Précipice

Céline Denjean · Chapitre 50 sur 79

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Précipice

Chapitre 50

– 50 –

 

Je nierai farouchement

toute accusation d’effeuillage

 

Le ciel gris se noyait dans un océan aux reflets métalliques. Un vent chargé de crachin fouettait le visage de Louise qui fixait imperturbablement les vagues démontées s’échouant contre la roche, trente mètres plus bas, dans un fracas incessant. L’esprit bercé par cette prodigieuse rumeur, la gendarme se défit peu à peu des tensions accumulées les jours précédents. L’expérience le lui avait appris : les émotions brouillaient la pensée, comme autant d’interférences sur une onde radio. Quand elle se sentit libérée, elle se concentra sur Clara Joubert, certaine que la clef de l’affaire reposait sur la jeune fille. La première « fugue » était entourée de nombreux éléments qui la chiffonnaient…

« Papa, pardon, pardon, pardon ! Je suis désolée, mon papounet chéri. Je vais bien… Personne ne me fait de mal, je te le jure sur la mémoire de maman. » Voilà ce qu’elle avait débité à son père au téléphone. L’adolescente avait voulu le rassurer. Elle était donc parfaitement consciente du souci que générait sa soudaine disparition. Et ce n’était pas là la logique d’une ado désespérée qui prend la fuite.

« Je reviendrai au lycée vendredi prochain. Ni avant, ni après. » Retour programmé. Temporalité définie à l’avance, déduisit la gendarme.

« Papa, normalement, je n’aurais pas dû t’appeler. » Normalement par rapport à quoi ?

« Je ne peux pas t’expliquer pourquoi je fais ça, mais j’ai une bonne raison. » Quelle foutue bonne raison peut avoir une adolescente de quinze ans pour disparaître pendant une semaine, avant de revenir comme si de rien n’était ?

« On aurait presque dit qu’elle avait réalisé un exploit », avait lâché le capitaine Chabrol, en rendant compte de son entrevue avec la jeune fugueuse. Un exploit…

Et, soudain, alors que le souffle du vent la balayait sans relâche, Louise toucha du doigt une possibilité. Une hypothèse qui pouvait tout expliquer ! Une onde d’excitation la parcourut, et elle se précipita dans sa voiture garée sur un des rares belvédères encore existants, le long de cette portion de côte que l’océan érodait année après année, rendant impraticables certains tronçons du sentier pédestre.

Prenant conscience qu’elle était glacée jusqu’aux os, Louise mit le contact et alluma le chauffage à fond. Puis elle ferma et ouvrit les mains plusieurs fois pour désengourdir ses doigts et, avec empressement, elle tapota sur le moteur de recherche de son mobile. Un instant plus tard, les résultats s’affichèrent : « Un ado fugue pour relever le défi des 72 heures », « Le jeu des 72 heures »… La plupart des articles dataient de 2015. Mais, elle en était certaine désormais, Clara Joubert avait fait partie des jeunes ayant relevé ce défi en 2002, bien avant que le jeu ne se popularise. Et, pour l’adolescente, la disparition avait duré une semaine entière.

Oui, cette hypothèse expliquait tout : que Clara avait prévenu son père tout en lui faisant jurer de garder le secret sur son appel, la connaissance à l’avance de sa date de retour, son attitude fanfaronne face aux gendarmes, et ce fameux « normalement » qui devait faire référence à l’interdiction de donner des nouvelles à qui que ce soit durant le défi… La gendarme serra victorieusement les poings. Elle venait de résoudre l’une des nombreuses énigmes de l’enquête… Restait à l’articuler avec tous les autres éléments en vrac. Et son instinct lui souffla que ce ne serait pas une mince affaire. Elle passa la première et prit la route pour Notre-Dame-de-la-Piété.

