Précipice

Céline Denjean · Chapitre 15 sur 79

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Précipice

Chapitre 15

– 15 –

 

Je vais te raconter une histoire

 

Magyd Ayed renversa dans sa paume le petit flacon de gel douche pour homme et commença à se frotter le torse. Des notes subtilement boisées s’élevèrent. Les produits de toilette du Grand Hôtel de l’Empereur étaient sans conteste les plus raffinés de la côte atlantique. La chaîne hôtelière ne lésinait sur aucun détail pour fidéliser sa clientèle et faire oublier le prix exorbitant de ses suites. Ayed étira un sourire satisfait, il adorait le luxe.

Magyd se décalotta soigneusement, se savonna, laissa l’eau brûlante couler sur sa peau et commença à se détendre. Ce soir, il avait rendez-vous avec une superbe poupée geisha. L’escort affichait un tarif horaire prohibitif mais totalement justifié : la jeune Asiatique ne refusait rien à ses clients qu’elle prenait par ailleurs grand soin de trier sur le volet. La preuve, cela faisait plus de trois mois qu’il poursuivait la dénommée Akika de ses assiduités ! Et ce rendez-vous tombait à point nommé : depuis sa rencontre avec ses anciens camarades, il n’était plus en paix. Il avait le sentiment permanent d’être épié et il ne comptait plus le nombre de fois où il s’était retourné pour jeter un œil par-dessus son épaule. Évidemment, il n’y avait jamais personne derrière lui. Son cerveau lui jouait des tours. Une ombre portée se transformait en une silhouette menaçante. Un souffle dans la tuyauterie devenait une respiration. Un craquement de parquet, un pas qui approche. Vingt ans avaient coulé sans qu’il ne fût jamais poursuivi par son passé – merde, appelons un chat un chat : c’étaient de simples erreurs de jeunesse –, et voilà que l’angoisse s’insinuait désormais dans sa vie. Tout ça à cause de Valériane et de son foutu rendez-vous ! Cette garce avait dégondé la porte en acier trempé qui verrouillait la cave, et des exhalaisons putrides filtraient maintenant. Échappée des profondeurs ténébreuses, Clara revenait en rampant, et son ahanement rauque se précisait à chaque centimètre gagné. Sa main décharnée passait lentement par l’interstice, quittant les ombres épaisses pour atteindre la lumière de son existence, et voilà qu’elle s’enroulait, telle une liane, autour de sa cheville. Dotés d’une force surnaturelle, les doigts osseux s’enfonçaient dans sa chair et l’attiraient sans relâche vers les ténèbres humides. Et, au moment où la caresse froide et visqueuse des abysses lui hérissait la peau, un fabuleux brasier hurlant jaillissait des entrailles de la Terre et…

Le pouls filant, Magyd Ayed secoua vivement la tête, projetant des gouttelettes partout autour de lui. Il devait absolument se ressaisir ! Brider son imagination, museler cet absurde et inutile sentiment de culpabilité. Ce qui était fait ne pouvait être défait, merde ! Quant à Clara, elle s’était brûlée toute seule avec le chalumeau qu’elle se plaisait à allumer pour réduire en cendres la vie de ceux qui l’aimaient ! Lui, il ne l’avait jamais aimée ! Jamais ! Elle l’avait amusé, au début. Son caractère désinvolte, frondeur, irrévérencieux. Sa repartie. Son audace. Mais il avait rapidement compris qu’elle les conduisait tous – et Alexandre le premier – sur une pente dangereuse. Il avait tenté de raisonner son meilleur ami. Il l’avait averti, l’avait secoué pour qu’il ouvre les yeux. Mais Alex était ensorcelé. Obsédé. Si la raison commençait à se frayer un chemin dans son esprit, il suffisait d’un mot, d’un regard, d’un battement de paupière de Clara pour qu’il sombre à nouveau. Il était tellement fasciné qu’il avait perdu tout sens critique. Alors Magyd avait opté pour la guerre. Une guerre sans pitié, sans règles, sans limites. Une guerre censée mettre Clara hors jeu une bonne fois pour toutes. Une guerre qui lui rendrait son meilleur ami, ce sportif populaire, invincible, insouciant… Mais rien ne s’était passé comme prévu. Le ver était dans le fruit, songea-t-il, en serrant les dents. Toutes ses stratégies avaient échoué. Impuissant, Magyd avait alors assisté au naufrage d’Alexandre. Et chaque seconde de ce triste spectacle avait renforcé sa détermination : il ne tomberait jamais amoureux de personne. Le sexe suffisait. Les sentiments, c’était de la connerie. Un foutu piège à cons !

