans espoir de rémission, ni risque d’amplification. Joubert était un mort-vivant.

– Je vous écoute, fit-il d’une voix râpeuse.

Léa ouvrit la bouche mais elle fut immédiatement interrompue par la sonnerie d’un téléphone.

– Excusez-moi, fit l’homme en se levant.

Il traîna alors les pieds vers un guéridon où reposait un téléphone fixe de couleur orange vif au design incurvé, avec son long fil noir en spirale entortillé par des années d’usage. Les gendarmes en profitèrent pour jeter un coup œil à la pièce. Ici, le temps s’était arrêté à la disparition de Clara. Tapisserie fanée. Mobilier vieillot. Carrelage terne. Rideaux fatigués. Grand pêle-mêle au mur dédié à Clara, de sa naissance à son adolescence. Force était d’admettre qu’elle était sublime, avec son visage gracieux et son regard mutin. Mais les photos commençaient à dater elles aussi, comme le rappelaient les vêtements totalement passés de mode que portait l’enfant, puis la jeune fille.

– Elle est superbe, n’est-ce pas ? commenta Joubert en revenant.

Et le sourire fugace qui éclaira son visage laissa un instant entrevoir l’homme qu’il avait jadis été.

– En effet, elle l’est.

– Bien, je vous écoute.

– Monsieur, nous conduisons une enquête reliée à la période 2001-2002 au lycée Notre-Dame-de-la-Piété.

– Ah bon ?

– Cela étant, il serait prématuré d’affirmer que notre dossier et les événements qui ont jalonné la seconde de votre fille sont liés.

– D’accord, répondit-il en interrogeant les gendarmes d’un regard intrigué.

– Par prudence, pour le moment, nous préférons ne pas communiquer sur les éléments de notre enquête. Mais votre témoignage pourrait nous éclairer…

Malgré une frustration visible et compréhensible, Joubert acquiesça.

– Pour commencer, monsieur, les lettres MPC vous disent-elles quelque chose ?

– MPC ?… Non, de quoi s’agit-il ? D’initiales ?

– Nous cherchons justement à le savoir.

Léa marqua un temps d’arrêt et reprit :

– Nous avons parcouru le dossier concernant les fugues de…

– Quelles fugues ? coupa-t-il d’un ton irrité.

Les gendarmes échangèrent un regard furtif.

– Je ne suis pas fou, mesdames, si c’est ce que vous redoutez. Simplement, je ne saurais donner le moindre crédit à cette histoire de fugues.

– Pourtant, Clara elle-même a déclaré aux gendarmes…

– Clara a menti.

– Comment ça ? Elle vous l’a dit ?

– Inutile. Je le sais, c’est tout. Point final.

Louise scruta l’homme à la mine fermée qui se tenait devant elle et comprit comme une évidence qu’il avait depuis longtemps renoncé à argumenter. Il avait renoncé parce que personne ne l’avait jamais cru. Or, il n’est rien de plus usant que de mener un combat perdu d’avance. Le seul et unique moyen de le faire vraiment parler tenait certainement en deux mots : le croire.

– Mais, monsieur, entama Léa…

– Et pourquoi pas, après tout ? la coupa Louise en lui adressant un regard appuyé. Que sait-on de cette histoire, en réalité ?

La jeune gendarme fronça les sourcils, fixa longuement Louise, et finit par hocher lentement la tête, comprenant l’intention de sa collègue. Puis elle reporta son attention sur Joubert.

– Monsieur, puisque Clara n’a pas fugué, savez-vous pourquoi elle a disparu ?

Il parut un instant désarçonné par la tournure de l’échange, puis son regard se porta sur le pêle-mêle et, d’une voix songeuse, il démarra son récit :

– Je n’ai aucune idée de ce qui a motivé Clara à disparaître pendant toute une semaine. En revanche, je sais que ma fille n’a pas fui. Elle n’a d’ailleurs jamais fui quoi ni qui que ce soit ! Sa mère est décédée quand Clara était encore une fillette, et elle et moi avons toujours été très unis. Il y avait un grand amour entre nous. Bien sûr, Clara avait son tempérament. C’était une fille déterminée, impétueuse et débordante de vie ! À l’instar de sa mère.

– Vous parlez de Clara au passé, releva doucement Louise.