*

* *

À 11 h 55, alors que Louise était plongée dans les dossiers scolaires des anciens élèves, son téléphone émit un bip. Elle découvrit un texto d’Alexandre Schäffer : « Désolé, je viens seulement d’écouter votre message. Je vous confirme notre rencontre, ce mercredi 14 heures à Bayonne. Cdlt, AS ». La gendarme le remercia de sa réponse et conclut par une formule de circonstance en lui présentant ses sincères condoléances. Puis elle referma les dossiers qu’elle avait lus et relus en profondeur, sans rien relever d’intéressant, sans pouvoir établir aucun lien entre les anciens élèves. Elle laissa échapper un soupir las, se leva et alla se poster derrière la fenêtre qui lui offrait une vue sur le grand parc de Notre-Dame. Le regard perdu sur les cimes d’un sapin qui tentait de crever le plafond de grisaille, elle sentit de nouveau le doute poindre. Son esprit lui jouait-il des tours ? Sa focalisation sur Clara Joubert était-elle en train de l’éloigner de la résolution de l’enquête ?

Les meurtres s’enchaînaient, amenant les enquêteurs à bondir de piste en piste. Les perquisitions opérées chez Broca et dans la maison de ses parents démultipliaient les éléments à examiner, et ils n’avaient pas même achevé leur analyse qu’un nouveau cadavre leur tombait sur les bras. En réalité, ils passaient d’une urgence à une autre, sans jamais achever le travail ! Est-ce qu’un cardiologue interrompait une opération à cœur ouvert parce qu’on lui amenait un type qui venait de faire un infarctus ? Agacée, Louise expira bruyamment. Au même moment, la sonnerie de midi retentit, la faisant sursauter. Moins d’une minute plus tard, le parc commença à s’animer. Emmitouflés dans leurs doudounes dernier cri, les lycéens quittaient les cours et se dirigeaient vers la cantine, au fond du domaine. Elle observa le ballet de cette jeunesse bruyante et désordonnée qui chahutait sans fin, arborant une allure insouciante ponctuée d’éclats de rire et de blagues potaches. Une allure feinte ? Une allure conforme à l’idéal juvénile que se plaisent à cultiver les adultes ? Clara Joubert elle-même n’avait-elle pas renvoyé cette image d’Épinal faite d’un savant mélange de désinvolture et d’invincibilité, alors qu’elle avait accepté de relever un dangereux défi ? Un défi qui n’était peut-être pas unique ? Un jeu entre ados qui avait pu dégénérer ? Conduire à une disparition définitive ? Louise en était là de ses pensées lorsque le facteur passa devant la fenêtre, poussant vers la sortie son vélo équipé d’un grand cabas. Cette vision l’interpella. Lorsqu’il avait résumé l’affaire de la seconde fugue de Clara, Chabrol, le gendarme bagnérais, avait évoqué l’utilisation de vélos par les lycéens… Mais il n’était pas le seul. Quelqu’un d’autre avait mentionné cet élément !

Elle attrapa son petit carnet et commença à relire ses notes. Bientôt, ses yeux s’arrêtèrent sur cette phrase glanée lors de sa rencontre avec Roman Joubert. Le père rapportait alors les propos de sa fille : « Avec des potes, on a fait une balade à vélo, mercredi aprèm. » De nouveaux rouages s’ébranlèrent dans l’esprit de l’enquêtrice. Un instant plus tard, frappée par l’évidence, elle quitta la pièce pour se précipiter vers le bureau de Thérèse Magnes. Elle intercepta la secrétaire au moment précis où celle-ci fermait sa porte à clef.

– Madame Magnes ! l’appela-t-elle en pressant le pas.

D’abord interloquée, la femme ne résista pas à lui lancer un regard malicieux par-dessus ses lunettes.

– Je ne pensais pas le dire un jour à une adulte, encore moins à une garante de la loi, mais il est interdit de courir dans les couloirs.

– Possible, mais c’est une urgence !

– Dois-je rouvrir mon bureau ?

– Je ne sais pas. Peut-être.

– Je vous écoute.

– Les lycéens ont bien la possibilité d’emprunter des vélos appartenant à l’établissement ?

– Oui, bien sûr. M. Vidal a mis ce dispositif en place dès sa prise de fonction il y a plus de vingt ans. Tout adolescent accueilli chez nous peut retirer un vélo durant ses plages libres pour se rendre à l’extérieur – si les parents ont donné leur accord, cela va de soi !

– O.K. Et comment ça se passe ? Je veux dire, il doit bien exister une sorte de registre d’emprunts, pour le suivi du parc à vélos, non ?

