Précipice

Céline Denjean · Chapitre 62 sur 79

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Précipice

Chapitre 62

– 62 –

 

Je suis passé au moment

où l’ambulance quittait la ferme

 

À 1 heure du matin, Louise se glissa enfin entre ses draps. Ils étaient glacés. Le thermostat de la chambre du cercle mixte était pourtant réglé sur 19 degrés. Les yeux fixés sur le plafond, elle laissa échapper un long soupir contrarié. Elle se sentait épuisée et démoralisée. Joubert avait maintenu sa version de bout en bout – une version qui faisait fi de la réalité. Son obstination à nier et ses accents de sincérité se révélaient redoutablement usants pour un esprit cartésien, et la gendarme en venait désormais à se poser des questions sur la santé mentale de l’homme. Seul un fou pouvait faire vaciller les contreforts de la rationalité la plus élémentaire, non ?

Elle se frictionna les bras, tentant de se réchauffer, mais le froid était en elle. Le débriefing d’équipe, une heure plus tôt, avait été éprouvant. Louise avait annoncé son programme du lendemain, et, excédée par une garde à vue qui avait anéanti toutes ses réserves de tolérance, Léa n’avait pas réussi à prendre sur elle. À ses yeux, les recherches de sa collègue s’apparentaient désormais à de la défiance : celle-ci continuait de faire cavalier seul au moment même où les forces vives auraient dû se concentrer sur la garde à vue de Joubert. Malgré ses tentatives, Louise n’avait pas réussi à apaiser la situation. Léa avait clos l’échange avec cette phrase qui tournait sans fin dans son esprit : « J’espère vraiment que tu sais ce que tu fais ! » Difficile de répondre péremptoirement. Fidèle à elle-même, nourrie de l’insatiable appétit de comprendre, Louise suivait son propre cheminement. Et, vu les dissensions qu’elle avait provoquées, elle espérait sincèrement que ses investigations ne seraient pas vaines.

*

* *

Aucun horizon. L’océan et le ciel se confondaient. Un plafond fumeux s’abattait jusqu’au sol, nappant le paysage de volutes grises et rampantes. Louise suivait la route qui serpentait vers des hauteurs invisibles, s’enfonçant dans les terres, au-dessus d’Hendaye. Étienne Etxebarria habitait dans un hameau à une trentaine de minutes de la côte. Âgé de quatre-vingts ans, il vivait désormais chez son fils et sa belle-fille, éleveurs. Louise combattit de toutes ses forces sa crainte de rencontrer un homme sur le déclin, dont la mémoire serait altérée. Les faits remontaient tout de même à vingt ans… La gendarme rétrograda en s’engageant dans un virage en épingle. Plus elle montait, plus le brouillard s’épaississait. Un peu comme l’enquête en cours, se dit-elle. Elle passa devant une grappe de maisons, et le GPS lui annonça une arrivée imminente. Une longue sente étroite et inégale fendait une prairie qu’elle devinait vaste, malgré la brume moutonnante qui s’agrippait aux herbes. Elle distingua les contours d’un troupeau de bovins massés à un jet de pierre. Immobiles, tranquilles. Défaits de toutes les affres propres à l’humanité. Au bout d’une centaine de mètres d’un trajet cahotant, elle parvint enfin devant une grande ferme. Trois chiens accoururent immédiatement, jappant autour du véhicule. Alerté par les aboiements de son comité d’accueil, un homme ouvrit la porte d’entrée et siffla la meute qui rappliqua à ses pieds. Le fils d’Etxebarria retira son béret pour la saluer et l’invita à entrer. Une petite femme, énergique et sèche comme une trique, apparut dans le corridor et lui tendit une main rugueuse aux ongles ras.

– Je suis Eulalie Etxebarria, se présenta-t-elle avec un fort accent basque. Papy vous attend ! Je peux vous dire que votre appel a réveillé ses souvenirs !

– Ah bon ?

– Oh, oui ! Depuis hier soir, il ne parle plus que de Notre-Dame ! C’est qu’il y a travaillé toute sa vie ! Et puis, avec cette histoire de meurtre d’un ancien élève… ajouta-t-elle plus bas. Venez donc, je vous conduis à son appartement.

La ferme sentait le feu de cheminée et le bouillon froid. Elle était vaste, son intérieur, rustique et chaleureux. Le genre d’endroit où le temps avait lâché prise. Ici, les choses se continuaient : la vaillance des anciens résonnait avec le labeur des vivants. Louise avança dans un couloir jusqu’à une porte vitrée de petits carreaux grumeleux et opaques d’un jaune vif, à la mode des années 1970. Eulalie Etxebarria cogna et entra.

