Précipice
Chapitre 24
– 24 –
« Préoccupé », c’est le mot
Après quinze minutes à tourner autour du pâté de maisons, Julien Keller trouva enfin une place à l’angle de l’avenue de Verdun et de la rue Pringle, non loin des locaux biarrots de l’entreprise Atlantique Immo. Le ciel s’était poché de nuages boursoufflés et menaçants, plongeant la ville dans une grisaille cafardeuse. Le gendarme rentra la tête dans les épaules et parcourut à pas vifs les deux cents mètres qui le séparaient des bureaux de feu Ayed. Dès qu’il franchit la porte, une hôtesse d’accueil lui adressa un sourire de bienvenue. Peine perdue, la tension qui planait dans les locaux était palpable. Après le décès du big boss, les salariés devaient tous se demander à quelle sauce ils allaient être mangés. Il dégaina sa carte et demanda à rencontrer la secrétaire du patron.
Une jeune femme fit son apparition quelques secondes plus tard. La petite trentaine, grande et élancée, une cascade de cheveux clairs encadrant un visage fin et gracieux, Lise Carayon était vraiment jolie. Keller la suivit jusqu’à son bureau et se lança dans un long interrogatoire. Il balaya large, s’intéressa à la personnalité de son patron, à ses relations familiales, personnelles et professionnelles… La secrétaire lui dépeignit un homme dynamique et entreprenant. Elle évoqua son côté séducteur, parfois agaçant, mais jamais outrancier. Non, elle ne lui connaissait pas de relation amoureuse stable et n’ignorait pas, non plus, qu’il fréquentait des call-girls – Ayed ne s’en cachait guère. Pour finir, malgré des abords un peu abrupts, son boss se révélait être un homme de confiance, loyal, respectant la parole donnée. Keller acheva sa prise de notes avec le sentiment de n’avoir guère avancé.
– O.K., une dernière question et je vous libère. Avez-vous noté quoi que ce soit d’inhabituel dans les jours qui ont précédé la mort de votre patron ?
Une ombre passa sur le visage de la secrétaire, elle marqua un temps puis répondit :
– Je me rappelle avoir pensé que M. Ayed n’était pas vraiment comme d’habitude.
– Oui ?
– Il était toujours d’une humeur égale et positive : énergique, enjoué, prêt à en découdre. Pourtant, la semaine avant sa mort, je me souviens l’avoir trouvé plus renfermé et nerveux, moins blagueur… « Préoccupé », c’est le mot.
Keller sentit qu’il tenait quelque chose et encouragea Lise Carayon à poursuivre :
– Une raison à cela ?
– Je ne sais pas.
– Un contrat important ? Des enjeux pour l’entreprise ?
– Non. Enfin, rien de très différent des affaires habituelles.
– Une dispute, peut-être ?
Elle fit non de la tête.
– Un échange téléphonique ou un mail sortant de l’ordinaire ?
– Non. Je…
Elle s’interrompit d’un coup, se souvenant de quelque chose.
– Il y a eu ce courrier étrange !
– Quel courrier ?
– Eh bien, une lettre qui lui était adressée, ici, au bureau, mais portant le sceau « confidentiel ».
– Vous l’avez ouverte ?
– Bien sûr que non ! Je la lui ai remise à son arrivée, fit-elle en activant sa souris. Voilà, c’est ici ! s’exclama-t-elle, un instant plus tard. La fameuse lettre nous est parvenue en date du mardi 19 octobre… Exact, j’avais posé mon mardi après-midi, et je me rappelle m’être demandé, le mercredi matin, si quelque chose s’était mal passé en mon absence parce que M. Ayed était vraiment nerveux lorsque j’ai repris mon poste.
– Je vois. Et cette lettre, vous avez une idée où votre patron a pu la ranger ?
– On peut aller voir dans son bureau si vous voulez ?
Keller acquiesça et emboîta le pas à la secrétaire qui venait d’attraper un trousseau de clefs dans un de ses tiroirs. Au passage, il demanda à une autre salariée de venir en tant que second témoin de la fouille. Ils s’enfoncèrent dans le couloir et Lise Carayon déverrouilla une porte en verre dépoli donnant sur une vaste pièce claire, fonctionnelle et chaleureuse.