Thérèse Magnes plissa le front, elle ne voyait pas vraiment où la gendarme voulait en venir. Elle se força néanmoins à répondre :

– En effet. Ce sont les ouvriers d’entretien qui gèrent ces registres. Ils assurent aussi les réparations et les achats, et, de mon côté, je possède tous les bordereaux de commande des pièces de rechan…

– Il me faut seulement les registres d’emprunt de vélos ! la coupa Louise. Avec votre sens aigu de l’archivage, vous avez sûrement dû les conserver quelque part ?

La femme se raidit. Puis le rose lui monta aux joues, et Louise comprit que ces registres avaient échappé à l’irréprochable gestion administrative de la secrétaire de direction.

– Je dois absolument viser ces documents, Thérèse, c’est vraiment très important !

La secrétaire pinça les lèvres, l’air songeuse, puis rouvrit son bureau.

– Suivez-moi.

Elle composa un numéro à deux chiffres sur le cadran du fixe et appuya sur la touche haut-parleur. Quatre sonneries retentirent avant qu’une voix rauque se fasse entendre :

– Oui, allô ?

– Bonjour Pierre, c’est madame Magnes. Je me posais la question de savoir si vous conserviez les registres annuels d’emprunts de vélo ?

– … Pff, vous me posez une colle, là ! On a un grand placard, côté atelier… Il est plein comme un œuf. Si les registres sont quelque part, c’est là-dedans ! Mais je vous préviens, c’est un vrai fatras. Pourquoi ?

– Je vois. Ne fermez pas encore l’atelier, s’il vous plaît, j’arrive, fit-elle avant de raccrocher.

Puis, se tournant vers Louise, elle se fendit d’un regard ironique.

– Vous êtes seule, si je ne m’abuse ?

– En effet.

– Bon, dans ce cas, on ne sera pas trop de deux pour mettre de l’ordre dans ce fameux placard ! Et qu’il ne soit pas dit que le secrétariat de Notre-Dame présente des lacunes ! lança-t-elle en refermant sa porte à clef.

Dix minutes plus tard, Thérèse Magnes ouvrait le grand placard mural de l’atelier. Elle fronça immédiatement le nez. Les étagères ployaient sous un monticule de paperasses, de cahiers et de guides mécaniques maculés de cambouis.

– Bien ! fit-elle d’une voix déterminée. Nous avons un peu moins de deux heures devant nous. Allez, c’est parti ! À la guerre comme à la guerre !

Et, sous le regard effaré de Louise, Thérèse Magnes ôta veste, jupe et chemisier qu’elle plia avec soin et posa sur la selle d’un vélo neuf. Simplement vêtue de sous-vêtements et de collants mettant en valeur de jolies jambes fines, perchée sur ses talons aiguilles, elle poursuivit d’un ton égal :

– Côté gauche, tout ce qui part à la poubelle, côté droit, les registres.

Louise retira son anorak et le lui tendit.

– Qu’il ne soit pas dit que la gendarmerie ne prend pas soin de ses citoyens ! s’amusa-t-elle.

– Merci. Il fait un froid de canard !

Les deux femmes s’activèrent pendant près d’une heure, extirpant petit à petit du désordre les fameux registres empoussiérés.

– 2001-2002 ! lança soudain Thérèse Magnes d’un ton triomphant. Tenez, je vous laisse le consulter puisqu’il s’agit pour vous d’une urgence. Moi, j’en termine avec le tri et le rangement.

Louise s’empressa d’ouvrir le cahier sur lequel étaient tracées différentes colonnes : « Date et heure du retrait » « Nom et prénom de l’emprunteur » « Date et heure du retour » « État du vélo/remarques ». La gendarme fit courir son doigt sur la colonne « nom et prénom ». Septembre défila sans qu’elle trouvât ce qu’elle cherchait. Pareil jusqu’à mi-octobre. Puis ses yeux s’arrêtèrent : Clara Joubert et Valériane Ducuing, retrait en date du mercredi 17 octobre 2001, à 13 h 45. Plus bas, le même jour, trois autres noms : Magyd Ayed, Alexandre Schäffer, David Schäffer, à 13 h 52. Les horaires de restitution divergeaient aussi de quelques minutes entre les deux groupes de filles et de garçons. Fébrile, Louise poursuivit son inspection. Et, comme elle l’espérait, hors vacances scolaires, elle nota l’emprunt systématique de vélos par les cinq adolescents, les mercredis, sur une plage approximativement située entre 14 et 16 heures.

