Précipice

Céline Denjean · Chapitre 45 sur 79

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Précipice

Chapitre 45

– 45 –

 

Ils s’étaient sentis ivres de vie

 

David Schäffer ralentit à l’entrée d’Ibos. Son repérage sur Google Earth lui avait permis de voir que la maison des parents de Broca se situait à l’extérieur du village et à bonne distance de la zone commerciale. Il était 18 h 30, et la nuit était tombée. Impeccable, la nuit, tous les chats sont gris, se dit Schäffer en bifurquant sur l’étroit et long chemin qui sinuait à travers la campagne, desservant çà et là de rares propriétés. Suivant les indications de son GPS, il roula deux minutes, passa devant un grand hangar sous lequel étaient entreposés vieux pneus, engins et matériels agricoles, et atteignit enfin sa destination. Dans le halo des phares se découpait une fermette au bas d’une allée de gravillons piquetée de chiendent. Avec son jardin en friche, ses volets fermés, sa façade en crépi sale, ses huisseries abîmées et son pourtour de dalles défoncées, la baraque n’avait rien d’accueillant. Le lieu idéal pour servir d’antre à un taré de tueur en série, songea Schäffer en frissonnant. Il se répéta que Broca était sous les verrous, rassembla son courage et s’engagea lentement sur le ruban gravillonné que la lumière blanche des phares rendait plus hostile encore. Malgré les protestations de sa raison, les images horrifiques de The Walking Dead s’invitèrent dans son esprit, et David s’imagina une horde de zombies surgir de l’ombre en titubant et venir s’empaler sur son capot dans un fracas de taule, tandis que des amas de chair sanguinolente maculaient son pare-brise. Nerveux, il secoua la tête et s’efforça de brider son imagination galopante.

Arrivé devant la fermette, il avisa un petit renfoncement derrière une haie de sapinettes qui mettrait son véhicule à l’abri des regards. Il s’y enfonça et coupa le contact. Une épaisse pénombre se plaqua immédiatement sur la voiture, engloutissant les contours de la maison. D’une main pressée, il saisit son iPhone et sélectionna la fonction torche. Puis il ouvrit sa portière, promena méticuleusement son jet de lumière autour de lui, tous les sens aux aguets, comme si un quelconque danger pouvait tout à coup le surprendre. Mais il ne vit rien et n’entendit que la rumeur lointaine de la circulation sur l’autoroute La Pyrénéenne. Rassuré, il s’avança vers la fermette, ses pas faisant crisser les graviers. Se rappelant les propos du privé, et ne comptant pas s’attarder sur les lieux, Schäffer emprunta le trottoir de dalles qui encerclait l’habitation pour se rendre directement à l’arrière, là où se trouvait le soupirail. À son passage, certaines dalles délogées de la chape de ciment produisaient des clong inquiétants qui retentissaient et propageaient leur écho dans la nuit. Putain, fait chier ! marmonna-t-il, dents serrées. Il avait beau se savoir seul, il aurait préféré progresser sans bruit, de cette manière discrète et efficace qu’il s’était plu à imaginer. Au lieu de ça, il avait le sentiment qu’on pouvait l’entendre à dix lieues à la ronde… On ne bouge plus, monsieur ! On lève les mains sur la tête ! Et pas de gestes brusques, hein ?! Sinon, c’est un bastos dans le buffet, et vous verrez que vous ne ferez plus le malin quand vous pisserez le sang comme un porc qu’on égorge ! Est-ce que les choses pouvaient réellement se passer comme ça ? se demanda-t-il, alors que son cœur cognait. Les propos de Valériane ne cessaient de le hanter : d’après elle, les flics finiraient tôt ou tard par débarquer ici. Et Valériane ne se trompait jamais… Ouais, peut-être, mais j’aurai déjà mis les bouts ! Et, pour mieux s’en convaincre, il accéléra le pas. À l’angle arrière de la maison, il s’arrêta pour éclairer le jardin. Quelques arbres bataillaient pour leur survie au cœur d’une jungle de végétation et de ronces. Il nota cependant que quelqu’un avait défriché une bande large de deux mètres tout le long du trottoir, jugulant ainsi l’impitoyable avancée de la nature sauvage vers l’habitation. Schäffer longea le mur arrière et s’arrêta au milieu : le soupirail était là, au ras du sol. Sa hauteur d’une soixantaine de centimètres lui permettrait de s’y faufiler sans trop de peine.

