Précipice
Chapitre 19
– 19 –
Ses pieds ne touchaient pas terre
Deux kilomètres avant le panneau d’entrée dans la commune d’Hendaye, la côte faisait une grande virgule plongeant vers l’océan, et la gendarme avisa un écriteau « Lycée Notre-Dame-de-la-Piété ». Un immense et superbe corps en pierre jouxtait la route. Keller le contourna et roula jusqu’à un grand parking qui clôturait la voie d’accès. Derrière les grilles fermant le lycée s’étendait un vaste domaine boisé au fond duquel se dressaient bâtiments et infrastructures sportives. Avec des lignes courbes et une dominante bois et pierres, l’architecture moderne se mariait à la nature environnante. Un peu plus loin, derrière les bâtiments, se dessinait un stade, avec son fronton de pala, sa piste d’athlétisme, ses hauts poteaux de rugby et ses cages de foot. Louise sortit et siffla entre ses dents.
– C’est impressionnant, mais le plus beau se trouve tout de même côté océan, fit Julien en désignant le grand bâtiment de pierre qu’ils avaient contourné. Et, attention, regarde bien ici, entre les arbres.
– Ah oui ! On dirait qu’il y a une autre bâtisse !
– C’est l’abbaye, figure-toi. On va faire un détour pour que tu la voies.
Bien qu’elle semblât déjà dans les starting-blocks, Badenco se garda de tout commentaire et suivit silencieusement Keller vers les bois. Une poignée de minutes plus tard, Louise découvrit l’abbaye au cœur d’une clairière et en eut le souffle coupé : l’édifice médiéval était un véritable bijou d’architecture romane. Julien lui jeta un regard amusé.
– Superbe, n’est-ce pas ?
– Elle est ouverte au public ?
– Les visites sont programmées les week-ends et pendant les vacances sur inscription. C’est une source de revenus non négligeables pour le lycée qui entretient le site. Les locaux scolaires et administratifs sont là-bas, fit-il en désignant le bâtiment en bord de route. Il s’agit de l’ancien logis abbatial.
Le reste de la marche se fit dans un silence total. Les yeux vissés à l’océan qui s’étendait juste derrière la route de la corniche, Louise foulait le sentier conduisant à l’administration. Il était 10 h 35, les élèves devaient être en cours, mais la gendarme aperçut néanmoins un groupe de jeunes en tenue sportive qui effectuaient des exercices au fond du parc sous la houlette d’un enseignant jouant du chronomètre. Le lycée incarnait une nouvelle Athènes, éduquant l’élite dans les voies du corps et de l’esprit, se dit-elle.
Les enquêteurs parvinrent devant l’ancien logis abbatial, qui avait été en grande partie reconstruit dans le courant du e XVII siècle. Couplé à une orangerie, le corps de deux étages était immense, en forme de U avec ses deux pavillons d’angle, et offrait une façade sobre de briques percée de hautes fenêtres à petits carreaux. Passé la porte principale, les gendarmes débouchèrent dans un vaste hall au sol carrelé en damier. Un large escalier en pierre leur faisait face. La signalétique les orienta vers une aile du bâtiment, et ils débouchèrent enfin sur l’administration. Après les présentations d’usage au secrétariat et dix bonnes minutes d’attente, un homme petit et rondouillard pressa le pas vers eux. Dans son désir de faire au plus vite, il se dandinait plus qu’il ne marchait. Avec ses mèches indisciplinées de cheveux blancs et sa démarche de canard, il évoquait à Louise l’oncle Picsou.
– Barthélémy Vidal, fit-il, le souffle un peu court, en se plantant devant les gendarmes. Je suis le chef d’établissement. Je vous en prie, suivez-moi.
Louise dissimula un sourire : Vidal avait une voix légèrement nasillarde parfaitement raccord avec Picsou. Ils lui emboîtèrent le pas jusqu’à son bureau avantageusement installé dans une partie de l’ancienne orangerie, et qui bénéficiait donc d’une remarquable entrée de lumière et d’une vue panoramique sur le parc, les bois et l’océan en bout du domaine.
– Je vous écoute, messieurs-dames, commença-t-il après les avoir fait asseoir.
– Nous nous intéressons à deux anciens élèves qui ont fréquenté votre établissement durant l’année scolaire 2001-2002, commença Badenco.
Vidal fronça légèrement les sourcils et relança, d’un ton circonspect :
– Deux ?
– Oui, pourquoi ?
– Eh bien… je pensais que vous veniez à cause de… de la mort de Magyd Ayed, souffla-t-il sur le ton de la connivence. Même si je ne vois pas tellement en quoi Notre-Dame-de-la-Piété pourrait vous aider.
Bien que les enquêteurs soient parvenus à garder bon nombre d’informations pour eux, les journaux locaux avaient largement couvert le violent homicide de l’ancien champion olympique et fils du pays, et l’école d’excellence dans laquelle Ayed avait fait ses armes devait suivre cette actualité de près.
– C’est le cas, monsieur Vidal. Nous enquêtons bien sur la mort d’Ayed, répondit Louise.
Les traits du directeur se crispèrent légèrement. Comme il s’était pourtant empressé de le préciser, il ne voyait pas en quoi son établissement pouvait aider les gendarmes. Or leur requête laissait penser le contraire – ce qui signifiait risque d’exposition médiatique, mauvaise presse, et comptes à rendre au conseil d’administration.
– Et, dans le cadre de cette enquête, nous devons recueillir un maximum d’informations sur Magyd Ayed lui-même, et sur Valériane Ducuing.
À l’évocation de Ducuing, le chef d’établissement eut une moue sceptique : il ne se souvenait pas de cette élève.
– Scolarité ordinaire ou SAS ? demanda-t-il.
– Pardon ?
– Oui, excusez-moi, c’est notre jargon ! Scolarité aménagée sport ?
– SAS : Valériane Ducuing était une nageuse. Mais elle n’a été scolarisée ici qu’une seule année, expliqua Keller.
– Ah, je vois. Et donc… cette Valériane Ducuing pourrait être… comment dire… mêlée à la mort de…
– Non, le coupa Badenco. Elle a elle-même été violemment agressée et en a réchappé de peu. En d’autres termes, deux de vos anciens élèves sont aujourd’hui les victimes d’un même meurtrier.
Le visage de Vidal se décomposa.
– Évidemment, je vous fais confiance pour garder ces informations sous silence, précisa-t-elle. Après tout, il y va aussi de l’intérêt de votre établissement, n’est-ce pas ?
– En effet, s’étrangla-t-il.
– Nous souhaitons donc accéder à l’ensemble des informations relatives à l’année scolaire 2001-2002 : almanach de l’école, dossiers des élèves, listing des personnels et professeurs en activité, rapports d’incidents, et cætera.
L’homme s’affaissa alors dans son fauteuil, la mine consternée du type voyant se profiler un gros nuage d’emmerdes. Quand il voulut rajuster sa posture, il fit un petit bond sans ampleur en poussant fort sur les accoudoirs – Louise se rendit alors compte que ses pieds ne touchaient pas terre. Puis il se gratta la gorge et, d’une voix soucieuse, demanda :
– Si je comprends bien, vous envisagez que le point commun entre les deux victimes soit précisément notre lycée ?
Vidal n’avait peut-être pas des allures de James Bond, mais il était loin d’être sot.
OceanofPDF.com