Précipice

Céline Denjean · Chapitre 63 sur 79

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Précipice

Chapitre 63

– 63 –

 

La clairière ressemblait à un inquiétant

cercueil de végétation

 

Alexandre Schäffer serra la main du prêtre, en lui adressant un dernier regard reconnaissant, puis Denise lui ouvrit la porte. Tous deux restèrent figés sur le seuil, tandis que l’homme d’Église remontait l’allée. Quand il eut disparu, sa belle-sœur hoqueta malgré elle, et les larmes coulèrent de nouveau. Alexandre lui passa machinalement une main sur les épaules, mais lui-même se sentait vide et froid et il douta du réconfort de son geste.

– J’ai préparé des boissons chaudes, intervint la mère de Denise. Allez, venez, ne restez pas là.

Ils la suivirent jusqu’à la cuisine. Clotilde était assise sur une chaise, ses petites jambes potelées ballantes. Devant elle, un bol de chocolat, intact, libérant un arôme écœurant de cacao et de lait refroidi. Penchée sur la table, la gamine gribouillait, les doigts tachés de feutre. Sa mine avait perdu toute expression d’insouciance enfantine, et elle fixait son dessin d’un œil concentré et ténébreux. Son papa était parti au ciel, il était devenu un ange et il veillait sur elle. Voilà ce qu’elle devait se répéter, en essayant d’y trouver un sens. Alexandre ravala un sanglot : s’il avait été plus perspicace, il aurait pu éviter ce drame. Mais Joubert avait bénéficié d’une courte longueur d’avance, et David était mort.

– Alexandre, qu’est-ce que je vous sers ?

– Merci, mais je… je crois que je ne peux rien avaler.

La mère de Denis lui adressa un regard débordant de compassion qui lui retourna l’estomac. S’ils savaient, tous ! S’ils avaient la moindre idée de sa responsabilité dans cette histoire !

– J’ai besoin de prendre l’air, s’étrangla-t-il. J’emprunte la voiture de David.

*

* *

Valériane l’attendait déjà quand il arriva sur le parking quasiment désert du lac de Payolle. Alexandre détailla la jeune femme. Elle n’avait plus rien à voir avec l’adolescente qu’il avait connue. Certes, elle lui avait toujours paru étrange – un peu floue et insaisissable. Mais là, c’était autre chose : noirceur et affliction sautaient aux yeux, érigeant une barrière de défense. Le cocker en laisse, sagement assis à ses pieds, constituait le seul élément chaleureux du tableau.

– Bonjour, Val.

– Salut.

Ils s’observaient avec gêne. Vingt années étaient passées. Ils ne se connaissaient plus, si tant est qu’ils se soient véritablement connus.

– Ça va ?

Elle haussa les épaules, le regard braqué sur ses Dr. Martens qui montaient jusqu’en haut de ses mollets.

– Je voudrais juste que ça s’arrête, une fois pour toutes… Et toi, comment tu te sens ? ajouta-t-elle en relevant enfin les yeux.

– C’est l’horreur, laissa-t-il échapper dans un souffle.

Elle acquiesça, les yeux humides, et un silence pesant s’installa. L’aboiement du cocker impatient de se dégourdir les pattes les sortit de leur torpeur.

– Silence, Balto ! fit-elle. Alex, on pourrait peut-être…

– Oui, allons-y.

Et il emboîta le pas à Valériane qui emprunta le chemin terreux longeant le lac. Visiblement heureux de découvrir ce vaste espace montagnard, Balto tirait sur sa laisse, humait les mottes d’herbe en remuant la queue et pissait régulièrement pour marquer son territoire. Sous le crachin, la surface de l’eau faisait un plateau gris acier, parfait miroir du plafond nuageux.

– C’est à un quart d’heure d’ici, si je ne me perds pas, fit-elle en avançant.

– Aucune route ne mène au chalet ?

– Aucune. En tout cas, pas en 2002. Pour les Joubert, c’est le côté sauvage du lieu qui en faisait le charme.

Ils dépassèrent le lac et s’engagèrent sur une vaste prairie verdoyante cerclée d’immenses sapins. Le sol spongieux se tassait sous leurs pas, et l’herbe humide manqua plus d’une fois de faire glisser Alexandre. Après avoir enjambé un ruisseau, ils s’enfoncèrent dans la fraîcheur des sous-bois. La bruine qui s’amassait sur les feuillages ploquait mollement sur le sol terreux, soulevant des odeurs entêtantes de bois pourri et d’humus. Hésitante, Valériane ouvrait la marche, fouillant la forêt des yeux, à la recherche de repères datant de vingt ans. Lui suivait patiemment, prenant garde à ne pas trébucher sur les racines qui rampaient sous le tapis feuillu et priant pour que le cahier de Clara soit bien dans ce chalet de famille. Ils progressaient depuis une bonne vingtaine de minutes, quand une clairière se dessina devant eux.