– Papy, voilà la dame de la gendarmerie ! lança-t-elle.

Un homme mince et voûté apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine attenante. Une toison blanche de cheveux frisés formait une couronne sous son béret noir, lui donnant un petit air clownesque. Etxebarria sourit à Louise et son visage labouré de rides s’éclaira.

– Entrez donc et asseyez-vous, madame ! fit-il en lui adressant un signe de la main. Je vais nous porter un petit café.

– Il est content d’avoir de la visite, glissa la belle-fille. Je vous laisse, mais appelez-moi si besoin.

Louise s’installa. La pièce principale était simple et proprette. Une table ronde, quatre chaises en paille, deux fauteuils devant un téléviseur posé sur un buffet, le tout dans un écrin de tapisserie fleurie. Étienne Etxebarria sortit de la cuisine avec deux tasses. Il en tendit une à la gendarme et prit lentement place sur une chaise face à elle. Commença alors une conversation à bâtons rompus sur le temps, le trajet jusqu’à la ferme, et la vie dans le coin. L’homme était affable et – au grand soulagement de la gendarme – il avait toute sa tête. Une dizaine de minutes plus tard, Louise orienta l’échange vers le lycée Notre-Dame.

– Vous étiez donc le préposé à l’atelier vélos ?

– Oh, ça, c’est venu sur le tard ! J’ai longtemps travaillé comme homme d’entretien, et, croyez-moi, dans un lycée comme Notre-Dame, ce n’est pas le travail qui manque ! Puis m’sieur Vidal a pris ses fonctions, ça devait être en 1995 ou 1996, cinq ou six ans avant que je parte à la retraite. C’est lui qui a été à l’initiative du garage à vélos. Depuis longtemps, les lycéens se plaignaient d’être à l’écart de la ville. L’idée était bonne, et ça a immédiatement fonctionné !

– Ça fonctionne aujourd’hui encore.

Le vieil homme hocha la tête avec enthousiasme, transporté par ses souvenirs.

– J’avais un problème au dos lié à un accident qui s’était produit en 1994 – j’avais chuté d’une échelle en élaguant un arbre du parc. Alors, m’sieur Vidal m’a proposé d’ouvrir et de gérer l’atelier. Ma foi, j’ai dit oui !

– C’était presque une reconversion !

– Oh, j’aidais aussi les collègues pour les petits travaux d’intérieur : plomberie, vitres cassées, menues réparations… Mais, pour l’essentiel, oui, je tenais le garage à vélos.

– En quelle année êtes-vous parti à la retraite ?

– En juillet 2002 !

– Je souhaitais justement parler de l’année scolaire 2001-2002, s’empressa Louise. Avez-vous souvenir de deux lycéennes qui empruntaient des vélos chaque mercredi en début d’après-midi ?

À ces mots, une ombre passa sur le visage de l’ancien homme d’entretien, puis Etxebarria hocha gravement la tête, le regard convoqué par ses souvenirs.

– Comment oublier ça, vu que la p’tite a disparu, hein ?

– Clara Joubert ?

– Oui, Clara… Pff ! Quelle affaire ! On ne l’a jamais retrouvée, je crois ?

– Hélas, non.

– C’était une gamine pleine de vie. Avec sa copine, là, comment qu’elle s’appelait déjà… Valérie, je crois.

– Valériane.

– Ah, oui, c’est ça, Valériane ! Elles étaient toujours fourrées ensemble, toujours ! Ces deux-là, on peut dire qu’elles s’étaient trouvées. Elles venaient tous les mercredis, quel que soit le temps, retirer un vélo. Et je leur disais de faire attention ! Un collègue les avait vues traîner près de la côte. Et déjà, à l’époque, il y avait eu des effondrements liés à l’érosion. Des petits éboulements, pas aussi impressionnants qu’en 2019… Mais tout de même, ça commençait déjà à être dangereux.

– Elles n’étaient que toutes les deux ? Personne ne les a jamais vues accompagnées par des garçons ?

Une lueur entendue traversa le regard du vieil Etxebarria.

– Je vous vois venir ! Il y avait ces trois gars, plus âgés, dont le sportif qui a été assassiné récemment, Magyd Ayed, précisa t-il, l’air sombre. Ils étaient en terminale. Eux aussi retiraient des vélos les mercredis. Et j’ai fini par me poser la question. Mais je ne les ai jamais vus tous ensemble, si vous voulez savoir.

