Précipice

Céline Denjean · Chapitre 49 sur 79

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Précipice

Chapitre 49

– 49 –

 

À l’instar des mouches qui colonisaient

avidement un cadavre

 

Il était 8 heures, ce lundi matin. Les ombres de la nuit s’agrippaient au ciel, nappant la caserne d’une obscurité tenace. Louise avala un troisième café. Après une nuit qui n’avait pas compté plus de quatre heures de sommeil, elle peinait à émerger. Ses collègues n’avaient guère l’air plus frais qu’elle. Ils avaient bombardé Broca de questions jusqu’à 3 heures. En vain. Le suspect s’était délecté de la découverte d’un nouveau corps, arguant que, n’ayant pas le don d’ubiquité, la preuve de son innocence était bel et bien acquise. Narquois, il avait ajouté qu’il ne connaissait pas les desseins du meurtrier et qu’il n’était donc pas en mesure de les éclairer sur les raisons qui avaient incité ce dernier à choisir la maison de ses parents comme lieu du crime… Bilan, la garde à vue s’achevait sur une note de défaite, et les deux gendarmes bayonnais démarraient la semaine dans un esprit de revanche. Le juge Buteau avait évoqué l’éventualité de transmettre le dossier à la SR : s’ils voulaient rester sur l’affaire, l’enquête devait avancer, coûte que coûte.

– Louise, on va y aller ! lança Léa d’un ton déterminé.

– Et Broca ?

– Je lui signifie la levée de sa garde à vue, répondit-elle les dents serrées. Mais j’ai obtenu que notre homme soit placé sous étroite surveillance ! Il ne pourra pas acheter une baguette de pain sans que nous le sachions.

Louise regarda ses collègues s’en aller. Sa journée s’annonçait chargée, et à peine eurent-ils disparu qu’elle attrapa son téléphone. Avec le décalage horaire, il était 20 heures à Wellington, un horaire approprié pour espérer échanger avec le frère endeuillé. Mais le répondeur s’enclencha et déroula son message d’accueil en anglais. Elle se présenta, lui proposa un rendez-vous le mercredi à 14 heures dans les locaux bayonnais, et le pria de bien vouloir le lui confirmer. Elle enchaîna avec un nouvel appel. Après deux sonneries seulement, une voix dynamique et enjouée lui répondit.

– Julie Marigaud ?

– Oui.

– Major Louise Caumont de la BR de Tarbes. J’avais fait appel à vous, il y a quelques…

– Mais oui, major Caumont ! Je me souviens très bien de vous ! Comment allez-vous ?

Louise se prêta de bonne grâce à la courtoisie des questions-réponses. Julie Marigaud lui était sympathique, et, qui plus est, la gendarme avait besoin de ses lumières. Après quelques minutes, elle en vint à l’objet de son appel.

– Dites-moi, Julie, je suis sur une affaire assez spéciale et j’aurais besoin de votre expertise et de votre discrétion.

– Ah ! Vous voulez un avis à titre officieux, c’est ça ?

Louise sourit. La graphologue était vive d’esprit.

– Oui. Si c’est possible.

– Bien sûr, je vous écoute.

– J’enquête actuellement sur une série de crimes. Le meurtrier signe ses actes avec un tag constitué de trois lettres majuscules tracées à la bombe noire sur un mur.

– Excusez-moi, mais je préfère être claire : il serait plus qu’aléatoire de chercher à définir un profil à partir de trois lettres majuscules.

– Non, il s’agit juste d’effectuer un comparatif des trois tags que nous avons photographiés sur les scènes de crime. J’ai besoin de savoir s’ils peuvent avoir été écrits par des personnes différentes.

– Je vois… Disons que cette étude me paraît faisable a priori. Sauf en cas d’utilisation d’un pochoir, bien sûr.

– Non, les tags ont été tracés à main levée.

– Envoyez-moi vos clichés, et je vais voir ce que je peux faire. Je suppose que vous êtes pressée ?

– Très.

– J’ai une semaine vraiment chargée, mais je devrais parvenir à examiner vos éléments ce jeudi et vous communiquer mes conclusions dans la foulée.

– Super ! Merci infiniment.

– Envoyez-moi un maximum de clichés, ainsi qu’une échelle de taille pour les vues d’ensemble. Au-delà du tracé des lettres, j’ai besoin de visualiser la manière dont le graffiti se déploie dans son environnement.

– Merci. Je vous fais parvenir tout ça, conclut Louise avant de raccrocher.