Il s’agenouilla, plaqua la torche de son téléphone contre la vitre sale et approcha son visage. Rien n’avait bougé, tout était comme sur les photos du privé : dans le faisceau de lumière se dessinait le mémorial à l’effigie de la Reine Clara. Tu parles d’un mémorial ! Pièce maîtresse de la production de Broca, « Le Mausolée à Clara » a initié la série de chefs-d’œuvre intitulée Petits meurtres d’un fou et reflète à lui seul la morbidité de l’auteur dans sa période rouge aussi appelée « errance assassine ».

David fit taire la petite voix cynique en lui et se décida à agir. Il attrapa le pull qu’il avait en prévision fourré dans son sac à dos, l’enroula autour de son poing, tendit une dernière fois l’oreille, et balança un coup sec dans la vitre. Un fracas de verre brisa le silence, et l’homme eut l’impression qu’il venait d’alerter tout Ibos. Il se figea, laissa passer de longues secondes, et, quand il fut certain de n’avoir attiré l’attention de personne, il enleva précautionneusement les morceaux de vitre encore accrochés au vieux mastic pour dégager le passage. Puis, il se plaqua sur le trottoir, passa ses jambes par l’ouverture et se laissa lentement descendre. Dans un choc mat qui fit crisser le verre au sol, il atterrit à un mètre du bureau où était posé le cahier intime de Clara. Il s’en empara d’un geste vif. Il le tenait enfin ! Plus rien ne pourrait désormais les relier à Clara. Le cadenas fixé à la lanière de cuir était ouvert, et David fit rapidement défiler les pages noircies d’une écriture ronde, fluide, dont l’encre avait passé. Puis il referma le cahier, le glissa dans son sac à dos et balaya du regard les murs tapissés de photos. Clara partout ! Resplendissante. Souriante ou songeuse. Prenant la pose ou flashée par surprise. Quelques petits mots, des Post-it griffonnés, des cartes postales agrémentaient les différents clichés. Schäffer fut parcouru d’un frisson et ressentit l’envie urgente de déguerpir. Il attrapa la chaise placée devant le bureau et la posa au pied du soupirail. Il allait monter dessus quand une photo, parmi les autres, retint son regard. Clara apparaissait en gros plan, en train de nager le crawl, juste au moment où sa tête basculait pour happer l’air. Sur l’instantané, elle paraissait invincible.

L’image provoqua une onde de choc, le ramenant vingt ans en arrière. Ils étaient si jeunes. Si pleins de vie. Et, par-dessus tout, si pleins d’avenir ! Qui aurait cru que les choses tourneraient si mal ? Une cascade de souvenirs dégringola de sa mémoire. Il revit la grange d’Amestoy. Leurs retrouvailles secrètes du mercredi après-midi. Les défis insensés qu’ils se lançaient, repoussant toujours plus loin leurs limites, leur sens moral, leurs prises de risques… Valériane traversant la voie ferrée juste avant le passage du train… Magyd provoquant une bagarre dans la rue avec un inconnu et le matraquant de coups de plus en plus violents… Clara volant un sac à main à l’arrachée devant deux flics qui l’avaient coursée… Et combien d’autres défis plus fous les uns que les autres. Ils s’étaient sentis ivres de vie, exaltés par les émotions intenses qui les faisaient vibrer dans ces moments extrêmes de danger ou de transgression. Et il y avait également ce profond sentiment d’appartenance à un clan, cette union indéfectible entre les membres du groupe, un groupe fondé sur un pacte clandestin, avec ses règles propres, son fonctionnement libéré des carcans établis par la société. Sauf que, à force de faire des pieds-de-nez au destin, le destin s’était rebiffé et la leur avait mise bien profond. David secoua la tête. Que restait-il aujourd’hui de tout ça, sinon la certitude d’un immense gâchis ?

Il arracha son regard de la photographie de Clara et, la mort dans l’âme, monta sur la chaise. Il tendit la main et déposa son téléphone sur le trottoir. Puis il passa ses bras par l’ouverture pour prendre appui sur le montant du fenestron, fléchit les jambes et entendit alors un léger raclement juste derrière lui. Un frottement de semelle provenant du gouffre sombre auquel il tournait désormais le dos. Un flot d’adrénaline se déversa dans tout son corps. Il tourna vivement la tête mais n’eut pas le temps de parer l’attaque foudroyante. Une brûlure intense irradia ses reins et son corps s’arqua sous l’intensité du courant électrique qui le traversa de part en part. Les yeux exorbités et la bouche ouverte sur un cri silencieux, Schäffer s’effondra, inconscient.

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