Précipice

Céline Denjean · Chapitre 16 sur 79

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Précipice

Chapitre 16

– 16 –

 

Mais, cette fois-ci, un homme est mort

 

Louise se réveilla tôt, ce jeudi matin. Omoko avait poussé la porte de la chambre et était monté sur le lit – habitude que lui refusait Farid. Il ne pouvait concevoir qu’un chat partage son lit. Visiblement, les interdictions du type qui squattait le territoire du félin n’avaient guère d’effet sur lui. Le chat ne comptait pas se plier à une quelconque restriction de libertés ! Il avait donc subrepticement sauté sur sa maîtresse pour s’adonner à l’un de ses sports favoris : piétiner, de ses pattes avant, le moelleux de l’édredon à hauteur de sa poitrine. Quand Louise avait entrouvert un œil, Omoko s’était empressé de réclamer des caresses, finissant ainsi de la réveiller.

Il était 6 h 04 lorsqu’elle se prépara un café. Omoko avait quitté le lit dès qu’elle s’était levée et il dormait désormais sagement sur le canapé. Elle profita du calme matinal pour faire le point sur l’enquête.

Les recherches entreprises depuis lundi concernant la kétamine ne donnaient aucun résultat probant. Les quelques indics qu’avait secoués Thierry, avec l’aide des gars des stups rompus à l’exercice, ne savaient rien. Aucun dealer n’avait eu affaire à un type qui sorte de l’ordinaire. De son côté, Violaine avait épluché les plaintes déposées durant les trois derniers mois sur le département et n’avait pas dégoté de braquage en lien avec de la kétamine. Enfin, côté CHU de Bordeaux, personne n’avait pioché dans les stocks de l’hôpital, ou bien le détournement avait été effectué sans laisser de traces. Au fil des jours, la piste de la K conduisait dans une impasse. Et leur enquête piétinait…

*

* *

La gendarme s’avança dans le long couloir, d’un pas pressé et légèrement nerveux. Le colonel Garnier l’avait appelée une demi-heure plus tôt, il voulait la voir dans les plus brefs délais. Louise avait expédié sa toilette et enfilé jean, chandail et Converse à la hâte. Puis elle avait rassemblé son carré avec une pince, dévalé les escaliers, embrassé Farid, enfilé son anorak et sauté dans la voiture. Elle s’apprêtait à cogner à la porte, quand elle perçut la faible rumeur d’un échange à l’intérieur du bureau. Garnier n’était pas seul… Louise frappa tout en se demandant ce qui l’attendait.

– Entrez !

Le colonel était assis derrière son grand bureau, impeccablement ordonné – comme toujours. Face à lui, engoncée dans un fauteuil bien trop étroit pour elle, se tenait la procureure Alexa Berton qui dirigeait l’enquête de flagrance concernant Ducuing. Petite, vraiment très ronde, un demi-sourire constant fiché sur un visage poupin qu’encadrait une crinière de cheveux blonds et bouclés, la quadragénaire dégageait une impression trompeuse de douceur – un peu comme ces bonbons roses et brillants fourrés à cœur d’une saveur acide qui explose en pétillant dans la bouche. Tout officier de police judiciaire ayant travaillé sous ses ordres connaissait sa détermination et son efficacité redoutable : Berton était le genre de femme à qui on s’abstenait de tenir tête, et Louise concevait pour la magistrate un sincère respect.

– Mon colonel, madame la procureure, salua-t-elle.

– Asseyez-vous, major.

Elle obtempéra et attendit. Garnier et Berton échangèrent un bref regard et le colonel prit la parole.

– Major, suite aux informations que vous avez renseignées dans le SALVAC, la BR de Bayonne s’est manifestée.

– L’agresseur de Ducuing a recommencé, c’est ça ?

– Exactement, soupira le colonel. Vos craintes étaient fondées… Mais, cette fois-ci, un homme est mort. Un certain Magyd Ayed.

– Je vois. Et aucun doute sur le lien entre l’agression de Ducuing et le meurtre de cet homme ?

– Absolument aucun, intervint la procureure, de sa voix de tête. Le mode opératoire est en tout point identique : l’agression au shocker, l’injection de kétamine, le bondage, la mort par noyade, et un tag à la bombe noire sur le miroir de la salle de bains : « MPC/2 ».

Un silence tendu plana dans l’air, et une excitation mêlée d’inquiétude secoua la gendarme. Puis Berton reprit :

– Au regard de la complexité de l’affaire, une information judiciaire a été ouverte quarante-huit heures après le meurtre de Magyd Ayed, et le juge Buteau de Bayonne a été chargé de l’instruction. L’agression de Ducuing et le meurtre d’Ayed constituant une seule et même affaire, le juge Buteau intègre votre flagrance à la commission rogatoire et récupère tout le dossier.

