Précipice

Céline Denjean · Chapitre 37 sur 79

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Précipice

Chapitre 37

– 37 –

 

Je ne suis pas votre foutu punching-ball !

 

Louise avança vers la voiture du brigadier qui montait la garde devant la maison de Ducuing. À une dizaine de mètres de là, Léa faisait nerveusement les cent pas au téléphone. Mine renfrognée, regard soucieux. Elle faisait le point avec Keller. Louise reporta son attention sur le gendarme en faction, se pencha et demanda :

– Ça va ? Tout se passe bien, ici ? Rien à signaler ?

– R.A.S, major. C’est juste d’un ennui mortel, si vous voulez vraiment savoir. Mme Ducuing ne sort quasiment pas. Sauf pour jouer avec son chien, ici, dans la cour. Cette pauvre femme est terrorisée, elle ne s’éloigne jamais. Elle se fait livrer les courses et ne prend la voiture que pour aller acheter le pain. Ah, hier, elle s’est rendue dans un magasin de bricolage.

– Vous n’avez repéré personne qui rôde dans le coin ?

– Non. Personne. Et pas de voiture bleu métallisé non plus.

Louise s’écarta car Léa venait de raccrocher et avançait droit vers elle dans un élan qui l’alerta. Depuis le tour de force de Broca, sa collègue ne décolérait pas. Elle se campa juste devant elle et asséna :

– Louise, puisqu’on est là, on interroge Ducuing. Mais la priorité, maintenant, c’est Broca !

Louise ouvrit la bouche, puis se ravisa. Ce n’est pas le moment. Léa n’est pas en mesure de t’écouter.

– Allons-y, se contenta de répondre Louise en filant vers l’entrée de la maison.

Ducuing mit quelques minutes à venir ouvrir. Elle leur apparut dans un bleu de travail maculé de traces de peinture, Balto sur les talons. Quand le chien vit Louise, il jappa en remuant la queue et posa ses pattes avant sur le haut de son jean. La gendarme lui fit quelques caresses. Les marques laissées sur son pelage par le retrait de l’adhésif étaient toujours visibles mais commençaient à s’estomper. Un fin duvet poussait, masquant légèrement la peau blanche.

– Allez, Balto, maintenant, couché panier ! fit Ducuing. Entrez, ajouta-t-elle en s’écartant.

– Vous faites des travaux ? lança froidement Léa.

– Je repeins le carrelage de la salle de bains, répondit la légiste d’une voix nerveuse. Ça vaut ce que ça vaut, mais, au moins, je ne verrai plus ce tag.

Un silence tendu suivit ces mots. Inutile de faire un dessin pour comprendre la réaction de cette femme. Les gendarmes s’installèrent d’autorité autour de la table du salon et enjoignirent à leur hôte d’en faire autant. Dans son panier, le cocker avait posé son museau sur ses pattes avant et observait les nouvelles venues.

– Clara Joubert, entama calmement Louise. Vous ne nous en avez pas parlé.

La légiste devint blafarde. Elle se mordit la lèvre et les larmes montèrent immédiatement. Puis elle ferma les paupières et essuya ses yeux.

– Pourquoi l’aurais-je fait ? répondit-elle en reniflant. C’est une histoire personnelle qui n’a aucun rapport avec mon agression ni le meurtre de Magyd Ayed, alors bon…

– En êtes-vous certaine ? lui retourna Léa.

Ducuing écarquilla les yeux.

– Je… je ne comprends pas.

– Selon vous, donc, il n’existe aucun lien entre ces événements et la disparition de Clara ? Ou entre Clara et Magyd Ayed ? Ou encore entre Clara et le sigle « MPC » ?

La jeune femme détourna le regard. Elle semblait en proie à une émotion grandissante. Subitement, elle ressembla à une gamine fragile et désarçonnée. Balto dut percevoir le trouble de sa maîtresse, car il quitta son panier et s’approcha d’elle. Machinalement, elle se pencha et plongea les doigts dans sa fourrure.

– Non, parvint-elle à murmurer en se redressant. Sinon, je vous en aurais parlé.

Léa se rencogna dans son fauteuil et croisa les bras en signe d’hostilité.