Louise aurait espéré autre chose.

– Je peux tout de même vous rapporter un épisode qui m’a marqué. D’ailleurs, je me suis dit : Ces cinq gamins-là, ils chahutent ensemble, et m’est avis qu’ils filent un mauvais coton.

– Je vous écoute.

– Il faisait un temps glacial, ce mercredi-là. Mais, comme d’habitude, les filles, puis les gars, avaient emprunté des vélos. Vers 16 heures, les petites ramènent leurs bécanes. Je remarque immédiatement la mine fermée de Clara – c’était une môme très expressive et, là, elle avait deux mitraillettes à la place des yeux. Elle s’approche pour signer le registre, et je repère des traces sur son cou. Des marques rouges. Cinq minutes plus tard, les garçons se pointent. Eux aussi, ils ont l’air contrariés. Ils sont tous les trois silencieux, ce qui ne leur ressemble pas. Et là, je vois que le fameux Ayed a une jolie griffure sur la joue. « Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon gars ? » je lui demande. « Rien de bien grave », il a marmonné. Mais il avait vraiment l’air de quelqu’un qui a un os en travers de la gorge.

Louise griffonna quelques mots sur son carnet, pendant que le vieil homme poursuivait :

– J’ai pensé qu’ils s’étaient battus, la petite et lui…

– Et vous n’avez rien appris de plus ?

Etxebarria fit non de la tête.

– Ils voulaient se la jouer discrets, mais, si vous voulez mon avis, ces cinq jeunes fricotaient.

Ça, elle l’avait déjà compris. Mais sans preuve, impossible d’espérer des aveux de la part des protagonistes.

– Vous rappelez-vous la soirée du 27 juin ? relança-t-elle, pour boucler l’entretien.

– Évidemment… En plus, les gendarmes sont venus me poser quelques questions, deux ou trois jours après. C’était la clôture des olympiades, il y avait des mômes partout, tous plus excités les uns que les autres. Pour l’occasion, Pierrot bossait avec moi. On n’a pas arrêté de 16 heures à 20 heures ! Des retraits, des restitutions… En plus, on devait vérifier les cartes scolaires des lycéens venant d’autres établissements et qu’on ne connaissait pas, pour valider leurs emprunts de bicyclettes. Bref, une vraie pagaille !

– J’imagine.

– C’est moi qui ai fait signer le registre à Valériane quand elle a ramené son vélo. Il devait être 19 h 30. Sur le moment, je n’ai pas réalisé que la petite était seule, parce qu’il y avait plein de jeunes partout dans l’atelier et que Pierrot m’aidait à enregistrer les retours. En revanche, j’ai bien vu que la petite n’était pas dans son assiette. Pâle comme un linge, les yeux rouges. Sauf que je n’ai pas eu une seconde pour lui demander ce qui n’allait pas. La soirée de clôture allait démarrer, et les restitutions s’enchaînaient.

Le vieil homme marqua une courte pause. Il avala son fond de café, le regard lointain, et reprit :

– Ce soir-là, Pierrot et moi, on a bouclé à 20 heures passées. En vérifiant le registre, on s’est rendu compte qu’il nous manquait une signature de restitution, celle de la jeune Clara. Au début, on ne s’est pas affolés : on a cru que la petite avait oublié de signer. Par acquit de conscience, on a quand même recompté nos vélos. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’il nous en manquait un. On a pensé que la gamine était en retard et on a attendu une vingtaine de minutes. Mais elle ne revenait pas. Alors, bon, on a commencé à s’inquiéter, et je me suis décidé à prévenir l’administration. Là, j’ai appris que la disparition de Clara avait déjà été signalée.

– Attendez ! intervint Louise. Quand Valériane est venue à l’atelier restituer son vélo, elle ne vous a pas demandé si vous aviez vu Clara ?

– Non… En tout cas, je n’en ai aucun souvenir.

Etxebarria se tut, sourcils froncés, mine pensive.

– Non, elle ne m’a rien demandé, reprit-il, c’est certain. Parce que, au moment où on a eu la certitude que le vélo de Clara manquait, je me suis souvenu que Valériane s’était présentée seule à la restitution. Si elle m’avait interrogé sur Clara, ça me serait forcément revenu à ce moment-là.

Voilà qui était intéressant. D’après ses déclarations, au moment où elle était retournée à Notre-Dame, Valériane Ducuing était à la recherche de son amie. Quoi de plus naturel, dans ce contexte, que de demander si son vélo avait été restitué ? Au lieu de quoi Ducuing avait déclaré avoir arpenté le lycée de long en large, en quête de Clara…

– D’accord. Et que s’est-il passé, ensuite ?