Louise se raidit. À moins que le juge en ait décidé autrement, les Tarbais se retrouvaient dessaisis ! Elle ouvrit la bouche, mais son supérieur la devança :

– Vous êtes détachée à Bayonne, major Caumont. Le juge Buteau exige une collaboration pleine et entière : votre homologue bayonnaise et vous-même codirigerez l’enquête en bonne intelligence. Entendu ?

Louise approuva, malgré la somme de questions que soulevait déjà cette démarche dans son esprit cartésien. Une codirection d’enquête ! Que se passerait-il si les approches différaient ? En d’autres termes, un mouton à trois pattes pouvait-il marcher sans se casser la gueule…

– Caumont, reprit Garnier, je compte sur vous. Un bon état d’esprit, animé par la recherche de la vérité, devrait permettre une harmonieuse répartition des rôles.

La gendarme serra les dents face à ce chapelet de vœux pieux. Mais les réserves qu’elle s’apprêtait à formuler furent balayées par une simple phrase que lui lança Berton, en s’extirpant difficilement du fauteuil :

– J’ai insisté auprès du juge sur vos compétences et sur votre grand sens du travail en équipe, major. Cependant, s’il advient que cette collaboration pose problème, le juge Buteau optera pour une cosaisine avec la création

d’une cellule, et la SR5 sera désignée compétente. Bien, j’ai rendez-vous au tribunal dans trente minutes, je me sauve !

Berton disparut, laissant planer derrière elle les effluves de son parfum capiteux. Dès que la porte fut refermée, Louise observa son supérieur d’un œil médusé.

– C’est l’unique moyen pour votre équipe de rester sur l’enquête. Idem pour la BR de Bayonne, d’ailleurs.

– J’ai bien compris, mon colonel, se résigna Louise.

*

* *

Louise s’engagea sur la A64 et dépassa allègrement la limite de vitesse autorisée. Les mains crispées sur le volant, l’esprit accaparé par ce nouveau rebondissement, la gendarme ne prêtait aucune attention au superbe camaïeu de couleurs automnales qui s’étendait à perte de vue sur le piémont pyrénéen. Le tueur avait récidivé et aucun livreur de pizzas n’était venu déjouer ses plans. La nouvelle victime, Magyd Ayed, était morte d’une lente noyade. La gendarme grimaça de dégoût en se représentant l’agonie de ce pauvre type. Puis son professionnalisme reprit le dessus : comment le tueur ciblait-il ses victimes ? Existait-il un fil rouge reliant Ducuing à Ayed ? À quelle logique répondait le mode opératoire ? Revêtait-il une dimension fantasmatique pour le tueur ? Ou prenait-il sens dans une réalité qui restait à découvrir ?

La gendarme quitta l’autoroute à hauteur du panneau « Bayonne ». Elle se laissa ensuite guider par son GPS, dans lequel elle avait entré l’adresse de la caserne Marracq, avenue Vital-Biraben. Ralentie par la circulation de l’agglomération, Louise se laissa de nouveau submerger par le flot intarissable de questions que soulevait l’affaire. « MPC/2 » : le chiffre référait donc à la numérotation des victimes. Mais ils n’étaient pas plus avancés sur ce que signifiaient les trois lettres. Quoi qu’il en soit, Louise pouvait désormais tenir pour acquis que Ducuing avait été la première cible du tueur. Aucune victime n’était donc à déplorer avant elle… En revanche, cette numérotation laissait craindre une suite. Le tueur était-il une sorte de collectionneur qui ne pouvait s’empêcher de faire le compte de ses proies ou avait-il en tête un chiffre final déjà programmé ?

Perdue dans ses pensées, la gendarme faillit manquer la caserne basée juste en face du collège Marracq. Elle braqua le volant in extremis, ce qui lui valut un coup de Klaxon du véhicule qui la suivait. Tu fais vraiment n’importe quoi, ma vieille ! Puis elle se présenta au poste de contrôle. Sa venue était attendue, et on la conduisit jusqu’à une salle au fin fond d’un dédale de couloirs.

*

* *

En entrant, son épais dossier sous le bras, Louise découvrit deux officiers occupés à agencer la pièce, un homme et une femme. La femme, qui devait avoir trente-cinq ans, leva les yeux vers elle et vint immédiatement à sa rencontre. Coupe garçonne, jean et blouson de cuir, démarche raide, traits fins et sévères, regard perçant. C’est elle, la cheffe, se dit Louise. Et tu vas devoir jouer des coudes pour faire ta place.