– Que pouvez-vous dire sur Clara ? la relaya Louise. Et sur votre relation avec elle ?

La légiste se retourna et attrapa un Kleenex dans une boîte. Elle se moucha, haussa les épaules et confessa :

– C’est la seule amie que j’aie jamais eue de toute ma vie, si vous voulez tout savoir. Clara était une fille hors norme. Exceptionnelle. Pleine de vie et d’énergie. Elle et moi, on était comme des sœurs. Inséparables. Quand elle a disparu, j’ai perdu une partie de moi.

– Que savez-vous de sa, ou plutôt de ses disparitions ?

– Rien. En février, elle m’a juste dit qu’elle avait fugué. Et, en juin, elle s’est volatilisée. Pour de bon, cette fois.

– Elle était votre meilleure amie et elle ne vous a pas expliqué pourquoi elle avait fugué ?

– Puisque je vous dis que non, rétorqua la légiste, dents serrées, avec une obstination qui sonnait faux.

Elle ne veut ou ne peut pas parler des raisons de cette fugue, songea Louise. Détient-elle un secret ? Et si oui, lequel ? La gendarme en était là de ses réflexions quand Léa intervint :

– Thibault Broca ? Il vous évoque quelque chose ?

Une lueur fugace traversa le regard de la jeune femme.

– Vous parlez du garçon en surpoids ? Un blond ?

– Oui.

– C’était un ami de Clara. Ils se connaissaient bien avant la seconde. Ils se sont brouillés tous les deux.

– Pour quelle raison ?

– Clara ne s’est pas vraiment étendue sur le sujet. Elle m’a juste avoué qu’elle trouvait Thibault envahissant, qu’il avait des attentes auxquelles elle ne pouvait pas répondre.

Ducuing marqua une pause, soupira et regarda Badenco dans les yeux.

– Pour être claire avec vous, je crois que ce garçon était très amoureux. Mais pas Clara. Leur relation n’était pas vraiment équilibrée. Finalement, Clara a décidé d’y mettre un terme.

– Saviez-vous que ce jeune homme avait été victime de harcèlement à Notre-Dame ? relança immédiatement Léa.

La légiste tressaillit et s’empourpra.

– J’ai entendu dire qu’une vidéo avait circulé… une vidéo où il était tout nu, fit-elle avec embarras. Mais j’ignore si c’était la vérité.

– Vous ne l’avez jamais visionnée ?

– Non, jamais. C’était une rumeur qui courait. Je ne sais même pas si ces images ont réellement existé. En tout cas, beaucoup de jeunes ont commencé à se moquer de lui, à l’insulter dans les couloirs, ou à lui faire des coups bas.

– Clara était-elle mêlée à ce harcèlement ?

– Non ! réagit la légiste. Elle aurait été incapable de ça !

– Clara était-elle amoureuse d’un garçon au lycée ?

– Un garçon ? Non, je ne…

– Et à part Broca, un garçon lui courait-il après ?

– Euh, pas à ma connaissance… enfin, c’est possible ! Clara était magnifique, donc, bon. Mais où voulez-vous en venir, à la fin ?

Technique déstabilisante d’entretien. Badenco enchaînait volontairement les questions, passant d’un thème à un autre, sans laisser le temps à Ducuing d’élaborer ses réponses.

– Et si je vous dis Chaban, le préparateur physique ? Vous vous souvenez de lui, n’est-ce pas ?

– Euh, oui. Je…

– Clara était-elle amoureuse de lui ?

– Non, enfin, oui, peut-être…

– Non ? Oui ? Peut-être ?

– Elle le trouvait séduisant ! s’agaça la légiste, acculée.

– Juste séduisant ? Mais elle lui faisait ouvertement du gringue !

– Elle… oui, c’est vrai, admit-elle. Cela dit, je ne pense pas qu’elle-même y croyait.

– La rumeur a couru qu’ils entretenaient une liaison.

– Oui, mais c’était une rumeur !

– Que vous avez laissée courir, alors que vous la saviez fausse ! Pourquoi ?

– Clara avait fugué ! J’ai commencé à douter. Je me suis dit que c’était peut-être vrai.