– Je crois qu’on y est ! lança Valériane en se hâtant vers la lisière du bois.

Alexandre la rejoignit en quelques enjambées et inspecta la trouée ovale corsetée d’arbres décharnés ou d’épais résineux.

– Là ! fit-il en désignant un petit chalet en rondins, partiellement dissimulé par les rameaux d’un immense sapin.

En s’approchant, ils marquèrent un temps d’arrêt. Non seulement le lieu était entretenu – boiseries revernies, ardoises de toit nettoyées – mais une planche de bois, assez claire, surplombait la porte d’entrée. En lettres pyrogravées, on pouvait lire « Clara ».

– Tu as vu ça ?

– La planche a l’air assez récente… elle n’y était pas, il y a vingt ans.

Alexandre jeta un œil alentour. Personne à la ronde. Sous la grisaille, la clairière ressemblait à un inquiétant cercueil de végétation détrempée et bruissant sous le fourmillement des gouttelettes. Les craillements métalliques d’une corneille déchirèrent subitement la sourde rumeur de la forêt, et le cocker aboya en tirant sur sa laisse.

– Du calme, Balto !

Le chien couina de frustration, tandis que Schäffer réprimait un frisson.

– Cet endroit me fiche la chair de poule, murmura-t-il en posant son sac à dos par terre.

– Avec ce temps, on dirait un décor de film d’horreur.

Alexandre observa l’épaisse porte d’entrée fermée par une clenche que condamnait un cadenas. Il sortit une pince-monseigneur de son sac, sectionna le cadenas d’un geste sec et puissant, puis écarta la charnière d’acier et tira la porte. Le jour falot pénétra, révélant les contours d’une pièce d’une vingtaine de mètres carrés, spartiate mais proprette. Alexandre détailla l’intérieur : un coin cuisine le long d’un mur, un buffet, une table et deux bancs, et un petit renfoncement pour les waters. Une échelle de meunier desservait l’étage sous combles.

– Joubert a fait quelques aménagements. C’est beaucoup plus fonctionnel qu’il y a vingt ans, commenta Valériane en fixant la laisse de Balto à un pied de la table. Pas bouger, Balto !

– Regarde ! lança Alexandre.

Il désignait une cantine sous un des bancs. Le cœur battant, il s’accroupit et tira vers lui la grosse caisse en fer.

– Il me faut la pince coupante, il y a un cadenas, fit-il à Valériane qui se tenait juste derrière lui.

Le long double manche surgit dans son champ de vision, et il l’attrapa. Un instant plus tard, le métal cédait sous la pression des mâchoires d’acier acérées. Alexandre tressaillit : sous le couvercle sommeillait Clara. Bébé, enfant, adolescente, tantôt souriante, tantôt boudeuse, devant l’œil insatiable d’un photographe invisible.

– Putain de bordel de merde… Les vestiges du fameux mausolée d’Ibos !

Un silence pesant s’invita, tandis qu’Alexandre et Valériane faisaient défiler les clichés de l’adolescente. Certains avaient même été tirés en grand format. La malle en était pleine. Le cœur d’Alexandre se sera : superbe, conquérante, Clara se matérialisait devant lui, ressurgissant d’un passé qui, soudain, lui semblait hier, drainant avec elle un flot de souvenirs bouleversants. Elle demeurait son amour le plus sincère et le plus puissant, un amour dévorateur qui l’avait lentement consumé et dont il n’avait jamais véritablement guéri. Un raclement lui fit lever la tête. Valériane s’était assise sur le banc et scrutait un grand portrait de Clara en noir et blanc. Des larmes, grosses comme des pois, roulaient silencieusement sur ses joues pâles. Il ferma les yeux, et les images du 27 juin 2002 jaillirent dans une fulgurance assassine. Et, avec elles, les sanglots. Un temps indéfini coula, fragmenté de douloureuses réminiscences. Quand il rouvrit les yeux, la faible luminosité de cette grise journée déclinait, et les ombres commençaient à envahir la cabane étouffée par les sapins. Valériane n’avait pas bougé d’un pouce, pétrifiée par le chagrin, le regard vide et lointain. Alexandre renifla, ravala ses pleurs, et s’obligea à penser à ses enfants. Leurs sourires innocents lui donnèrent la force de poursuivre, et il reprit sa fouille de la malle. Bientôt, ses doigts rencontrèrent un objet épais et rigide qu’il parvint à extraire. Couverture de cuir noir, lettres du prénom imprimées dans l’épaisseur du cuir : le cahier de Clara !

– Je l’ai, murmura-t-il.

– J’allume une bougie, répondit Valériane d’une voix brisée.

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