La vie, celle qu’il avait choisie, lui avait donné raison. Magyd Ayed avait atteint ses trente-sept ans sans jamais souffrir. Il y avait bien eu quelques coups bas de l’existence, bien sûr. Mais il s’était relevé, il avait combattu et il avait gagné. Comme toujours. Et c’est exactement ce qui allait se passer, cette fois-ci encore. Il ne laisserait personne foutre sa vie en l’air, et certainement pas les fantômes du passé. Il coupa l’eau et repoussa la large paroi de verre, libérant un nuage de vapeur qui envahit la salle de bains. Il noua une serviette autour de sa taille, essuya le miroir du plat de la main et contempla son reflet. L’équilibre alimentaire et les exercices physiques auxquels il s’astreignait lui valaient un corps sculptural, dont il était particulièrement fier. Il attrapa une seconde serviette, s’essuya le torse, les aisselles et les cheveux, se coiffa, et examina son visage de près – rasage impeccable, peau saine et lisse. Enfin, il s’amusa à prendre quelques poses devant le miroir, laissant courir ses yeux sur la longue cicatrice qui lui barrait la hanche. Incontestablement, elle lui donnait un petit plus, un côté bad boy qui en jetait. L’homme sourit à son reflet : il se trouvait beau.

Trois petits coups secs lui parvinrent depuis la porte d’entrée de la suite. Ayed fronça les sourcils et jeta un œil à sa montre posée sur le marbre entre les deux vasques. La donzelle avait quinze minutes d’avance. Merde, je n’ai pas le temps de m’habiller, se dit-il. Puis la pensée fugace qu’il n’aurait, de toute manière, pas passé beaucoup de temps vêtu l’amusa. Il pouvait fort bien sabrer le champagne en petite tenue. Cela faciliterait la prise en main ou la mise en bouche de la délicieuse Akika. L’homme gloussa, se représenta mentalement quelques scènes excitantes, et une onde de désir le traversa. Il resserra alors la serviette autour de sa taille et se dépêcha d’aller ouvrir.

Il n’y avait personne. Surpris, Ayed s’avança pour regarder dans le couloir. À peine eut-il passé la tête qu’un flash aveuglant le surprit et qu’une fulgurante décharge le foudroya. Incapable de réagir, irradié de douleur, il sentit tout son corps s’arc-bouter. Deux mains le poussèrent violemment en arrière, et il chuta sur l’épaisse moquette crème de sa suite. La dernière image qu’il entrevit fut celle d’un visage cagoulé, puis il perdit connaissance.

*

* *

Quand il revint à lui, Magyd Ayed se baignait. Une fontaine coulait non loin, et Akika – nue et superbe – nageait en se rapprochant. Quand elle fut tout près, elle se redressa, et son buste sortit de l’eau. D’insolentes gouttelettes perlaient sur sa peau ambrée, flirtant avec les aréoles de ses seins. Le spectacle était exquis, presque irréel. Ayed voulut tendre une main vers la naïade, mais il eut l’étrange impression de ne pas réussir à bouger. Akika continuait de minauder, juste devant lui. Elle le détaillait, une lueur aguicheuse au fond des yeux. Alors qu’attendait-il pour lui sauter dessus, bon sang ? À cet instant, il réalisa confusément qu’il ressentait une gêne – une lointaine et désagréable sensation. Oublie ça, se dit-il, concentre-toi sur la fille, n’est-elle pas bandante ? Akika l’invitait d’un regard de braise. Ayed esquissa un nouveau mouvement, mais la désagréable sensation revint en force. Agacé, Magyd produisit un effort supplémentaire. Son cerveau lui envoya alors une vive alerte qui lui fit immédiatement ouvrir les yeux. Deux mots venaient de le tirer de sa léthargie : « douleur » et « danger ».