– Laissez-moi faire, s’il vous plaît, ordonna Keller en enfilant une paire de gants.
Il entreprit alors une fouille assidue de la pièce, se faisant ouvrir un à un les tiroirs du bureau, mais ne trouva aucune trace de la missive. Il vérifia également parmi les papiers froissés qui traînaient au fond de la corbeille, mais aucun d’eux ne semblait correspondre à la mystérieuse lettre. Finalement, le gendarme se laissa choir dans le grand fauteuil et, d’un ton désabusé, conclut :
– Aucune lettre. Il a dû s’en débarrasser.
Lise Carayon, qui se tenait dans l’embrasure de la porte, à côté de sa collègue, hasarda :
– Et son attaché-case ? Vous avez regardé dedans ?
Keller plissa les yeux. Il avait été présent sur l’ensemble des lieux perquisitionnés et aucun attaché-case ne lui revenait en mémoire.
– Quel attaché-case ? On a fouillé le domicile, la chambre d’hôtel, sa voiture, et maintenant le bureau et…
– Sa voiture ? Laquelle ?
Le gendarme lui jeta un œil ahuri.
– Comment ça ?! Il en a plusieurs ?
– Deux. Son coupé sport qu’il prenait pour sortir le soir ou partir en vacances. Et son quatre-quatre, un véhicule moins tape-à-l’œil, plus conventionnel, qu’il utilisait plutôt dans le cadre du travail. Il doit être garé au sous-sol de l’immeuble, puisque la clef est accrochée ici, conclut-elle en désignant une réglette à pitons fixée au mur.
*
* *
Le gendarme remonta au pas de course la rampe piétonne du parking souterrain, et, parvenu à l’extérieur, s’empressa d’appuyer sur la touche d’appel. Quatre sonneries résonnèrent avant que Badenco décroche :
– Julien ?
– J’ai un élément !
– Je t’écoute.
Le gendarme lui fit un résumé de son échange avec Lise Carayon, puis conclut :
– Bilan, j’ai mis la main sur la fameuse lettre ! Elle était dans l’attaché-case d’Ayed posé sur la banquette arrière du quatre-quatre.
– Vas-y, balance, il dit quoi ce courrier ?
– « Vidéo 36. RDV jeudi 21 octobre, 21 heures. » Après, il y a deux séries de chiffres qui doivent indiquer la latitude et la longitude du lieu de rencontre.
– Sérieux ?
– Comme je te dis.
– Tu as rentré les chiffres pour une géolocalisation ?
– Non, mais je vais le faire de ce pas.
– O.K., et ce truc, là, « vidéo 36 », ça renvoie à quoi ?
– Aucune idée. La secrétaire a botté en touche, et je suis sûr qu’elle ne sait pas de quoi il retourne.
Badenco souffla dans le combiné :
– Ayed trafiquait des vidéos, ou quoi ? Ou on le faisait chanter ?
– Je ne sais pas, Léa. En tout cas, Lise Carayon est formelle, elle n’avait jamais repéré ce genre de courrier avant.
– Bon, il faut faire procéder à un examen scientifique de la lettre : relevé d’empreintes et traces ADN.
– Entendu. Et vous, alors ? Du nouveau sur le prof qui s’est fait casser sa voiture ?
– Caumont est sur le coup. Elle doit me tenir au jus dès qu’elle a du nouveau.
Il allait raccrocher quand la voix de sa supérieure jeta à la hâte :
– Au fait, Julien, bravo, bon boulot !
Il ouvrit la bouche pour répondre mais la tonalité fut rompue. C’était du Léa tout craché ! Faire un compliment était tellement peu conforme à sa nature qu’elle ne pouvait s’empêcher de vous raccrocher au nez juste après. Le gendarme haussa les épaules. Il s’en foutait. Il ne bossait pas pour lui plaire. Et puis, au fond, elle lui avait quand même adressé un compliment…
OceanofPDF.com