Précipice
Chapitre 10
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La mort était en moi
Louise remonta lentement le chemin fendant les bois et arrêta sa voiture à hauteur du renfoncement où avait stationné le véhicule bleu métallisé de l’agresseur. Dehors, une fraîcheur humide la fit frissonner. Un crachin continu tombait du ciel maussade depuis le lever du jour, et une lumière sans éclat s’évanouissait entre les rameaux encore feuillus de la forêt. La gendarme observa le bas-côté. Le soir même de l’agression, Olgado était parvenu à faire un moulage des traces de pneus dans la terre molle, mais il n’en restait désormais que quelques vagues reliefs émoussés. Louise se posta à l’endroit précis des marques ; les contours de la maison de Ducuing se dessinaient entre les arbres. L’homme connaissait la routine de sa victime, il avait dû attendre qu’elle parte pour sa marche quotidienne. Il s’était donc garé ici, suffisamment loin pour ne pas être vu, mais suffisamment près pour pouvoir décamper rapidement après son forfait.
La gendarme avança lentement vers la maison, progressant entre les troncs, et fouillant des yeux le sol tapissé de feuilles mouillées. Parvenue près de la bâtisse, elle continua à remonter à contresens le chemin que l’agresseur avait emprunté lors de sa fuite. Elle arriva très vite à l’arrière de la maison qui s’ouvrait en L sur un parterre de gravillons blancs. Elle longea le corps principal, passant successivement derrière la cuisine, le salon et les pièces desservies par la première partie du couloir, puis suivit l’angle droit et marcha jusqu’à la porte-fenêtre de la chambre. En prenant la fuite, l’homme avait forcément emprunté la trajectoire la plus directe. Louise tira donc une diagonale entre la porte-fenêtre et l’angle opposé de la bâtisse, et la parcourut, les yeux rivés au sol, essayant de repérer quelque chose dans les graviers. Mais elle ne trouva rien. La scientifique avait ratissé les lieux, sans résultat, à quoi donc s’attendait-elle ?
Elle s’apprêtait à rejoindre l’avant de la maison quand Valériane Ducuing apparut derrière la porte vitrée de la cuisine. Son allure trahissait une certaine hostilité : Dr. Martens noires montant à mi-mollet, pantalon en stretch noir couturé de zips couleur argent, et chandail noir à ample encolure qui laissait voir une bretelle de soutien-gorge, noire également. Son maquillage noir était raccord : un trait d’eye-liner et du fard à paupières durcissaient son regard. Le haut de l’oreille gauche, derrière laquelle elle avait passé ses cheveux raides, était orné de quatre petites têtes de mort en argent, et un piercing en forme de cône pointait à la terminaison du sourcil droit, juste en dessous de la longue frange aile de corbeau. À l’hôpital, la jeune femme ne portait ni ses vêtements, ni ses bijoux, et Louise découvrait donc l’apparence de la légiste pour la première fois. Elle eut une pensée pour Marie-Claire Ducuing, incarnation même de la petite bourgeoisie traditionnelle et respectable, et comprit en un instant le désarroi de la septuagénaire.
L’occupante des lieux lui lança un regard contrarié à travers la vitre, puis fit tourner la gâche d’un verrou.
– Bonjour madame, je reconstituais le chemin emprunté par l’agresseur. J’allais justement me présenter à l’entrée, expliqua Louise.
– Eh bien, entrez par ici.
La gendarme pénétra dans la cuisine, et une agréable chaleur l’enveloppa. Une seconde plus tard, Balto faisait son apparition en sautant joyeusement sur elle.
– Hé, coucou, Balto ! Ça va, le chien ?
– Merci de vous en être occupés, dit Ducuing, avec un petit sourire ému, le regard braqué sur son cocker. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si…
Elle laissa sa phrase en suspens, s’agenouilla et glissa ses mains dans le poil soyeux de l’animal. Louise l’observa : l’expression de la jeune femme se transformait au contact de son animal ; elle était très jolie quand elle souriait.
– Il fait des cauchemars dès qu’il s’endort… Je suppose qu’il a eu très peur, lui aussi, précisa la légiste d’une voix peinée. Vous voulez boire quelque chose ?
– Avec plaisir. Ce crachin m’a glacée jusqu’au sang.
– Thé ? Café ?
– Café, merci.
Ducuing fit couler deux expressos et en tendit un à Louise sans lui proposer d’aller s’asseoir dans le salon.
Fixée au mur, au-dessus de l’évier, une petite pendule tictaquait, rythmant inlassablement la lente fuite du temps. Louise observa la pièce. Elle était propre, fonctionnelle, sans fioriture et sans âme.