– Ah bon ? Vous avez pourtant laissé entendre le contraire à Mme Cavalier, la CPE de l’époque !

– C’était compliqué ! Elle me mettait la pression. Je lui ai dit ce qu’elle voulait entendre pour qu’elle me lâche ! Mais je n’étais plus sûre de rien.

– Un string rose dans le dossier de Chaban, ça vous dit quelque chose ?

– Non !

Les yeux de la légiste papillonnaient. Elle ressemblait à un boxeur encaissant coup sur coup sur un ring.

– Et les dégradations sur sa voiture ?

– Mais je ne sais pas ! Arrêtez, bon sang !

– Avec le sigle « MPC » tagué dessus, non, ça ne vous dit toujours rien ? reprit Léa en haussant la voix.

Sonnée, Ducuing se leva maladroitement. Elle tremblait d’indignation et dut s’appuyer sur la table pour ne pas chanceler. Ses yeux s’emplirent de nouveau de larmes, mais elle parvint à fixer son regard sur Badenco. Un regard chargé de ressentiment et de défiance. Finalement, d’un ton révolté, elle hoqueta :

– Maintenant, ça suffit ! Je ne suis pas votre foutu punching-ball ! Alors, à moins que vous ne soyez venues m’arrêter, la porte est par là.

Et elle tendit un index tremblotant vers la sortie. Dans l’instant, Balto se redressa et laissa échapper quelques aboiements en fixant Léa. Louise soupira, adressa un regard bien senti à sa collègue et se dirigea en silence vers la porte. La colère avait pris corps et la submergeait : Léa venait tout bonnement de leur saboter le travail.

*

* *

Dix minutes filèrent dans un silence lourd. Louise gardait les yeux fixés droit sur la route, cherchant vainement à faire refluer la vague de rage qui enflait en elle. Parvenue sur le parking tarbais où Léa avait laissé sa voiture le matin même, elle tira sur le frein à main et se décida :

– Tu m’expliques ?

– Cette femme nous cache des choses, ça crève les yeux.

– Oui. Et donc ?

– Donc je ne vois pas pourquoi on prendrait des gants.

– Tu as conscience que nous repartons de chez elle avec autant de questions que lorsque nous y sommes entrées ?

Léa fit un geste agacé de la main, puis elle rassembla ses idées et, d’un ton compassé, débita :

– Écoute, Louise. J’ai bien compris que tu n’avais pas la même approche que moi. Pas de souci. Mais je ne compte pas perdre plus de temps avec des questions périphériques à celles qui nous préoccupent vraiment : qui a tué Magyd Ayed et qui a tenté d’assassiner Valériane Ducuing ?

– Questions périphériques ?

– Qu’est devenue Clara Joubert ? A-t-elle fugué ? Aimait-elle son prof ? Un garçon lui courait-il après ? Ou, encore, pourquoi Ducuing nous dissimule-t-elle des éléments alors qu’elle est passée à un cheveu de la mort ?

Dépitée, Louise émit un claquement de langue désapprobateur.

– Keller a frôlé le drame, aujourd’hui, Louise ! Je l’ai laissé aller seul rencontrer un suspect – le premier à émerger dans cette satanée enquête – parce qu’au lieu de regarder les indices je focalisais sur l’histoire d’une gamine disparue, dont on ignore encore si elle a ou non quelque chose à voir avec notre enquête ! Est-ce que tu te rends compte ?

Oui, Louise se rendait compte. Elle se rendait surtout compte que leur métier était fait de certains risques. Mais elle préféra se taire. Léa était remontée à bloc.

– À l’heure où je te parle, reprit la jeune gendarme, une perquisition est en cours chez Broca, un type dangereux qui a menacé Keller. La voiture de ce gars est bleu métallisé et les pneus sont des Michelin Primacy 3, les mêmes que ceux du véhicule ayant stationné près de chez Ducuing quand elle s’est fait agresser ! Ça, ce sont les faits, Louise.

– Qu’est-ce qui le relie à Ayed ? Ou à Ducuing ? Quel est son mobile ?

– Je l’ignore encore. Mais si le moulage des TIC matche avec celui des pneus de Broca, on placera le type en garde à vue et on obtiendra rapidement les réponses à toutes ces questions !

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