– Oui. Si Clara était en vie, elle me l’aurait fait savoir depuis très longtemps… Croyez-le ou non, ma fille ne m’aurait jamais laissé sans nouvelles.

Son regard trop assuré ? Une légère inflexion dans la prononciation de « Croyez-le ou non » ? Ou une intuition, tout simplement ? Louise fut certaine qu’elle avait raison.

– Elle vous a contacté, n’est-ce pas, monsieur Joubert ? Lors de sa première « fugue », fit-elle en mimant des guillemets.

L’homme approuva d’un battement de paupières. Et quelque chose comme du soulagement détendit ses traits et sa posture tout entière.

– Mais ça n’a pas été le cas en juin 2002 ?

– Hélas.

– J’en suis désolée, vraiment… Quand Clara vous a-t-elle fait signe, la première fois ? Comment ? Et surtout, pourquoi n’avoir rien dit aux gendarmes ?

– En réalité, je n’ai jamais évoqué cet appel avec quiconque avant aujourd’hui.

– Il est peut-être temps, alors. Et, qui sait, cette vérité apportera peut-être des réponses.

Joubert se racla la gorge et raconta :

– Clara m’a téléphoné le dimanche soir, quarante-huit heures après avoir disparu. Mon soulagement en reconnaissant sa voix… il n’y a pas de mot pour ça. Ma fille était honteuse, elle m’a dit : « Papa, pardon, pardon, pardon ! Je suis désolée, mon papounet chéri. Je vais bien, tu entends, je vais bien. Tout va bien. Personne ne me fait de mal, je te le jure sur la mémoire de maman. » Cette dernière mention m’a attesté que c’était vrai. Si quelqu’un l’obligeait à me téléphoner, il n’aurait jamais pu lui dicter ces mots-là précis.

– D’accord. Mais vous a-t-elle expliqué pourquoi elle était partie ?

– Non. Elle m’a juste affirmé ceci : « Je te demande de me faire confiance, d’accord ? Je reviendrai au lycée vendredi prochain. Ni avant, ni après. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi je fais ça, mais j’ai une bonne raison. »

– Et vous n’avez pas trouvé utile d’en informer les gendarmes ?

Joubert sourit tristement.

– Avant de raccrocher, Clara m’a fait promettre de ne pas le faire : « Papa, normalement, je n’aurais pas dû t’appeler. Je veux que tu me jures que tu ne me trahiras pas. S’il te plaît, ne me fais pas regretter de t’avoir prévenu que je vais bien ! J’ai confiance en toi, tu entends ? Je te fais confiance. Alors jure-moi, là, maintenant, que tu garderas le secret. Jure-le. »

Il leva les yeux vers les gendarmes.

– Et je lui ai juré. Pour deux raisons : la première, ma fille me faisait confiance. La seconde : qu’adviendrait-il si je la trahissais ? Hein ? Ne comprenant rien aux tenants et aux aboutissants de cette histoire, je ne voulais surtout pas courir le risque qu’il arrive quoi que ce soit à Clara par ma faute.

Léa et Louise n’en revenaient pas. La rencontre prenait un tournant totalement inattendu, obscurcissant davantage encore leur vision de l’affaire.

– L’enquête s’est donc poursuivie, reprit-il. Un désastre ! J’assistais, impuissant, à la mise en route d’une vraie machine de guerre. Le mercredi, cette histoire de prof abuseur est venue sur la table. J’étais choqué. Je me suis dit que Clara avait peut-être mis les voiles pour que cette vérité éclate au grand jour. Je ne savais plus que penser !

– Vous savez que M. Chaban n’avait, en réalité, rien à se reprocher ?

– Je le sais, dit-il la mine contrite. Lorsque Clara est revenue, j’ai exigé qu’on lui fasse un examen médico-légal. Comme l’affaire demeurait obscure, qu’il y avait cette suspicion d’abus sur mineur, les gendarmes étaient parfaitement d’accord avec moi. Je me souviens que Clara était furieuse, mais elle y a consenti parce qu’elle était consciente que c’était incontournable. Et les résultats sont tombés : ma fille n’avait pas été déflorée. Et son corps ne portait aucun signe de violences.

– Une fois de retour à la maison, que vous a confié Clara ? À vous ?