– J’ai prêté main-forte aux premières recherches, pardi ! Je me rappelle que m’sieur Vidal faisait son discours. J’ai ratissé le parc, avec des élèves et quelques surveillants. Vers 21 heures, j’ai pris une voiture et j’ai longé la côte, direction Hendaye, là où la môme avait été vue pour la dernière fois. Rien. Puis j’ai sillonné la ville, au hasard, espérant tomber sur elle.

– Vous êtes allé du côté de la gare ?

L’homme prit le temps de la réflexion.

– Possible, j’aurais du mal à vous le dire. J’ai tourné au hasard, vous savez… et, maintenant, ça remonte à vingt ans, alors !

– Oui, je comprends.

– Comme j’avais fait chou blanc, je suis rentré au lycée pour prendre des nouvelles. Mais la petite n’était toujours pas réapparue. Du coup, j’ai repris la voiture et je suis parti du côté opposé, direction Saint-Jean-de-Luz. C’est là que j’ai su pour l’incendie chez Amestoy, fit-il d’une voix cave. Sale affaire, là aussi.

À cette évocation, les yeux d’Etxebarria se teintèrent de tristesse. Louise nota également que l’homme avait joint ses mains sur la table, pour les empêcher de trembler. En vain.

– Je suis passé au moment où l’ambulance quittait la ferme. Quand j’ai su que le pauvre vieux était mort brûlé, ça m’a mis un sacré pet, croyez-moi !

– Je ne comprends pas… vous êtes passé devant les lieux de l’incendie ?

L’homme releva la tête, affichant un air surpris.

– Ben, forcément, la ferme d’Amestoy est voisine à Notre-Dame. D’ailleurs, c’est lui qui fournissait le lycée en fromages de brebis !

– Une ferme voisine ?

– Oui. Les terrains sont mitoyens, même si la ferme elle-même est à cinq cents mètres à vol d’oiseau, parce que la parcelle d’Amestoy est au moins aussi grande que celle de Notre-Dame !

Voyant que la gendarme plissait les yeux, il expliqua :

– Lorsque vous sortez du lycée et que vous prenez direction Socoa, vous longez la côte qui fait un grand arc de cercle. Environ cinq cents mètres après la pointe de l’anse, il y a un chemin côté droit qui conduit à la ferme. Mais le terrain d’Amestoy se poursuit encore bien plus loin. Jusqu’à l’ancienne grange à foin, celle qui a brûlé, justement, tout au fond du terrain, dans une zone boisée.

Louise n’était pas capable de se représenter l’endroit, mais elle hocha néanmoins la tête, pour encourager Etxebarria à poursuivre. Dans l’esprit de l’enquêtrice, une question avait surgi : se pouvait-il que cette histoire d’incendie soit liée à celle du groupe de jeunes ?

– Cet âne d’Amestoy avait toujours une cigarette à la bouche, alors qu’il toussait comme s’il avait la coqueluche ! Que voulez-vous, il était comme ça, le bougre ! Têtu comme une bourrique, avec un tempérament volcanique. Il piquait des colères, c’était quelque chose ! Tous les mômes, au lycée, le craignaient… Bah, il n’avait pas mauvais fond, en réalité, mais il fallait le connaître, quoi.

– Que savez-vous de l’incendie ?

– D’après l’enquête, le feu est parti du tracteur. Apparemment, Amestoy était en train de remplir le réservoir… Je me demande bien ce qu’il voulait faire avec son vieux Ferguson hors d’âge ! Allez comprendre, hein ! En tout cas, il a dû faire tomber sa cigarette, et ça s’est enflammé d’un coup. Y avait un foutoir pas possible dans cette vieille grange, et du vieux foin sec, à l’étage, qu’il avait laissé dormir là, après la construction du grand hangar à bétail. Tout ça a dû s’embraser en quelques secondes, vous pensez bien ! Quand les pompiers sont venus à bout des flammes, il ne restait qu’un corps carbonisé.

– La grange qui a pris feu était à l’abandon ?

– Plus ou moins… Amestoy entretenait le toit, vu qu’elle lui servait de débarras, mais elle était bien dégradée tout de même, comme tout ce qui ne sert pas, voyez ? Mais, bon, dans les exploitations, c’est un grand classique, on a toujours des vieilles machines ou des matériels qu’on ne veut pas jeter, parce que ça peut servir. Et puis les années passent, les encombrants s’accumulent… Et voilà…

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