Précipice
Chapitre 64
– 64 –
Il y avait du raffut dans le vieux grenier
Son incursion chez les sapeurs-pompiers, puis chez les gendarmes hendayais, ne lui avait pas donné de grain à moudre, et l’après-midi était déjà bien avancé quand Louise s’engagea sur le long chemin qui fendait la prairie. La brume s’était levée vers 14 heures, laissant place à un crachin désolant. Les rameaux ployaient sous l’air bourdonnant d’humidité et la végétation gouttait inlassablement. La ferme basque blanche aux colombages verts et au toit rouge se découpait sur le fond gris du ciel, au milieu d’un immense terrain. À l’arrière, vers le fond de l’exploitation, s’étendait un hangar en tôles ondulées donnant sur un vaste enclos, à l’intérieur duquel des dizaines de brebis broutaient, poussant de temps en temps des bêlements qui rompaient la rumeur tintinnabulante des clochettes. La gendarme tira le frein à main et sortit de la voiture. Un mouvement de rideau derrière une fenêtre lui indiqua qu’il y avait quelqu’un. Elle avançait vers la porte d’entrée quand un homme apparut sur le seuil. Bleu de travail. Physique charpenté. Visage taillé à la serpe. Louise se présenta et l’homme hocha la tête, le regard un peu méfiant, quand il comprit qu’elle était gendarme.
– Bixente Amestoy, fit-il.
– Le fils d’Ekhi Amestoy ?
– Oui, le fils aîné.
La gendarme expliqua rapidement les motifs de sa visite. Le fils Amestoy l’écouta, le visage rembruni à l’évocation du drame qui avait marqué sa famille. Puis il accepta de lui faire traverser l’exploitation jusqu’à l’ancien grenier à foin dans lequel son père avait péri, vingt ans plus tôt. Il chaussa des bottes en caoutchouc crottées posées sur le paillasson, jeta un coup œil rapide à la tenue de ville de la gendarme et afficha une moue embarrassée.
– On va y aller en quad, c’est le plus rapide. Et, avec la terre détrempée, il vaudrait mieux que vous passiez ça.
Louise s’empara de la cape de pluie que le fermier lui tendait et l’enfila. Elle était trop grande pour elle – ce qui était toujours mieux que l’inverse… Elle suivit Amestoy qui se dirigeait vers le hangar. En foulant l’herbe grasse, ses Converse s’imbibèrent rapidement d’humidité. Tu aurais dû penser à mettre des chaussures étanches ! se morigéna-t-elle. L’homme fit coulisser les portes d’un appentis accolé au hangar – des engins agricoles y étaient stationnés, ainsi qu’un gros quad. Il l’aida à s’installer à l’arrière, lui fit passer un casque et enfourcha la bécane. Dans un concert de pétarades, il démarra, manœuvra et fila à travers champs. S’éloignant davantage encore de la route de la corniche, il traça une grande diagonale, labourant l’herbe et projetant des mottes de terre grasse derrière eux. Les mains serrées sur la barre d’appui, Louise braquait son regard loin devant, vers la zone boisée en bout de propriété. En se rapprochant, elle distingua les vestiges d’une charpente carbonisée entre les feuillages. Amestoy ralentit à l’orée du bois et serpenta lentement entre les premiers troncs. Puis la barrière végétale se fit plus dense, et il coupa les gaz.
– Suivez-moi, intima-t-il.
Une sente ancienne et étroite s’enfonçait entre les arbres, mais quelques ronciers s’étaient épanouis çà et là, obligeant Amestoy à les contourner.
– Ça fait un bail que je ne suis pas venu ici. Je me rends compte qu’il va vraiment falloir débroussailler.
Il ne restait de la vieille grange que quatre murs de pierres noircies, maintenant précairement un jeu de mikado consumé en guise de charpente. La gendarme avança vers la bouche béante qui avait dû constituer l’entrée principale. Ça sentait la rouille, la suie et la terre humide. L’incendie avait dévoré tout l’intérieur, qui se résumait désormais à un tas informe d’encombrants maculés de bistre et recouverts par endroits de lierre rampant. Bientôt, ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre et, au cœur des gravats, elle distingua les contours calcinés d’une carcasse de tracteur.
– Je n’ai jamais compris ce qui lui était passé par la tête, souffla Bixente Amestoy, le visage fermé. Pourquoi papa a-t-il voulu se servir du vieux Ferguson ? On l’avait changé deux ans plus tôt pour un modèle neuf. Avec Iban, mon frère, on avait trouvé un acquéreur pour le Ferguson, mais le vieux a préféré le garder ! C’était tout lui, ça ! Une vraie bourrique, avec un foutu tempérament ! Il disait qu’en cas de panne on serait bien contents de l’avoir… Et voilà où ça l’a mené.
Louise hésita un instant. Ses interrogations pouvaient chambouler les conclusions officielles, celles-là mêmes que la famille avait intégrées. Or, elle n’était sûre de rien. Mais le fils Amestoy la prit de court :
– Et maintenant, si vous me disiez exactement ce qui vous amène ?
– Eh bien… cette histoire d’incendie…
L’éleveur lui jeta un œil de biais. Il se passa rapidement la langue sur les lèvres, puis se décida :
– Iban n’a jamais cru que papa avait pu être assez con pour remplir un réservoir avec une clope allumée au bec.
Louise sentit son ventre se contracter. Ainsi, la thèse officielle n’avait pas convaincu tout le monde.
– Et vous ?
