Précipice

Céline Denjean · Chapitre 21 sur 79

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Précipice

Chapitre 21

– 21 –

 

Je peux toujours récolter quelques informations

 

Il était 11 heures, ce samedi matin, quand Louise poussa la porte de chez elle. À peine eut-elle franchi le seuil qu’un fumet gourmand lui chatouilla les narines. Farid s’était mis aux fourneaux. Elle retira son manteau, abandonna sa petite valise dans l’entrée et rejoignit la cuisine d’où s’échappaient les échos d’une musique pop. Son homme se tenait devant la gazinière, un torchon jeté sur l’épaule, et saupoudrait de muscade l’intérieur d’une casserole. Il sifflotait tranquillement sur la musique de la radio, l’air détendu et joyeux, pendant que ses mains virevoltaient au-dessus de sa préparation. Appuyée contre le chambranle de porte, Louise demeura immobile de longues secondes, détaillant son compagnon, un sourire tendre accroché aux lèvres. Cette tranche de vie ordinaire au sein de sa propre maison constituait un véritable baume, sa revanche sur une existence vacharde qui ne l’avait pas épargnée jusque-là, et elle savourait chaque petite note de cette mélodie amoureuse, inédite pour elle, et que tant d’autres n’entendaient même plus.

– Coucou, toi ! lança Farid avec entrain en l’apercevant alors qu’il retirait sa casserole du feu.

Il s’approcha et l’embrassa. Louise se plaqua contre lui, posa sa tête contre son épaule musclée et respira son odeur jusqu’à s’en étourdir – un étrange mélange de son parfum musqué et de savoureuses odeurs de cuisine. Puis elle s’écarta.

– Ça sent trop bon !

– Civet de chat façon revanche du chef, s’amusa-t-il.

– Farid !

– Je t’avoue l’avoir envisagé. Notamment vers 5 heures ce matin, quand ses petites moustaches sont venues me chatouiller le nez, alors que je dormais du sommeil du juste.

Louise pouffa.

– Je te signale que tu es chez lui.

– Vraiment ? Rappelle-moi de lui envoyer la prochaine facture d’électricité !

Louise leva les yeux au ciel en se rapprochant de son compagnon, repéra le mélange de viande hachée à la tomate et aux herbes, la béchamel fumante, et le grand plat rectangulaire. Elle ouvrit deux yeux ronds.

– Lasagnes ? Rassure-moi, on attend du monde ?!

– Tu es sérieuse ?

Elle détecta la sincère lueur d’étonnement dans l’œil de son compagnon.

– Je vois que ton enquête t’a fait perdre toute notion du temps… se moqua-t-il gentiment. Tata indigne, va ! ajouta-t-il un instant plus tard.

Bon sang de bonsoir ! Samedi 30 octobre ! Comment avait-elle pu oublier l’anniversaire de Lucas, alors qu’elle avait elle-même lancé les invitations quinze jours plus tôt, après avoir acheté et empaqueté le château fort Playmobil ?! Louise sentit la honte l’envahir.

*

* *

Le repas s’était déroulé dans la bonne humeur. Lucas avait dévoré les lasagnes de sa tata de cœur sans tarir d’éloges : elles étaient de très loin les meilleures qu’il ait jamais mangées. La pendule murale indiquait 15 heures, et un chahut aux intonations guerrières s’élevait désormais depuis le salon. Lucas, Farid et François repoussaient une flopée d’assaillants qui tentaient de s’emparer du château fort, et à en croire les exclamations qui émaillaient le jeu, les Playmobil avaient fort à faire – zombies, armées fantômes et ennemis sanguinaires ayant conclu une solide alliance pour parvenir à leurs fins.

– Violaine, un café ? proposa Louise qui finissait de débarrasser.

– Avec grand plaisir, très chère.

Louise fit couler deux expressos et s’attabla avec son amie. Elle prit alors conscience de son regard impatient.

– Quoi ?

– Et si nous profitions de ce que les hommes sont tous partis à la guerre pour papoter un peu, toi et moi ?

– Ah, je vois ! Tu brûles de savoir où en est l’affaire, c’est ça ?

– Disons que tes nombreux appels depuis jeudi matin ont largement alimenté ma curiosité.

– Pff… je suis désolée, Violaine, mais je n’ai pas eu une minute. Ça se passe bien à la BR ?