– Elle m’a serré dans ses bras, longtemps, très fort, en pleurant. Puis elle s’est assise dans le canapé, fit-il en désignant le côté salon de la pièce, et elle m’a dit ceci : « Merci, papa, de n’avoir pas parlé de mon appel. C’était très important pour moi. Je sais que tu as des millions de questions, mais je ne peux pas t’expliquer pourquoi j’ai agi ainsi… pas avant quelques années, en tout cas. » Ça m’a mis très en colère. Je lui ai crié dessus. Elle a essuyé mes récriminations sans riposter. Elle savait que j’avais raison. Je l’ai consignée dans sa chambre, chaque week-end, pendant un mois. Mais elle n’a jamais donné la moindre explication à cet épisode… Alors, que vouliez-vous que je fasse, bon Dieu ?!

Un long silence ponctua son récit. Puis Louise demanda :

– Et lorsque Clara a de nouveau disparu, au mois de juin, vous avez préféré taire cette réalité, parce qu’elle n’aurait fait qu’accréditer la piste d’un départ volontaire avec retour programmé, je me trompe ?

– C’est ça. Non seulement je serais passé pour un fou aux yeux des gendarmes, mais en plus ils se seraient servis de mon récit pour faire le minimum syndical. Mieux valait qu’ils croient à une nouvelle fugue, même si, passé les premiers jours, j’ai tenté de toutes mes forces de leur prouver le contraire, bien sûr.

Le piège du secret s’était donc refermé sur le pauvre homme. Les deux gendarmes se regardèrent avec intensité. Elles venaient de déterrer un élément inédit, pourtant ce dernier faisait naître plus de questions qu’il ne donnait de réponses.

– Malgré mon insistance, j’ai compris que les gendarmes jetaient l’éponge. Du coup, j’ai embauché un détective privé, ajouta-t’il en se levant.

Louise nota la lassitude qui ralentissait chacun de ses mouvements. Chaque élan corporel semblait plombé, alourdi par la charge d’une douleur latente. L’homme ouvrit une des portes du bahut derrière lui et extirpa un épais dossier qu’il posa sur la table.

– Merko a bossé pour moi pendant deux ans. Les enquêteurs ayant affirmé que Clara avait pris le train à Hendaye, il a voulu le vérifier. Il a prospecté en France et en Espagne. Nulle trace de ma fille, rien ! J’en suis sûr, Clara n’a jamais pris aucun train.

Joubert se tut. Son regard trahissait l’amertume qui le rongeait depuis toutes ces années. Léa laissa filer quelques secondes et le relança :

– Si nous mettons de côté ces deux disparitions, monsieur, que pouvez-vous nous dire de l’année de seconde de votre fille ?

– J’ai tellement réfléchi à cette question que je vais pouvoir vous répondre sans trop d’hésitations. Mais, avant toute chose, sachez que Clara n’a jamais permis que je me mêle de ses affaires, elle défendait son territoire intime avec férocité. Si elle pensait avoir besoin de moi, de mon regard, de mon expérience, elle n’hésitait pas à venir me trouver. En revanche, je n’étais pas autorisé à pénétrer sa sphère sans qu’elle m’y invite. Tout ça pour dire que les propos qui vont suivre sont des observations, des déductions, et non des confidences directes de Clara.

Il regarda les gendarmes qui l’encouragèrent à poursuivre.

– La seconde a été une année charnière pour Clara. Ça, c’est certain ! Elle rêvait de ce lycée depuis la sixième. Elle me bassinait avec ça. Elle voulait faire une grande carrière sportive et elle avait de réelles dispositions. Malgré l’éloignement, j’ai validé son choix. Le premier grand virage que j’ai noté chez Clara, c’est l’amitié profonde qu’elle a nouée avec sa camarade de chambrée, Valériane.

Louise et Léa se tendirent imperceptiblement.

– Jusque-là, Clara n’avait qu’un seul et unique ami. À mon grand désespoir, d’ailleurs, ajouta-t-il en secouant la tête. Non pas que Thibault ne fût pas un garçon sympathique, hein, mais, bon sang, il prenait tellement de place !

– Thibault Broca ?

– Oui, s’étonna le père, comment le savez-vous ?

– On vous expliquera après. Poursuivez, monsieur.