Elle tourna la tête vers la secrétaire qui finissait de remplir un carton de papiers à jeter, en soufflant sur l’une des mèches de cheveux échappée de son chignon.

– Thérèse, je vous dois une fière chandelle.

La femme observa d’un air satisfait le placard enfin vidé de son fourbi, tourna la tête vers la gendarme et se fendit d’un sourire victorieux.

– Moi de même !

Puis elle retira l’anorak de Louise, s’épousseta, défit son chignon, secoua sa chevelure et renoua le tout dans une série de gestes experts, avant de se rhabiller.

– Bien entendu, je nierai farouchement toute accusation d’effeuillage qui pourrait nuire à mon image et à celle de l’établissement ! prévint-elle d’un ton pince-sans-rire.

– De toute façon, personne ne me croirait !

*

* *

Après un détour à la société Perdotti de Pau qui n’avait rien donné – sinon confirmer les craintes de Denise Schäffer : son mari ne rencontrait aucune difficulté au travail –, les gendarmes entrèrent dans Ibos sur les coups de 15 heures. Le chemin Brauhauban consistait en une très longue langue de bitume slalomant à travers la campagne. Champs agricoles, prairies, bois sertissaient la voie, et plus on s’enfonçait sur celle-ci, plus les habitations se faisaient rares, cédant la place à quelques panneaux « Dépôts d’ordures interdits, sous peine de poursuite ». Keller s’arrêta sur le bas-côté à hauteur de la maison des Broca : il n’y avait plus de voisins à interroger.

– Regarde, fit-il à Léa en pointant son index sur un des panneaux d’avertissement dont le fond rouge criard tranchait avec les couleurs d’un sous-bois. Avec un peu de chance…

Badenco acquiesça :

– Allons voir monsieur le maire.

Julien fit demi-tour, remonta le long chemin tortueux et s’engagea avenue des Pyrénées, direction le centre du village. Coup de pot, il dégota une place à cinquante mètres de la mairie. Ils étaient à l’entrée du bâtiment quand Léa reçut un appel. C’était l’informaticien chargé de l’analyse de l’ordinateur d’Ibos, et elle prit la communication en faisant signe à son collègue de poursuivre. Julien poussa la porte, présenta son badge à l’hôtesse d’accueil et demanda à voir le maire. Au regard du drame et de l’inquiétude qui commençait à gagner la commune, le gendarme fut immédiatement reçu.

Jacques Dedieu, la soixantaine alerte, l’accueillit dans un vaste bureau encombré de paperasses. Nerveux et visiblement assailli par les appels de toutes sortes – administrés, correspondants de presse quotidienne régionale, figures politiques locales –, l’homme exigea de sa secrétaire qu’elle bloque la ligne et pressa immédiatement le gendarme de questions concernant l’affaire. Keller endigua le flot d’interrogations par une formule standard débitée avec fermeté : les enquêteurs faisaient leur travail et ne manqueraient pas de le tenir informé de leurs avancées. Sans laisser à Dedieu le temps de riposter, il enchaîna sur le motif de sa visite :

– Nous avons repéré des panneaux « Dépôts d’ordures interdits, sous peine de poursuite » à plusieurs endroits, le long du chemin Brauhauban. Avez-vous fait installer des caméras pour filmer les contrevenants ?

Le regard de Dedieu s’éclaira – l’enquête allait peut-être connaître une issue rapide.

– Oui ! Nous en avons disposé un peu partout.

Le maire expliqua alors que cette partie de la commune d’Ibos était en passe de se transformer en véritable décharge à ciel ouvert, et que les riverains du chemin Brauhauban l’avaient sollicité à de nombreuses reprises. Après réunion du conseil municipal, en juillet 2020, il avait donc été décidé de nettoyer le site de fond en comble et de le placer sous vidéosurveillance, conformément aux prérogatives dont disposaient les maires. Un courrier d’information avait ensuite été envoyé à l’ensemble des administrés.

– Parfait, monsieur Dedieu. Montrez-moi tout ça !

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