Précipice
Chapitre 39
– 39 –
Vingt ans plus tôt : janvier 2002
Je me dégoûte profondément, mais je n’ai pas le choix. Et je déteste Magyd pour ça, pour ce qu’il m’oblige à faire ! Ce mec est dégueulasse. Son défi est dégueulasse. Il croit peut-être que j’en suis pas capable. Que j’aurai pas le cran, que je vais me débiner. Et que je serai expulsée de la bande. Sauf que non ! Ça reviendrait à m’amputer d’un bras ! C’est mon groupe ! Mon clan ! Hors de question d’en être exclue !
Clara referme son cahier, le verrouille d’un tour de clef et le range dans le tiroir de son chevet. Puis elle se niche en boule sur un coin du lit. Elle savait que ça arriverait. On est le mercredi 9 janvier 2002, Magyd a gagné au chapeau, et elle a une semaine pour humilier Thibault. Rien que d’y penser, elle est submergée par la honte. Une boule lui serre la gorge, elle étouffe. Toujours en position fœtale, elle commence à se bercer dans un réflexe enfantin pour apaiser sa tension. Le visage poupin de Thib s’impose alors, malgré elle. Son regard couleur miel, si plein d’affection, la harponne. Elle va le bousiller, c’est sûr ! Il… il… il va mourir du dedans ! Pourra-t-il lui pardonner un jour ? Et elle ? Se pardonnera-t-elle ? Impossible. Jamais ! Sa poitrine se comprime, un sanglot jaillit, elle explose en pleurs. Elle cesse net son bercement. Se redresse dans une tentative de happer l’air qui lui manque. Derrière les sacs de larmes qui lui brouillent la vue, elle distingue la trousse grande ouverte posée sur son chevet. Son stylo-plume. Un crayon. Une gomme. Un rapporteur. Un compas, dont l’éclat attire son regard. Elle se dégoûte ! Putain, elle se dégoûte tellement ! Elle attrape le compas d’un geste impulsif. Sur son bras, ça se verrait trop. Sur ses jambes aussi. Le maillot de bain qu’elle enfile chaque jour lui laisse peu d’options… Alors, elle approche une main mal assurée de son ventre. Ignore sa propre peur. Et enfonce la pointe du compas dans sa chair. Ça lui fait mal. Très mal. Surtout quand elle commence à griffer et que la peau se déchire. Clara serre les dents et continue. Elle ne mérite que ça. La douleur lui arrache un grognement. Elle tourne et retourne le biseau d’acier, gratte, lacère, racle, marque, châtie. Grave sur sa peau et jusque dans sa chair la balafre que Thibault conservera pour toujours dans son cœur. Le sang poisse – douce tiédeur dégoulinante. Un éclair blanc passe devant ses yeux. Et la tension, soudain, retombe et meurt. Clara laisse choir l’instrument. Elle plaque un mouchoir sur sa blessure. Son regard s’assèche. Elle se sent un peu mieux.
Le bourdonnement de la douche cesse. Clara s’assure que le mouchoir tient bien en place grâce à l’élastique de sa culotte et s’empresse d’enfiler son bas de pyjama. Un instant plus tard, Valériane apparaît dans un halo de buée que libère la salle de bains. Elle ne parle pas. C’est inutile. Elle sait pour le défi de Magyd et lit en elle comme dans un livre ouvert. Elle resserre sa serviette, attrape son baume hydratant pour les cheveux et vient s’asseoir sur le lit. Comme d’habitude. Assise en tailleur derrière elle, Clara déroule les gestes rituels. Elle lui prodigue ses soins, avec une douceur constante, presque maternelle. Des racines aux pointes, elle laisse glisser ses doigts dans la longue chevelure châtain, et ces actions mécaniques l’aident, une fois encore, à libérer sa parole :
– Magyd est un salaud fini !
Valériane ne répond rien. Elle attend la suite.
– Je suis coincée, Val ! Si je ne relève pas le défi, je perds la face… je perds le groupe… et je perds Alex ! énumère-t-elle d’une voix émue. Tu comprends ?
– Et si tu relèves le défi ?
Un silence passe.
– Je perds Thibault.
– … Pas seulement.
– Comment ça ?
– Tu te perds un peu aussi… Non ?
Interloquée, Clara suspend son geste. L’an dernier, tu as cassé la gueule de Sarah Planier pour bien moins que ce que tu t’apprêtes à faire à Thib, réalise-t-elle, la mort dans l’âme.
– Tu as raison… En fait, c’est un peu comme vendre mon âme au diable ?
Elle laisse retomber les longues mèches satinées, en poussant un long soupir. Le défi de Magyd l’oblige à sacrifier une part d’elle-même pour rester en vie. Pour continuer à vibrer, à ressentir, à frissonner. Pour continuer d’exister.
– Je ne peux pas abandonner ! C’est juste… c’est juste impossible… Si j’abandonne, je meurs !
Un silence file.
– Est-ce que ça fait de moi un monstre ?
– Bien sûr que non.
– Tu m’aimeras toujours, toi ?
Valériane tressaille. Elle entortille ses cheveux, les fixe avec une pince, et se retourne lentement. Son regard jette l’ancre dans celui de Clara, un regard immense et intense, un regard bouleversant.
– Je t’aimerai toujours, murmure-t-elle.
Et Clara capte chaque vibration de chaque mot. Une décharge l’électrise. Ses yeux s’embuent.
– Merci… Tu sais que moi aussi, n’est-ce pas ?
– Oui, je sais.
– C’est étrange, non, ce qu’il y a entre nous ? Je veux dire, c’est vraiment, vraiment à part… c’est de l’amour ou de l’amitié ?
Valériane sourit. Elle est magnifique, Valériane, quand elle sourit.
– Les mots sont trop petits, parfois, pour qualifier les choses humaines, répond-elle avec sérieux.
Clara laisse échapper un rire malicieux.
– Peut-être. Mais toi, tu es une magicienne, Val. Et tu es plus forte que les mots trop petits. Alors ?
– … Alors, moi, je dis que c’est de l’amourtié.
– De l’amourtié, c’est exactement ça ! C’est merveilleux ! Tu es merveilleuse, ma Valériane !
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