– Thibault habitait à côté, la maison juste avant, précisa-t-il en faisant un mouvement de tête. Le pauvre garçon avait des parents totalement absents. Professions supérieures tous les deux. Ce n’est pas compliqué, ils n’étaient jamais là ! Pour vous résumer l’essentiel, Clara et Thibault ont été chez la même nounou, Mme Maupas, première maison à gauche, en bas de la côte. Ensuite, ils ont fréquenté la même école maternelle et primaire, puis le collège Victor-Duruy à Bagnères. Et, comme si ça ne suffisait pas, Thibault était toujours fourré chez nous. Toujours. Il avait pris ses quartiers dans les combles aménagés, fit-il en levant les yeux vers le plafond… Bref, quand Clara a mis à exécution son plan d’intégrer le lycée d’Hendaye, je me suis dit : Super, elle va enfin faire de nouvelles rencontres ! Parce que cette relation fusionnelle, exclusive, commençait vraiment à me poser question. J’avais le sentiment que Thibault vampirisait ma fille, qu’il l’empêchait de s’épanouir. Il dépendait d’elle, en quelque sorte. Et puis, leur relation était déséquilibrée : Thibault était profondément amoureux de Clara, ça crevait les yeux. Elle, non. Bien évidemment, voilà typiquement le genre de choses que je ne pouvais me permettre de dire à Clara.

Les gendarmes suivaient le récit avec avidité. Certaines pièces du puzzle étaient peut-être sur le point de s’emboîter.

– Sauf que, voilà, Thibault a suivi Clara à Hendaye. Il avait un excellent dossier – le môme était surdoué – et le lycée privé disposait d’une section classique. Les parents étaient soulagés : leur fils serait en internat. Et moi, je me suis dit : Bon sang, ça ne finira donc jamais ? Mais, à mon grand étonnement, Clara ne m’a pas paru totalement enchantée par cette nouvelle. La suite m’a donné raison.

– Ils se sont éloignés ?

– Doux euphémisme, réagit Joubert. Je n’ai jamais su exactement ce qu’il s’était passé, mais ils ont abruptement cessé de se fréquenter. Je me suis juste rendu compte, un jour, que Thibault ne venait plus à la maison. J’avais déjà noté un froid entre eux, quand je les ramenais de la gare à ici. Ils ne bavardaient pas. Clara avait ses écouteurs vissés sur les oreilles et Thibault ne décrochait pas un mot.

– Vous n’avez pas abordé cette question avec Clara ?

– J’ai bien essayé, si ! Je lui ai dit : « Ça fait un moment que je n’ai pas vu Thib, non ? » Et Clara m’a répondu : « Ne me dis pas que ça te chagrine ! » Voilà. Du Clara tout craché. Elle avait bien compris que leur relation m’interrogeait et elle me renvoyait dans mes buts, avec justesse.

– Diriez-vous que Clara était secrète ?

– Difficile de vous répondre. Elle parlait beaucoup. Elle me racontait des milliers de choses, tout le temps. Mais m’en cachait-elle d’autres ? Je n’en sais fichtre rien.

Louise hocha la tête, prit quelques notes rapides, et relança :

– À quel moment situez-vous le froid entre Thibault et votre fille ?

– Début 2002, pas avant. Je suis formel parce que je me souviens que Thibaut avait passé toutes les vacances de Noël chez nous. Et quand je dis toutes, c’est toutes ! Il a même mangé avec nous le soir du réveillon, c’est vous dire !

– Donc la rupture entre eux aurait eu lieu après, en janvier ?

– Oui.

Les gendarmes échangèrent un regard : Cavalier, l’ancienne CPE, avait situé l’histoire de la vidéo humiliante dans la même temporalité. Clara était-elle mêlée au harcèlement de Broca ?

– Entre la rentrée de janvier et la disparition de Clara début février, précisa-t-il. Là aussi, c’est certain puisque ma première démarche a été de presser Thibault de questions sur le parking de la gare. Il était très inquiet, lui aussi. Il m’a garanti que Clara était montée dans le train à Hendaye. Durant le trajet retour, en voiture, alors que je le harcelais de questions, il a fini par s’énerver et a crié : « Mais puisque je vous dis que je ne sais rien ! Ouvrez les yeux, putain ! Clara m’a jeté comme une merde ! »

Joubert marqua un temps d’arrêt. La scène devait encore défiler dans sa mémoire. À ce moment précis, il ignorait que sa fille allait bien. Il devait être totalement ravagé par l’inquiétude.