Il lui fallut quelques secondes pour faire le point. Sa vue était encore trouble, et le carrelage ondulait. Cependant, Ayed parvint à rassembler ses premières pensées. Il était dans la baignoire de la salle de bains de l’hôtel. Une douleur lui vrillait l’épaule, juste au-dessus de la clavicule. Il se sentait complètement lessivé. Son corps était si lourd. Le son de la télé lui parvenait de la pièce voisine. Que se passait-il ? Un premier souvenir émergea alors : il était à l’hôtel parce qu’il devait voir cette fille, là, Akika ! Où était-elle, d’ailleurs ? À côté ? Elle n’était pas payée pour mater la télé ! Il voulut jeter un œil derrière lui mais sa tête resta bloquée. Il esquissa alors un mouvement du torse mais il ne put bouger d’un millimètre. Une décharge de peur le fit tressaillir, et il baissa enfin le regard vers son corps. Cette fois-ci, ce ne fut pas une décharge mais une déferlante d’effroi qui le balaya. Totalement réveillé par l’adrénaline que produisait son organisme, Ayed gesticula comme un forcené. Mais on l’avait saucissonné dans une gangue de tissu et de sangles, et son corps prisonnier refusait d’obéir. La panique augmenta davantage quand l’homme réalisa que l’eau montait tranquillement autour de lui. Il hurla alors de toutes ses forces, il devait absolument donner l’alerte ! On allait l’entendre ! On allait le sauver ! Mais le cri mourut dans sa bouche et dégringola à l’intérieur de lui.

Dès lors, un chaos d’idées se fracassa dans son esprit.

Valériane, l’autre soir, elle a parlé d’une baignoire ! Quelqu’un a voulu la tuer, elle aussi ! Qui sait que tu es là ? Personne, bordel, tu ne l’as dit à personne ! Putain, je veux pas clamser, je veux pas clamser !!! Et cette fille, Akika, là, elle existe en vrai ? Elle existe ou pas ? Une histoire de pizza, c’est ce qui a sauvé Valériane ! Mon gars, l’eau arrive au niveau de tes pecs ! Putain de bordel de merde ! C’est la pute qui t’a attaché comme ça ? Non, Magyd, bien sûr que non ! L’eau monte, crie, mon gars, crie ! On t’a bâillonné, mec, on t’a bâillonné, putain ! C’est qui, merde, qui veut me faire la peau, hein ? C’est qui ?!!! T’as l’eau au niveau du cou, Magyd, bordel ! Fais un truc, trouve un truc, ou tu vas vraiment clamser, mon vieux ! Je veux pas me noyer ! JE VEUX PAS ! Je ne peux pas crever comme ça, putain ! Aidez-moi !!! Mes vieux ne peuvent pas découvrir les putes, la drogue, les pornos… Putain de merde ! Y a quelqu’un, là ? Il faut m’aider, bordel ! Au secours !!!

Les yeux exorbités de Magyd Ayed hurlaient de terreur. Ils tournoyaient, cherchant partout autour d’eux quelque chose à quoi s’accrocher, une aide, une réponse, une présence. Un espoir ! Mais ils ne trouvaient rien et poursuivaient inlassablement leurs mouvements circulaires et anarchiques, tandis que son cerveau ressemblait à un terrain de squash sur lequel ses idées bondissaient et rebondissaient sans fin, jusqu’à lui donner le tournis et la nausée. Au comble de la panique, ses sphincters se relâchèrent.

L’eau avait atteint sa glotte quand il entendit un léger raclement, juste derrière lui. Par réflexe, il tenta de tourner la tête mais son élan s’acheva avant même d’être né. Puis un chuchotement se glissa jusqu’à son oreille :

– Tu vas mourir, Magyd… Tu l’as compris, n’est-ce pas ?… Tu vas mourir noyé, lentement mais sûrement, et sans rien pouvoir faire pour te sauver… Et moi, je vais te regarder crever…

Le supplicié essaya une nouvelle fois de crier, mais l’énorme boule molle qui lui obstruait la bouche et épousait son palais transforma son cri en un faible grognement que le son de la télé avala. Des larmes, alors, commencèrent à couler sur ses joues. Les larmes du condamné. Insensible à sa terreur, le chuchotement s’éleva de nouveau, tout près, flirtant avec le tissu qui lui comprimait l’oreille :

– Mais avant de mourir, tu connaîtras la vérité… Je vais te raconter une histoire.

Il y eut un court silence, et son bourreau reprit :

– Il était une fois…

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