*

* *

Denise Schäffer avait une mine épouvantable. Les yeux rougis, les traits bouffis, les cheveux en bataille. Julien se fit de nouveau la réflexion que son métier lui donnait parfois le sentiment de s’apparenter aux diptères. À l’instar des mouches qui colonisaient avidement un cadavre, les enquêteurs étaient contraints d’exploiter la mort tant qu’elle était fraîche, sans laisser le moindre répit aux malheureux vivants qui en faisaient les frais. Mal à l’aise, il suivit Léa et la laissa prendre les rênes.

– Bonjour, madame Schäffer. Vous êtes seule ?

– Mes parents sont arrivés hier soir, tard. Ils s’occupent de Clotilde, notre fille, hoqueta-t-elle. Ils l’ont emmenée en promenade, pour que je puisse vous recevoir… Oh, mon Dieu ! C’est un véritable cauchemar…

L’épouse s’essuya les yeux et se moucha. Elle était totalement désorientée. Au bord de la rupture.

– Nous sommes désolés, madame. Nous avons parfaitement conscience de votre douleur et nous savons qu’il vous est extrêmement pénible de répondre à nos questions, mais le facteur temps est essentiel dans une enquête, et nous…

– Je sais, la coupa la femme. Je comprends, ajouta-t-elle en reniflant.

– Madame, mon collègue aurait besoin de jeter un coup d’œil chez vous et d’accéder aux effets personnels de votre mari. Il devra emporter certaines pièces à conviction, comme son ordinateur, par exemple.

Denise Schäffer hocha la tête et fit signe à Keller qu’il pouvait circuler librement.

Léa resta seule face à l’épouse éplorée. Elle accepta le café qu’elle lui proposa et s’installa sur une des chaises de la salle à manger en l’attendant. Une horloge scandait le lourd silence qui s’était installé. Quand l’épouse fut assise, Badenco se lança :

– Madame, je souhaiterais revenir sur l’emploi du temps de votre mari samedi dernier.

La femme s’essuya les yeux et prit une grande respiration.

– David a passé la journée avec Clotilde et moi, ici, à la maison… Vers 16 h 30, il est parti. Il avait escalade. Normalement, l’entraînement se termine sur les coups de 19 heures, mais David m’a envoyé un message comme quoi il ne rentrerait pas avant 20 h 30. Ça m’a un peu contrariée, parce que nous avons peu de moments en famille, fit-elle d’une voix chevrotante. Mais je ne me suis pas doutée un instant qu’il y avait un problème… Puis, à 21 heures, j’ai reçu un autre message. David disait qu’il était chez un ami à Ibos et que je ne l’attende pas.

Denise Schäffer réprima un sanglot, et ses yeux s’embuèrent de nouveau. Elle les frotta et reprit avec émotion :

– J’ai vu rouge… Je l’ai immédiatement appelé. Mais il n’a pas répondu. J’ai laissé un message. J’étais énervée, je lui ai dit de me rappeler. Comme il tardait à le faire, j’ai rappelé. J’ai rappelé plusieurs fois, précisa-t-elle, confuse. Si j’avais su que… Oh, mon Dieu !

– Calmez-vous, madame. Vous ne pouviez pas vous douter, et il était déjà trop tard, à ce moment-là.

La femme reprit sa respiration entre deux hoquets et renifla.

– Les heures ont passé, et j’ai vraiment commencé à m’inquiéter. Je ne savais pas quoi faire ! Il ne répondait pas. Je n’avais pas de nouvelles. Et, en même temps, il y avait ce texto… Je me suis bien dit que ça ne lui ressemblait pas ! Mais comment imaginer qu’il n’était pas l’auteur de ce message ? J’étais partagée entre la colère, l’incompréhension et l’inquiétude… J’ai tourné en rond dans la maison et… finalement, à minuit, je suis allée me coucher. Le lendemain matin, David n’était pas rentré. Je lui ai de nouveau téléphoné, mais je suis encore tombée sur le répondeur. Là, j’ai vraiment compris qu’il y avait un problème. J’ai prévenu le commissariat de Pau. Autant vous dire qu’un homme qui découche, ce n’était pas leur priorité ! Et, vers 14 heures, j’ai reçu votre appel, hoqueta-t-elle.

Léa hocha la tête, consulta ses notes et relança :

– Madame, que pouvez-vous me dire, de manière générale, sur votre mari ?

– David est… était un homme doux, au tempérament agréable et précautionneux. Il était attentif aux autres. Il avait de bonnes relations avec les gens… Il n’aimait pas les conflits, je vous assure.

Léa hocha la tête pour l’encourager.