– Disons qu’en l’absence d’une autre explication il a bien fallu que je me satisfasse de celle-là, aussi incroyable soit-elle. Et les professionnels avaient l’air sûrs d’eux, alors bon.
L’enquêtrice nota l’ironie dans la voix d’Amestoy. L’homme n’était pas du genre à s’épancher facilement, il fallait l’aider à parler. Elle laissa échapper un soupir et se lança :
– Quelqu’un de votre famille, ou même un voisin, a-t-il jamais vu des jeunes traîner dans le coin ?
L’homme se raidit, une ombre passa dans son regard. L’air de réfléchir, il remonta le temps, puis énonça d’un trait :
– Mamy Nahia. Le 19 décembre 2001. Elle a dit qu’elle avait entendu du chahut dans le vieux grenier à foin. Venez voir.
Elle le suivit jusqu’à un vieux chêne, une dizaine de mètres plus loin. L’homme s’accroupit et dégagea les herbes qui avaient poussé là. Un instant plus tard, il brandit une vieille croix en bois vermoulu et la lui tendit. Une inscription était gravée dessus : « Loubard, 27 juillet 1985 – 19 décembre 1999 ».
– Loubard était le patou de mes grands-parents. Ils adoraient ce clebs. C’est Iban et moi qui le leur avions offert. Papy est décédé en 1990, et Loubard a fidèlement tenu compagnie à mamy jusqu’au 19 décembre 1999. Quand il est mort, mamy a tenu à l’enterrer ici même, parce que notre grand-père, Léandro, qui a démarré l’élevage, avait passé les trois quarts de sa vie sur cette petite parcelle. Il aura fallu trois générations pour que l’exploitation devienne ce qu’elle est aujourd’hui… Bref, mamy venait chaque 19 décembre nettoyer la tombe de Loubard. Et elle nous a quittés le lendemain de Noël, le 26 décembre 2001. Elle est morte dans son sommeil, elle allait sur ses quatre-vingt-onze ans.
Louise comprit comment Amestoy pouvait dater aussi précisément le récit de sa grand-mère. Elle activa son portable et se lança dans une recherche Internet qui aboutit quelques secondes plus tard : le 19 décembre 2001 était un mercredi !
– Et donc, ce fameux 19 décembre 2001 ? relança-t-elle.
– Mamy est rentrée à la ferme sur les coups de 16 h 30. Iban et mon père étaient au hangar. J’étais seul. Elle était contrariée, elle m’a dit qu’elle revenait du bois et qu’il y avait du raffut dans le vieux grenier. C’était déjà arrivé que des jeunes d’à côté viennent faire les andouilles ici. Donc je suis monté sur le quad et je suis allé voir. Quand je suis arrivé, il n’y avait personne. J’ai regardé partout, rien n’avait bougé. J’ai pensé qu’elle avait dû entendre des bruits provenant de la route.
– De la route ?
– Elle passe juste là, expliqua-t-il en désignant une direction dans le bois.
– Vous pouvez me montrer ?
Amestoy ramassa une branche morte et se dirigea vers les arbres, Louise sur les talons. Armé de son morceau de bois, il dégagea un passage. Une dizaine de mètres plus loin, il contourna un roncier et s’arrêta dans une trouée. Un énorme abreuvoir en pierre trônait là, rempli d’une eau saumâtre où surnageaient des feuilles pourries.
– En 1940, quand Léandro a démarré l’activité, les brebis étaient abritées au rez-de-chaussée de la vieille grange et elles venaient se désaltérer ici, expliqua l’éleveur. Le haut de la grange servait de grenier à foin.
Amestoy avança encore de quelques pas, jusqu’à un vieux grillage éventré qui flirtait avec le sol, avalé par les mauvaises herbes.
– Voilà, regardez, on aperçoit la route de la corniche.
Louise scruta entre les branches et finit par repérer un morceau de bitume et un petit bout d’océan.
– On se trouve au début d’une langue qui avance dans l’océan. Ce qui fait que notre terrain est bordé par la route de la corniche, d’ici à là-bas, expliqua-t-il en dessinant en l’air la moitié d’un arc de cercle. Et après, c’est le domaine de Notre-Dame.
– On peut donc entrer chez vous par cette portion du bois, déduisit-elle, et se rendre à couvert jusqu’à la vieille grange.
Amestoy approuva d’un hochement de tête nerveux.
– Votre grand-mère… elle devait mettre un certain temps pour traverser la grande prairie entre la ferme et la grange, non ?
– Surtout à l’âge de quatre-vingt-dix ans ! lui retourna-t-il d’un ton entendu.
– Si des jeunes se trouvaient réellement dans la grange, ce fameux jour de décembre 2001, ils auront largement eu le temps de partir avant que vous n’arriviez.
La gendarme contourna alors un gros buisson, se baissa pour passer sous une branche basse, et progressa encore de plusieurs mètres en direction de la route. Ses yeux détaillaient le décor, scrutant le sol et les arbres, et son cerveau moulinait à plein régime. Elle savait qu’elle avait raison. Il lui fallait juste… Louise se figea net. Interdite. Le regard braqué sur le tronc d’un bouleau devant elle.
– Bon sang ! lâcha-t-elle à voix haute.
Un craquement de branche lui indiqua que le fermier se tenait juste derrière elle. Il suivit son regard triomphant, vit lui aussi le vieux tatouage gravé dans la chair du tronc et demanda, d’un ton intrigué :
– MPC ? Dites-moi, c’est quoi cette histoire ?
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