– Je lui ai alors demandé de m’expliquer leur éloignement, reprit-il. J’espérais y trouver une explication à ce qui était en train de se passer. Mais Thibault m’a simplement répondu : « Clara a de nouveaux amis. Elle m’a clairement fait comprendre qu’elle ne voulait plus de moi. » Et, un instant plus tard, il a ajouté : « Je suis désolé, Roman. J’aimerais vraiment vous aider, mais, je vous assure, je ne sais pas où est Clara… En vérité, je ne sais plus rien d’elle. »

– Vous l’avez cru ?

– Oui. Thibault était un gars bien. Un gouffre affectif, mais un vrai gentil. Un grand sensible. Il ne m’aurait pas laissé sans réponse dans une situation aussi anxiogène s’il avait su quoi que ce soit.

– O.K. Thibault et Clara n’ont jamais renoué ?

– Non, jamais. D’amis inséparables, ils sont devenus voisins indifférents.

– Saviez-vous que c’était Thibault Broca qui avait évoqué la prétendue relation de Clara avec M. Chaban auprès des enquêteurs ?

Joubert secoua la tête d’un air étonné.

– Ah non ! Les gendarmes ne me l’avaient pas dit. Au vu de ce qui s’est passé, vous pensez que Thibault affabulait ?

– Ou qu’il cherchait à nuire à M. Chaban, proposa Louise. Cela vous paraît-il possible de sa part ?

– Pourquoi faire une chose pareille ? se renfrogna Joubert.

– Nous savons que Clara avait développé une sorte d’attrait pour ce professeur. Elle était dans une attitude de séduction vis-à-vis de lui.

Le père accusa le coup, et son visage se figea dans une expression d’incrédulité. Puis il balbutia :

– Je… je ne sais pas quoi vous dire… en fait, vous me l’apprenez… J’ai entendu parler de ce prof quand il a été mis sur la sellette. Clara ne m’en avait jamais parlé avant.

– Excusez-moi d’insister, mais pensez-vous que Thibault Broca aurait pu porter ces accusations, juste par…

– Jalousie, acheva Joubert. Ce n’est pas exclu. Il était raide dingue de ma fille. Mais, vu ce que vous venez de me révéler, peut-être avait-il vu Clara tenter de séduire ce prof et peut-être croyait-il sincèrement qu’elle avait une liaison avec lui ?

– Aurait-il été capable, selon vous, de saccager une voiture ? enchaîna Louise.

L’homme lui lança un regard ahuri, puis chercha à comprendre :

– Mais… qu’est-ce que cette question vient faire là ? Quel rapport avec…

Il s’arrêta net.

– La voiture du professeur a été vandalisée, c’est ça ? lança-t-il, estomaqué.

– Oui.

– Et vous pensez que Thibault… C’est absurde ! C’est juste impossible, enfin ! Thibault n’avait rien d’un caïd ni d’un voyou ! C’était un intello, carrément pas du genre à jouer les gros bras. Son arme principale, c’étaient les mots. Il était d’ailleurs très sarcastique à ses heures. Non, la violence physique, très peu pour… (une réminiscence éclaira fugacement le regard de Joubert, et le doute teinta sa voix quand il acheva enfin sa phrase) très peu pour lui.

Les gendarmes conservèrent le silence, leurs yeux inquisiteurs braqués sur Joubert. Son hésitation et son incertitude ne leur avaient guère échappé. L’homme émit un soupir et finit par admettre :

– Il cassait des objets, parfois.

– Parfois ?

Nouveau long soupir.

– Assez souvent… Quand la frustration s’emparait de lui. Par exemple, si on faisait un Trivial Poursuit et qu’il perdait, vous voyez ? Il pouvait jeter le premier objet qui lui passait sous la main. Ou si sa mère annulait un énième rendez-vous parce qu’elle était débordée par le travail… Bref, des gestes impulsifs ! Des conneries sans importance !

– Vraiment ? Alors pourquoi cela vous est-il revenu ? Vingt ans, après ? Hein, monsieur Joubert ? insista Louise.

L’homme lui jeta un regard embarrassé. Il fit un mouvement de la main, pour dire « laissez courir, allez ».

– Monsieur, nous enquêtons sur une affaire grave. Très grave. Et chaque détail peut avoir son importance.