– Vous ne lui connaissiez donc aucun ennemi ?

Les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux.

– Il n’avait pas d’ennemis ! Il n’était pas un homme à histoires. Il évitait les ennuis. Parfois, j’aurais même souhaité qu’il soit plus… plus sûr de lui, plus viril. Mais ce n’était pas dans sa nature.

– D’accord. Et avez-vous remarqué quoi que ce soit ces derniers temps ? Un changement d’attitude ? Un comportement particulier, inhabituel ?

L’épouse pinça les lèvres, comme pour ravaler ses pleurs, et acquiesça nerveusement.

– David était… il semblait stressé, et aussi absent, par moments… Je voyais bien qu’il faisait de son mieux pour donner le change, mais quelque chose clochait, ça sautait aux yeux.

Elle s’interrompit pour se moucher, essuyer de nouveau ses larmes et apaiser sa respiration.

– Je n’ai pas arrêté de lui demander ce qui se passait mais il éludait. Des soucis de boulot, c’est ce qu’il a fini par me dire… sauf que je connais David ! Je voyais bien que c’était faux.

– Vous n’êtes pas parvenue à savoir ce qu’il vous cachait ?

– Non.

– À quel moment situez-vous ce changement ?

– Je dirais à trois semaines, environ.

Léa calcula rapidement.

– Votre mari a-t-il jamais évoqué un courrier qu’il aurait reçu ?

Denise Schäffer fronça les sourcils.

– Un courrier ? Non, je ne vois pas. Il a reçu un courrier ?

– Nous avons des raisons de le croire, répondit vaguement Léa.

– Une lettre de menaces ?

– Non, fit Léa, mais je ne peux pas vous en dire davantage, désolée.

L’épouse lui décocha un regard désespéré. Visiblement, elle aurait souhaité des réponses. Quelque chose qui vienne donner un peu de sens à ce drame brutal et incompréhensible.

– Est-ce que les lettres MPC signifient quelque chose pour vous ?

Désemparée, elle fit non de la tête. Léa décida alors de remonter le temps :

– Nous avons certaines raisons de penser que le meurtre de votre mari est en lien avec des éléments de son passé. Je vais donc vous questionner sur ce point. Quand avez-vous rencontré votre mari ?

– Il y a quinze ans, lors d’une soirée étudiante à Pau, répondit la femme, et un sourire furtif éclaira son visage au souvenir de cet événement. David achevait ses études d’ingénieur et moi ma maîtrise de droit. On avait vingt-deux ans tous les deux.

Une ombre fugace passa sur le visage de Denise Schäffer.

– Que pourriez-vous me dire de cette rencontre ? Tout peut être utile, vous savez. Le moindre détail peut nous éclairer.

La femme baissa la tête et entortilla nerveusement ses doigts.

– Quand nous avons commencé à nous fréquenter, je me suis vite rendu compte que David avait un problème avec la boisson, fit-elle d’une voix gênée. Il buvait trop… Tout était prétexte à ouvrir une bouteille, et dès qu’il commençait à boire, il ne savait plus s’arrêter. Alexandre, son jumeau, vivait encore en France à cette période. Je m’étais ouverte de mes inquiétudes auprès de lui.

– Et ? relança Léa.

– Alex est d’un tempérament très différent. Il… il est même à l’inverse de David. Ce qui le rend parfois dur, tranchant. C’est un peu le dominant du duo. Quand je lui ai parlé de ce problème, j’ai senti que je touchais un point sensible. Je me souviendrai toujours de sa réponse. D’ailleurs, je n’en ai jamais parlé à David, ça l’aurait trop blessé ! Alex a dit : « David s’est engagé sur une mauvaise pente, et, pour être sincère avec toi, je ne suis pas certain qu’il soit capable de faire marche arrière. » Après, il a marqué une longue hésitation, puis il s’est décidé à ajouter : « Écoute, Denise, tu es une chouette fille. Tu as l’avenir devant toi… Réfléchis bien avant de t’engager avec David. Je l’adore, c’est mon frère jumeau. Mais je comprendrais que tu refuses de te sacrifier pour lui. Après tout, c’est à lui d’affronter ses problèmes. »

– À quels problèmes faisait-il allusion, selon vous ?

– Aux problèmes de boisson, c’est du moins comme ça que je l’ai compris.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Quelques mois après, Alexandre est parti en Nouvelle-Zélande avec Kate. Et moi, j’ai posé un ultimatum à David. Contrairement au pronostic d’Alex, David a arrêté de boire. Du jour au lendemain. Sans aide et parce qu’il l’avait décidé. C’est cette image que je souhaite garder de lui. Celle d’un homme capable de se battre par amour pour quelqu’un.