– Major Léa Badenco, se présenta-t-elle. Directrice d’enquête sur le dossier Ayed.

– Major Louise Caumont, en charge du dossier Ducuing, enfin… avant la fusion des deux affaires, ajouta-t-elle. Et nous allons devoir coopérer au mieux si nous voulons rester sur le coup.

Badenco marqua un temps d’arrêt, puis admit :

– Oui, en effet.

Le large sourire qu’affichait l’officier masculin dans le dos de Badenco n’échappa pas à Louise. L’homme qui s’approchait devait avoir, comme elle, dans les cinquante ans, à en croire ses frisottis grisonnants et les deux rides profondes qui encadraient sa bouche.

– Je suis le major Julien Keller, fit-il en lui tendant la main. Et je suis ravi de vous accueillir.

Le contact passa immédiatement entre les deux quinquagénaires. Keller semblait content de son arrivée, et Louise en déduisit que travailler sous les ordres de la jeune Léa Badenco ne devait pas toujours être une partie de plaisir.

– Approchez, major Caumont, je vais vous faire un topo, entama la jeune femme.

– Bien sûr. Mais je prendrais bien un café avant et je souhaiterais aussi faire un crochet par les toilettes, lui répondit Louise, juste pour signifier qu’elle n’était pas aux ordres.

Badenco se crispa légèrement.

– Suivez-moi, lança Keller. Léa, je te laisse préparer un café ?

Louise emboîta le pas de son homologue masculin. Elle nota la légère voûte de son dos et les petites poignées d’amour qui saillaient au-dessus de la ceinture de son jean un peu trop serré à la taille. Dès qu’ils furent dans les couloirs, ils échangèrent un regard amical.

– Ne la cherchez pas trop quand même, la prévint Keller. Léa peut être redoutable quand elle a quelqu’un dans le nez.

– Et moi donc ! lui retourna Louise.

L’homme l’observa du coin de l’œil et devina qu’elle ne fanfaronnait pas.

– Eh bien, ça démarre fort, fit-il d’un ton circonspect.

– Bah, n’ayez crainte ! Ce n’est pas parce qu’on montre les crocs qu’on est prêt à mordre !

*

* *

Postée devant le grand tableau blanc, Léa Badenco attendait patiemment que Louise eût achevé son café et la consultation de ses mails sur son téléphone portable pour commencer sa présentation. La jeune femme était fine et pas très grande – un mètre soixante maximum, estima Louise –, mais l’énergie animale et l’autorité naturelle qu’elle dégageait la rangeaient parmi les femmes de tête. Louise prit donc tout son temps avant de relever les yeux.

– Ah, ces portables ! De vrais fils à la patte ! Mais ça y est, major Badenco, j’ai fini, je vous écoute.

La jeune gendarme se fendit d’un petit sourire de façade et se lança :

– Bien. Magyd Ayed a trente-sept ans. C’est un promoteur immobilier inconnu de nos services. Célibataire. Sans enfant. Fils unique de Mohammed et Fathia Ayed. Il est domicilié à Biarritz, tout comme son entreprise, Atlantique Immo. Notre homme a été assassiné dans la soirée du lundi 25 octobre, au Grand Hôtel de l’Empereur à Cambo-les-Bains. C’est la femme de chambre qui l’a trouvé le matin du mardi 26 et qui a donné l’alerte. Voici quelques photos de la scène de crime prises avant la levée du corps.

Louise regarda attentivement les clichés. Cette fois-ci, ce n’était pas un mannequin dans le sac de bondage… Il y avait quelque chose de terrifiant à observer cette mise en scène pour de vrai. Le tueur avait installé Ayed dans la baignoire de façon que sa tête fût gagnée par la montée de l’eau, sans être totalement submergée. Le résultat en était d’autant plus « spectaculaire » : la partie supérieure au nez demeurait au-dessus de l’eau. À cet instant précis, Louise toucha du doigt cette forme d’impuissance absolue – de prison corporelle – évoquée par Ducuing : un infime mouvement, un simple tressaillement musculaire, une légère poussée de la part de la victime auraient suffi à la hisser au-dessus de l’eau. La gendarme fut totalement convaincue que ce détail du mode opératoire revêtait une grande importance pour le tueur. Elle reposa les photos et demanda :

– Le légiste vous a fait part de ses premières constatations ?