– Sauf qu’on ne peut pas résumer une personne à un seul acte ! s’agaça-t-il, index vers le haut. C’est ce que les gendarmes ont fait avec Clara lors de sa seconde disparition. Et je ne compte pas faire la même chose avec Thibault. Qui a bu boira, et tout le tralala… c’est un peu facile, vous ne trouvez pas ?

– Et si vous nous laissiez en juger, monsieur ?

Un voile de lassitude ombragea ses traits. Il refusait de parler.

– Que vous nous racontiez ou non ce à quoi vous pensez, nous savons désormais que Thibault pouvait avoir des accès de rage, expliqua Louise. Alors, êtes-vous bien certain de ne rien vouloir nous dire ?

Joubert l’observa avec une sorte de dépit teinté d’amusement.

– Vous êtes plutôt du genre opiniâtre, vous.

La gendarme acquiesça en silence.

– Très bien, puisque vous y tenez… Thibault et Clara devaient avoir dix, onze ans. C’était pendant l’été. Je les avais amenés à la plage, pour la journée. Ils s’étaient mis à jouer avec un groupe d’enfants, ils s’enterraient dans le sable ou s’envoyaient la balle. Je les surveillais, tout en bouquinant en retrait, à l’ombre du parasol. Je devais être à cinquante mètres, pas plus. Soudain, j’ai entendu des cris. J’ai levé les yeux et j’ai vu Thibault qui se bagarrait avec un garçon de son âge. Celui-ci est tombé, et Thibault s’est assis à califourchon sur son dos, ne lui laissant aucune chance de s’en sortir, vu son gabarit. Bref, le problème c’est que, au fil des heures, l’eau était beaucoup montée à l’endroit où ils jouaient. Le temps que le père du petit et moi-même arrivions, le gamin avait déjà bu la tasse.

Les gendarmes se lancèrent un regard entendu qui n’échappa pas à Joubert.

– Le père a pris son enfant par les pieds, l’a soulevé, le môme a recraché l’eau qu’il avait avalée, et basta ! Sans la marée montante, cette bagarre serait passée inaperçue. Et, pour finir, je vous le redis, c’est la seule fois où j’ai vu Thibault s’en prendre à quelqu’un !

– Ce qui ne prouve pas qu’il n’y en a pas eu d’autres, n’est-ce pas ?

L’homme se contenta de lever les yeux au ciel.

– Diriez-vous que Thibault gérait mal sa frustration ?

– Il était émotif, c’est vrai. Mais encore une fois…

– Qu’il était de tempérament jaloux ? le coupa Léa. Possessif ?

– Si vous faites référence à Clara, je pense avoir déjà répondu.

– Avez-vous eu des nouvelles de Thibault Broca depuis qu’il est revenu en France ? relança Louise.

– Oui. Il passe me voir de temps en temps… Une fois par an, environ, je dirais. Il me demande invariablement s’il y a du nouveau sur ma fille. La disparition de Clara est un véritable crève-cœur pour lui aussi… Je ne suis pas certain qu’il s’en soit vraiment remis. Il prend souvent un bon quart d’heure, seul, pour se recueillir dans la chambre de ma fille.

– Se recueillir ?

– Bah, je dis ça comme ça ! fit Joubert en balayant l’air d’un geste las. Disons qu’il prend un moment pour replonger dans le passé ! Vous savez, au final, il a vécu bien plus de temps chez nous que chez ses propres parents.

Les gendarmes comprirent qu’elles ne tireraient plus rien de ce côté-là. Louise choisit d’aller sur un autre terrain.

– Vous évoquiez une nouvelle amitié avec une fille appelée Valériane ?

– Oui. Quelques semaines après la rentrée, Clara a commencé à me parler de Valériane. Valériane ceci, Valériane cela. J’ai bien compris qu’elles s’entendaient comme larrons en foire. Toutes les deux suivaient le cursus natation. Elles étaient dans la même classe et partageaient la même chambre en internat. Valériane était une ado discrète mais plaisante. Elle est venue, en cours d’année, passer deux ou trois week-ends à la maison.

– Là encore, une relation fusionnelle ? demanda Léa.

Interloqué, Joubert releva la tête. Il hésita quelques secondes puis répondit :

– C’est bien possible, en effet. Cela étant, Clara semblait beaucoup plus épanouie. Personnellement, j’ai surtout relevé ce point ! Elle était enjouée, rayonnante. Peut-être un peu trop…

– Un peu trop quoi ? relança Louise face au silence subit du père.