– Ça va, ne t’inquiète pas pour ça. Thierry et moi, on gère comme des chefs ! Ah, et avant que j’oublie, hier en fin d’après-midi, on a reçu l’analyse des traces de pneus laissées par l’agresseur chez Ducuing, fit la jeune gendarme en sortant une enveloppe de son sac.

Louise l’ouvrit.

– Pneus de marque Michelin, des 185/60, gamme Primacy 3 d’après les dessins. Ils correspondent à un véhicule de taille moyenne, de type citadine. Ça pourra servir si on a un suspect en vue, fit-elle en rangeant le document.

– Bon, et toi, de ton côté ?

La gendarme se lança dans un récit détaillé du meurtre de Magyd Ayed et du travail d’enquête. Violaine suivit l’exposé avec avidité avant de réagir :

– Donc, les deux victimes ont partagé une année scolaire à Notre-Dame-de-la-Piété.

– Je sais, c’est ténu. D’autant que Ducuing elle-même ne voit pas ce qui pourrait la relier à Ayed.

– Et que ce point commun remonte à vingt ans. On peut donc légitimement se demander pourquoi le tueur aurait attendu si longtemps.

– Si le mobile est bien en lien avec cette lointaine année scolaire, il doit exister un élément déclencheur récent.

– Tu le sens comment ?

– Je vois se profiler une montagne de boulot et je crains que nous ne soyons rapidement débordés. Il nous faut fouiller dans les archives de Notre-Dame-de-la-Piété. Parallèlement, on doit retourner la vie de Magyd Ayed, et crois-moi, il était loin de mener la vie monacale de Ducuing. Bref, une enquête approfondie de ses relations va prendre du temps. Or, je redoute précisément que celui-ci nous fasse défaut.

– C’est tout le problème des meurtres en série dans un laps de temps resserré : tu t’intéresses tout juste à une victime qu’une nouvelle apparaît.

– Exactement !

– En parlant de l’affaire, tu avais apparemment demandé à un certain Georges Vier de te rappeler.

– Vier ?… Ah oui ! L’ancien chef de service de l’IML de Bordeaux !

– Il a téléphoné hier à la BR, c’est moi qui l’ai eu.

Louise laissa échapper un soupir exaspéré.

– Louise, on n’est pas des bleus, enfin ! s’indigna Violaine. Je me suis bien doutée que tu voulais en apprendre davantage sur la démission de Ducuing.

– Et donc ?

– Vier a pris sa retraite fin 2019. Il décrit Ducuing comme un élément brillant de son ancienne équipe. Sur le plan de la personnalité, il évoque une jeune femme discrète, peu liante, d’un tempérament plutôt sombre et d’une nature fuyante. Mais, sur le plan professionnel, elle se montrait investie, très efficace, avec un grand sens du détail et de l’analyse. D’ailleurs, Vier n’a pas caché sa surprise en apprenant qu’elle avait quitté l’IML quelques mois après lui : il aurait parié qu’elle y ferait une belle carrière.

– En somme, grimaça Louise, aucun élément nouveau. Personne n’a vu venir la démission de Ducuing et personne ne l’explique a posteriori. La légiste elle-même énonce que cette décision s’est imposée à elle, un soir, comme une nécessité absolue pour se sauver d’entre les morts.

Violaine haussa les épaules.

– Qu’est-ce qui te gêne ? Certaines décisions se prennent en effet de cette manière. Elles couvent, invisibles, sous la surface lisse de nos existences, attendant le bon moment pour se révéler, et paf, subitement elles s’imposent.

– Oui, je sais bien…

– Vier m’a tout de même indiqué que l’assistant de Ducuing, un interne du nom de Marc Pons, avait l’air d’en pincer pour elle. Selon lui, le jeune homme aurait, à plusieurs reprises, tenté de faire fondre le bloc de glace, en vain ! La légiste esquivait ses assiduités avec la glissante vivacité d’une anguille.

– Marc Pons, tu dis ?

– Oui. Cependant, vu le boulot qui se profile avec Ayed, je ne suis pas certaine que tu aies le temps de contacter ce gusse, je me trompe ?

– Toi, tu as une idée derrière la tête.

– Eh bien, je n’ai certes pas l’immense honneur de travailler sur le dossier, mais je peux toujours récolter quelques informations durant mes heures perdues.

– Tu ferais ça pour moi ?

– Ne rêve pas ! Je vais le faire parce que j’ai le sens du devoir chevillé au corps !

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