– Comment vous sentez-vous ? finit-elle par demander.
– Mal. Mais le contraire serait surprenant, non ?
La gendarme hocha la tête et attendit. Comme rien ne vint, elle reprit :
– Je n’étais pas présente pendant votre déposition lundi à la gendarmerie et je…
– Forcément, puisque vous étiez chez ma mère, la coupa Ducuing d’un ton narquois. Je le sais par mon frère qui n’a pas pu s’empêcher de me téléphoner pour prendre des nouvelles.
La jeune femme semblait attendre une explication, elle fixait son interlocutrice d’un œil légèrement accusateur.
– C’est exact, admit Louise. Je fais effectivement mon travail.
– En disséquant ma vie ?
– En essayant d’établir s’il existe un lien entre votre agresseur et vous, et si oui, lequel. M’interroger sur la motivation de cet homme est une démarche incontournable, expliqua-t-elle patiemment. Vous a-t-il choisie au hasard, ou non ?
Valériane Ducuing laissa échapper un soupir contrarié. Puis elle sembla baisser la garde et énonça d’un ton résigné :
– Ce ne sont pas les membres de ma famille qui pourront vous renseigner sur moi, je vous assure.
– Je vous prends au mot. Alors, dites-moi, vous, les raisons qui vous ont incitée à démissionner et à quitter Bordeaux.
– Les raisons ? Qu’est-ce qu’un gendarme met derrière ce mot ? fit-elle d’un ton légèrement moqueur.
– Un conflit au travail ou dans la vie privée, du harcèlement, des menaces… bref, des difficultés qui auraient pu vous inciter à prendre la fuite.
La légiste secoua la tête.
– Rien de tout ça, croyez-moi.
– On ne démissionne pas du jour au lendemain, comme ça, sans motif !
– Je n’ai pas dit ça.
– Alors, je vous écoute.
Les yeux de la jeune femme s’emplirent de tristesse. Elle laissa échapper un long soupir, puis, d’une voix lasse, elle expliqua :
– Je n’en pouvais plus, voilà tout. Je vivais la boule au ventre, en permanence. Un soir, en quittant l’IML, j’ai su qu’il fallait que j’arrête. Je venais de prendre conscience que seuls les morts peuplaient ma vie et que si je n’optais pas pour un virage radical, je finirais par sombrer.
– Sombrer ? Comme au début de vos années de médecine ? avança Louise d’un ton précautionneux.
– Vous faites référence à ma tentative de suicide ? Eh bien, je vais être franche. Tout le monde a considéré que j’avais échappé à la mort. C’est faux : j’ai continué de vivre, certes, mais la mort était en moi. Et parce qu’elle était en moi, elle a fini par être partout autour de moi.
Un frisson parcourut Louise. Le malaise profond qu’avait évoqué Romain Ducuing en parlant de sa sœur prenait ici tout son sens.
– N’avez-vous jamais envisagé de vous faire aider ?
– De me faire aider, non. De m’aider, oui. C’est précisément le sens de ma présence ici. Ma démission et mon déménagement vous laissent peut-être croire à une fuite. Vous avez tort. J’ai décidé de ce point d’arrêt dans l’idée de mettre les choses à plat, une fois pour toutes.
La gendarme se sentit légèrement mal à l’aise. Elle avait elle-même provoqué cette discussion, mais elle avait désormais le sentiment d’être engagée sur un terrain risqué. Leur échange s’était teinté d’une certaine intimité, et Louise savait qu’une trop grande proximité avec un individu dans le cadre d’une enquête pouvait faire perdre en objectivité. De plus, le domaine psychologique dépassait son champ de compétences. Elle laissa filer un laps de temps assez long, puis revint à des considérations plus familières.
– D’après les traces de sang, après vous avoir neutralisée dans l’entrée, l’homme vous a traînée jusqu’à votre chambre, puis vous a allongée sur votre lit.
– Probablement, oui. Je suppose que c’était plus simple pour lui de me mettre à plat pour me déshabiller et m’enfermer dans cette espèce de sac.
Louise termina son café, posa sa tasse, et se décolla du plan de travail.
– Je peux jeter un œil ? fit-elle en avançant vers le salon. Je voudrais retracer le chemin de votre agresseur.
Elle se tenait désormais dans le salon. De là où elle se trouvait, elle apercevait l’entrée devant elle à gauche et l’ouverture du couloir juste face à elle. Elle se dirigea vers le couloir.
– Qu’y a-t-il dans ces pièces ? demanda-t-elle en désignant les quatre portes fermées.