– Un peu trop exaltée. Il y avait chez elle une sorte d’énergie bouillonnante qu’elle contenait mal. Je me souviens m’être dit qu’elle semblait parfois surexcitée. J’ai abordé la question avec une de nos voisines, Mme Martin. Elle avait eu deux filles, qui avaient quitté la maison quelques années plus tôt. Elle a éclaté de rire et elle m’a dit : « Bah ! Ne cherchez pas, monsieur Joubert ! Votre fille est amoureuse, c’est tout ! Vous savez, les hormones, à cet âge-là, produisent souvent de drôles d’effets ! »

– Vous pensez que Clara était amoureuse ?

Il prit une seconde, croisa les bras, et répondit :

– C’est bien possible, oui. Peut-être s’agissait-il de ce fameux béguin pour le prof ?

– Clara n’a jamais fait mention d’un garçon de son âge ?

– Pas que je me souvienne.

– Entendu. Je me demandais si, en dehors de Valériane, Clara vous avait parlé d’autres amis qu’elle se serait faits ?

– Je sais qu’il y avait d’autres jeunes, fit-il spontanément, ça, c’est sûr. Elle disait des choses comme « Avec des potes, on a fait une balade à vélo, mercredi aprèm », ce genre de trucs qui me laissaient comprendre qu’elle était entourée. De là à vous nommer précisément ces élèves…

– Est-ce que le prénom Magyd vous dit quelque chose ?

– Vous pensez à Magyd Ayed, le champion olympique, ancien élève de Notre-Dame. Celui qui a été assassiné dans un hôtel, fit-il d’un ton entendu… C’est donc ça, votre enquête ?

– Donc un certain Magyd ? éluda Louise.

– Ma réponse est non. Je n’ai pas souvenir que Clara m’ait parlé de cet élève.

Par acquit de conscience, Léa extirpa de son sac la liste des meilleurs amis d’Ayed à l’époque et la lui tendit.

– Celui-là, en effet, je le connais. Alexandre Schäffer. C’était le tuteur vie scolaire de Clara.

– Oui, nous l’avons noté. Une relation s’était-elle nouée entre eux ?

– Pas à ma connaissance.

Encore une fois, rien ne permet de relier Ayed et ses amis à Clara et Valériane, songea Louise avec dépit. La gendarme fit rapidement le point et choisit de terminer sur les questions de routine :

– Les Broca sont toujours vos voisins ?

– Oh, non ! Bertrand et Laure ont quitté le quartier il y a une bonne dizaine d’années, quand la mère de Laure est décédée. Ils ont vendu leur maison, devenue trop grande avec le départ de Thibault, et ont préféré emménager dans celle de la mère de Laure, à Ibos. Mais, d’après ce que je sais, ils ne l’habitent plus. Quand ils ont pris leur retraite, ils ont acheté un grand appartement à Seignosse. Ils vivent les trois quarts du temps sur la côte.

Louise nota ces informations, puis releva les yeux. L’échange touchait à sa fin. Sa collègue, cependant, semblait indécise.

– On a fait le tour ?

– Un dernier point, peut-être, avança Léa. Monsieur, quel genre de sous-vêtements portait Clara ?

L’homme sembla choqué et retourna un regard indigné à la jeune femme.

– À votre connaissance, votre fille possédait-elle un string en dentelle rose orné d’un papillon argenté ?

Une lueur passa dans ses yeux, et il hocha lentement la tête.

– Oui. Je m’en souviens très bien parce que nous nous sommes disputés quand je suis tombé sur ce truc, un week-end, dans la panière à linge sale. Je ne voulais pas que ma fille porte ce genre de choses à son âge. Elle m’a tenu tête, m’a balancé qu’elle n’était plus un bébé, et pour finir elle m’a traité de vieux schnoque rétrograde. En réponse, j’ai foutu ce slip à la poubelle. Pourquoi me demandez-vous cela ? Comment êtes-vous au courant ?

– On l’a retrouvé dans le dossier de M. Chaban, au lycée. Et avant que vous ne vous imaginiez quoi que ce soit, sachez que cet homme n’a encore une fois rien à voir là-dedans, asséna Louise d’un ton ferme, alors même qu’elle savait ne pas en détenir la preuve.

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