– Oui. Sans grande surprise, mort par noyade. Par ailleurs, l’examen externe du corps révèle une attaque au shocker et l’injection d’une substance en intramusculaire. Le sang de la victime est en cours d’analyses toxicologiques.

– Même scénario que pour Ducuing. Quant à la substance utilisée pour l’injection, nos analyses ont révélé de la kétamine.

– On devrait obtenir les mêmes résultats, je suppose.

– Sachez aussi que les TIC n’ont relevé aucun ADN tiers chez Ducuing. Ce qui signifie que notre tueur est très précautionneux, précisa Louise.

Badenco et Keller acquiescèrent.

– Que faisait Ayed dans un hôtel à Cambo, si près de chez lui ? relança Louise.

– D’après les premières analyses de son téléphone portable retrouvé sur place, il avait rendez-vous avec une prostituée, une prénommée Akika, avec qui il était entré en contact grâce à l’interface 3J4U – qui signifie « jeunes, jolies, jouissance » pour les « 3 » et « for you » pour « 4U ». Nous avons immédiatement examiné cette piste. Le profil d’Akika est bidon et a été créé il y a trois mois pour hameçonner la victime : aucune interaction, aucun rendez-vous, aucun échange en dehors de ceux avec Ayed.

– Le traçage IP ?

– Difficile à remonter. L’internaute a utilisé un VPN6. Un de nos informaticiens est sur le coup, mais nous avons peu d’espoir.

Louise acquiesça. Leur tueur savait ce qu’il faisait.

– Suite à la perquisition de son domicile, nous avons pu fouiller les données informatiques de Magyd Ayed. Celui-ci était un habitué des prostituées, reprit Badenco. Nous avons trouvé cinq sites de rencontres d’escorts téléchargés sur son téléphone et son ordinateur portable. L’homme jouissait d’une belle réussite sociale, menait grand train, et dépensait des sommes considérables dans les rapports sexuels tarifés. Nos premières investigations indiquent qu’il consommait régulièrement des drogues festives : coke, amphétamines, MDMA. Cependant, il était aussi un sportif assidu. Pour info, Ayed avait entamé une carrière sportive de haut niveau. Il a fait partie de l’équipe de France d’athlétisme et a participé aux J.O. d’Athènes en 2004. Il avait alors vingt ans et s’est distingué en lancer de poids avec une médaille d’argent. Un grave accident de la route a mis fin à sa carrière en 2005, et Ayed a décidé de reprendre et de développer l’entreprise de son père. En quelques années…

– Un instant ! la coupa Louise. Votre homme a-t-il par hasard fréquenté le lycée Notre-Dame-de-la-Piété à Hendaye ?

Bien qu’agacée par l’interruption de sa collègue, Léa Badenco lui jeta un regard intrigué.

– C’est fort possible, mais je n’ai pas cette information sous les yeux… Julien ?

Son collègue plongea son nez dans les papiers qu’ils avaient commencé à compiler, s’arrêta sur une feuille et releva la tête d’un air surpris.

– En effet, oui ! Magyd Ayed était au lycée à Hendaye de 1999 à 2002.

– Major Caumont, vous nous éclairez ?

– On pourrait peut-être s’appeler par nos prénoms, qu’en dites-vous ?

– Entendu, valida Badenco, mais le cœur n’y était pas. Louise, donc ?

– Eh bien, ne tirons pas de conclusions trop hâtives, mais il se trouve que Valériane Ducuing a fréquenté cet établissement durant l’année scolaire 2001-2002, ce qui correspond à son année de seconde. Elle y suivait une scolarité aménagée, avec un cursus natation. Mon équipe s’est renseignée sur Notre-Dame-de-la-Piété, il s’agit d’un lycée…

– Pardon de vous couper, Louise, fit Badenco sans dissimuler son plaisir, mais cette école est assez réputée dans le 64. C’est un établissement d’excellence, un vivier de futurs champions. Tout Basque qui se respecte le connaît.

– Évidemment, consentit froidement Louise.

– Nous avons donc un point commun entre les deux victimes ! Reste à savoir si celui-ci est lié à la logique du tueur.

– Ayed était en terminale quand Ducuing était en seconde, énonça Keller. Ils ne s’adonnaient pas à la même discipline sportive. Cela étant, ils ont très bien pu se croiser, voire même se fréquenter. C’est une possibilité.

Un court silence suivit, puis Louise se leva.

– Nous savons qui peut répondre à cette question : Valériane Ducuing.

5. Section de recherches.

6. Virtual private network : service de cryptage qui protège l’adresse IP d’un utilisateur lors d’une connexion Internet.

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