La gendarme hocha la tête et relança :

– Avant ses études supérieures, David avait effectué son lycée à Hendaye. Que vous a-t-il raconté sur ces trois années de sa vie ?

La jeune femme eut un rictus désabusé.

– J’ai toujours pensé que le lycée s’apparentait pour lui à une sorte d’échec. David n’évoquait jamais spontanément cette période. Et si j’allais sur ce terrain, il se refermait… Ses souvenirs ne devaient pas être très heureux. J’en ai déduit que, comme son frère, David avait raté ses objectifs. Tous deux visaient une carrière sportive, et aucun des deux n’y est parvenu.

Denise Schäffer s’interrompit un court instant, le regard happé par les réminiscences du passé.

– Ça me rappelle un repas de famille, reprit-elle. Les parents de David et Alex étaient encore en vie à ce moment-là. C’était en fin de soirée, après un repas bien arrosé. René, leur père, a fait une réflexion un peu piquante sur le parcours sportif avorté de ses deux fils. Il y a eu un blanc. Une tension immédiate et palpable. Madeleine, leur mère, qui a toujours été d’un commerce agréable et d’une nature très conciliante – je pense que David tenait beaucoup d’elle, d’ailleurs –, est intervenue. C’est la seule fois où je l’ai vue rembarrer son mari, devant témoins en tout cas. Elle a fixé René droit dans les yeux et elle lui a balancé, d’un ton calme mais ferme : « Ce qui compte, René, c’est que nos deux fils ont trouvé leur propre voie et qu’ils sont heureux aujourd’hui. » Bref, tout ça pour vous dire que le sujet était sensible.

– David a-t-il évoqué auprès de vous les raisons qui l’avaient incité à arrêter le sport ?

– Oh, David n’a jamais arrêté le sport ! Il court… pardon, se reprit-elle, il courait plusieurs fois par semaine et, comme vous le savez, il était inscrit au club d’escalade depuis plus de dix ans. Mais il faisait ça en amateur.

– D’accord, fit gentiment Léa, mais je pensais surtout à l’arrêt de la natation. Est-ce que votre époux vous a dit pourquoi il avait renoncé à cette carrière-là ?

– Jamais. C’était tabou ! Pareil pour Alexandre, d’ailleurs.

– Est-ce que le nom de Magyd Ayed vous est familier ?

Tout à sa réflexion, Denise Schäffer fronça les sourcils puis son regard s’éclaira.

– C’est l’ancien champion olympique, c’est ça ? L’homme qui a été retrouvé mort, il y a peu, dans une baignoire d’hôt…

Puis, prenant subitement conscience du lien entre les deux décès, elle s’arrêta net, une expression horrifiée sur le visage.

– Mon Dieu ! Est-ce que David et cet homme ont été assassinés par la même personne ?

Léa acquiesça, en adressant un regard compatissant à l’épouse qui tremblait comme une feuille.

– Mais… mais je ne comprends pas ! Quel rapport entre mon mari et cet homme, hein ? demanda-t-elle, complètement perdue.

– Magyd Ayed était un très bon ami de lycée de votre mari et de votre beau-frère.

Une expression d’effarement s’imprima immédiatement sur le visage de l’épouse.

– Votre mari ne l’a pas évoqué quand l’affaire Ayed a été révélée par les journaux ?

– Non ! David ne m’a rien dit… Mais, vous êtes sûre de vous ?

– Oui, madame. Nous avons des éléments qui l’attestent.

Et comme Denise Schäffer la considérait encore avec scepticisme, Léa enfonça le clou :

– Est-ce que votre mari a mentionné sa rencontre remontant à cinq jours avec mon collègue ?

L’épouse ouvrit deux grands yeux ahuris. Et des larmes, encore une fois, brouillèrent son regard.

– Non.

– Je vois. Est-ce que les noms de Valériane Ducuing et de Clara Joubert vous évoquent quelque chose ?

– Ils devraient, c’est ça ? ironisa-t-elle en s’essuyant le nez… Excusez-moi, je prends conscience que mon mari m’a caché des choses, des choses importantes, et ça me rend amère. Mais non, je suis désolée, je ne sais pas qui sont les femmes dont vous me parlez.

– D’accord… Et Thibault Broca non plus ?

Denise Schäffer secoua la tête et chassa ses larmes rageusement. L’étendue de son ignorance sur l’homme avec lequel elle venait de partager quinze ans de sa vie lui sautait cruellement aux yeux.

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