– Un cabinet de toilette, ici, avec douche et W.-C., lui répondit la légiste en ouvrant la première porte. Et, juste à côté, mon bureau.
La gendarme découvrit une pièce de petite taille bien ordonnée mais surchargée. Une console accueillait un ordinateur, et les murs étaient tapissés d’étagères ployant sous le poids de revues, documents et livres, majoritairement dédiés à la médecine légale. Quelques ouvrages de criminologie occupaient également l’extrémité d’un rayonnage.
– Les deux pièces en face sont des chambres, énonça la jeune femme quand Louise sortit du bureau. Elles sont inutilisées, précisa-t-elle en ouvrant les portes.
En un coup d’œil rapide, la gendarme avait fait le tour : un lit une place, un chevet et une commode constituaient l’unique mobilier de chaque chambre. Elle prit quelques instants de réflexion. L’homme avait traîné sa victime jusqu’à sa chambre, c’est-à-dire la pièce la plus éloignée. Mais elle entrevoyait désormais pourquoi. De ce côté-ci, les lits des chambres étaient étroits. En outre, le cabinet de toilette en vis-à-vis ne comprenait qu’une simple douche. La salle de bains avec baignoire se trouvait dans l’autre aile, en face de la chambre occupée par la légiste. Louise fit un signe de tête à Ducuing et la suivit jusqu’à l’angle du couloir. Elle bifurqua sur la droite et avança. La porte de la salle de bains était ouverte et la lumière, allumée.
– J’essayais de nettoyer. J’étais allée chercher du détergent quand je vous ai vue à l’arrière de la cuisine.
La gendarme repéra une bassine et une éponge posées au pied de la baignoire. Le graffiti avait été énergiquement frotté, mais s’il avait perdu de sa brillance, il demeurait tout aussi lisible.
– Je crains fort que vous ne puissiez en venir à bout… Alors, avec le recul, ça ne vous dit toujours rien, ce fameux « MPC/1 » ?
– Non, je l’ai tourné dans tous les sens, mais non.
Son ton est calme, mais elle a eu tout le temps de se préparer à mentir, songea Louise.
– Que redoutez-vous ? attaqua-t-elle frontalement.
– Je vous demande pardon ?
– Vous me cachez quelque chose, n’est-ce pas ?
Ducuing la transperça du regard, et d’un ton implacable lui retourna :
– Vous vous trompez, madame. Il ne vous est peut-être pas venu à l’esprit que le type qui m’a fait ça pouvait décider de revenir pour finir son travail, ajouta-t-elle avec émotion, mais moi, je ne cesse de penser à cette éventualité ! Alors, croyez-moi, si j’avais la moindre idée de ce que signifie ce tag, je vous le dirais sur-le-champ.
Louise se sentit déstabilisée par les accents de sincérité de la jeune femme. Néanmoins, elle persista :
– La première fois qu’on s’est vues, à l’hôpital, j’ai détecté une lueur de peur dans vos yeux à l’évocation de ce sigle.
Ducuing lui adressa un sourire désabusé.
– Durant cinq ans, une grande partie de mon travail de légiste a consisté à autopsier les cadavres de personnes violentées, torturées, violées, et j’en passe… Voyez-vous, sans être criminologue, j’ai tout de même appris quelques petites choses. Quand vous avez parlé du graffiti, j’ai immédiatement pensé à une signature. Et qui dit signature dit généralement tueur en série et organisé, ce qui, en soi, est une réalité plutôt glaçante, vous en conviendrez !
Bien que remise à sa place, Louise ne riposta pas. L’explication de la légiste tenait la route. N’avait-elle pas elle-même élaboré un raisonnement identique lorsque Violaine lui avait parlé de ce tag ?
– D’ailleurs, si je ne m’abuse, vous pensez exactement la même chose, reprit Ducuing en l’observant. Vous redoutez une récidive.
Prise en flagrant délit, la gendarme opta pour la transparence.
– C’est exact.
– Alors qu’attendez-vous pour me protéger, hein ? C’est aussi votre travail !
Louise se sentit rétrécir.
Que répondre ? Que sa hiérarchie ne l’entendait pas de cette oreille ?
– Ah, je vois ! On vous a déjà dit non, n’est-ce pas ? lança Ducuing d’un ton indigné.
Décidément, cette femme était douée d’une rare intuition. Louise laissa échapper un soupir embarrassé.
– Les probabilités qu’un tueur en série revienne « finir son travail », fit-elle en mimant des guillemets, sont quasi nulles.
– Quasi nulles ?… Eh bien, me voilà rassurée, ironisa la légiste.
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