Précipice
Chapitre 32
– 32 –
Vingt ans plus tôt : début décembre 2001
Comme chaque mercredi, Clara et Valériane se présentent au garage à vélos. Étienne n’est pas derrière son comptoir, il doit être occupé aux réparations dans le hangar attenant. Clara s’avance donc jusqu’à la porte de communication.
– Étienne ?
Il y a le bruit d’une clef qu’on laisse tomber sur le sol en ciment, et la tignasse frisée du préposé aux vélos surgit de derrière un établi central jonché d’outils, de pots de graisse et de vieux chiffons.
– Tiens, Clara ! Ne me dis pas que vous allez sortir à vélo par ce temps ! Il tombe des hallebardes !
– Bah, tu sais, on a nos capes de pluie.
L’homme se redresse totalement et essuie ses mains maculées de cambouis sur un torchon plus sale encore. Il secoue la tête, comme atterré par cette jeunesse fougueuse qui ne manque jamais une occasion de faire n’importe quoi.
– Vous allez choper la mort, ouais ! lance-t-il en haussant les épaules. Vous voulez faire quoi, avec ce fichu temps ?
– On va voir l’océan !
– Faites attention, Clara. Les falaises le long de la côte…
– Sont dangereuses, et les éboulis sont fréquents, ânonne-t-elle d’un ton amusé. Tu nous le répètes chaque fois !
– Et je sais pourquoi, crois-moi. Dans vingt ans, le sentier côtier n’existera plus, lui retourne le Basque d’un ton bourru.
– Possible, mais dans vingt ans, je ne serai plus là !
L’homme laisse échapper un soupir désapprobateur, mais rejoint la jeune fille à l’accueil. Lui n’est pas là pour encadrer les jeunes, hein ! Ça, c’est le boulot des profs et des surveillants, après tout ! Il saisit deux clefs d’antivol sur le grand tableau à l’arrière du comptoir et les remet aux deux gamines.
– Vélos 12 et 18, mesdemoiselles. Signez le registre.
Les deux ados paraphent le formulaire et s’empressent d’aller récupérer les vélos numérotés dans la longue rangée courant le long du mur. Puis, protégées par leurs grandes capes, elles disparaissent sous la pluie en poussant des glapissements surexcités. Étienne maugrée un commentaire incompréhensible, secoue de nouveau la tête et retourne côté atelier.
*
* *
Depuis le parking, Clara donne la cadence. Gros braquets et pédalage tonique. Les deux filles longent le dos du grand bâtiment principal, et, déjà, au bout de la longue voie bitumée, la route de la corniche se dessine, suivant la côte qui avance dans l’océan. Il apparaît, gris, enflé, bosselé par des collines d’eau mouvantes qui viennent se fracasser sur la roche verticale dans de prodigieuses gerbes émaillées d’écume. Le spectacle est majestueux, et Clara se gorge de la fabuleuse énergie qui se dégage des flots chaotiques. Tous les sens éveillés, elle pousse un puissant cri de joie en bifurquant sur la route de la corniche. Valériane la suit, un sourire immense accroché aux lèvres. Comme toujours, avec son amie, elle se sent incroyablement vivante !
Le kilomètre qu’elles parcourent sur la grande courbe exposée aux embruns finit de les rincer. Le visage ruisselant, les tennis et le bas de pantalon trempés, elles dépassent enfin la grande ferme d’Amestoy et poursuivent jusqu’au petit bois où se niche la grange.
– Les garçons ne sont pas encore arrivés, constate Valériane en dissimulant son vélo dans la végétation. Qu’est-ce que tu fais ?
– Je marque notre territoire !
Clara a sorti un compas de son sac à dos et écorche le bois d’un jeune bouleau. Elle trace trois lettres capitales correspondant au nom qu’elle a donné à leur groupe, puis adresse un clin d’œil à son amie.
– Voilà ! On peut y aller !
Les deux adolescentes se frayent un chemin entre les arbustes, passent devant l’abreuvoir en pierre et rejoignent la vieille grange à foin. Une fois à l’abri, elles s’assoient sur une des vieilles bottes de foin et se déchaussent pour faire sécher baskets et chaussettes. Puis elles s’allongent l’une à côté de l’autre et se regardent. Un silence complice les enveloppe, mais Clara ne tient jamais longtemps sans parler.
– Pourquoi tu ne me dis jamais rien sur tes vieux, Val ?
– Parce qu’ils m’indiffèrent, répond l’adolescente sans la moindre hésitation. Je ne me sens pas vraiment attachée à eux. C’est un peu comme si un mur infranchissable nous séparait.
– Sérieux ?
– Mmm…
– Mais c’est bizarre, non ?
– Je n’en sais rien. C’est bizarre, tu crois ? plaisante Valériane.
– Ben, moi, c’est vraiment l’inverse, en fait. Même si je m’engueule souvent avec lui, je suis très, très proche de mon père. Donc, forcément, je trouve bizarre de ne pas aimer ses parents.
– Il faudrait peut-être que j’aille voir un psy, alors ?
Clara lève les yeux au ciel, puis se met à caresser les cheveux mouillés de son amie.
– Non, tu es différente, c’est tout… C’est aussi pour ça que je t’aime. Parce que tu ne ressembles pas à toutes les autres filles. Tu es comme… comme une comète surgie du grand trou noir de ma minuscule vie et qui bouleverse tout mon univers, improvise Clara.
Puis elle s’arrête, considère ses propres mots et pouffe de rire.
– J’ai toujours été nulle en poésie !
Valériane ne se moque pas. Elle sait que ces quelques mots viennent de s’encrer dans son cœur, comme une décalcomanie indélébile.
– Moi aussi, je t’aime.
Mais elle est trop pudique pour confier à Clara que c’est la première fois pour elle. Qu’avant elle ignorait ce que s’attacher voulait dire. Qu’avant elle était comme un vaisseau sans arrimage ballotté au gré des vents de l’existence. Et qu’elle a aujourd’hui le vertige. L’immense peur du vide. De cette béance qui l’absorberait tout entière si jamais Clara n’était plus son amie.
Des raclements à l’extérieur interrompent le tête-à-tête. Les garçons arrivent.
*
* *
Le groupe retient son souffle devant les images qui défilent sur le petit écran du caméscope. Alexandre se tient debout sur l’étroit muret de béton qui borde le toit plat de la cantine. Vingt centimètres de large. Guère davantage. S’il tombe du mauvais côté, c’est le grand saut dans le vide jusqu’au bitume, six mètres plus bas. Clara a beau savoir que tout va bien – Alex est là, juste à côté –, la peur lui tord le ventre.
– Personne ne vous a vus ? demande Valériane.
– David m’a filmé vendredi après-midi, répond Alexandre. C’est le seul moment de la semaine où les cuisines sont fermées, vu qu’il n’y a plus de repas à préparer. Je suis arrivé au cours de bio en boitant. J’ai dit que je craignais de m’être claqué un muscle, le matin, à l’entraînement. J’ai fait genre j’avais vraiment mal, et David a proposé de m’accompagner à l’infirmerie, histoire de me soutenir pour marcher.
Sur la vidéo, Alexandre avance prudemment, bras en croix. De temps en temps, il oscille et plie légèrement les genoux pour se stabiliser.
– Vous êtes montés comment ?
– Grâce à la cuve de gaz à l’arrière du bâtiment. Il y a une échelle qui permet d’accéder au couvercle pour le remplissage. Une fois que tu es au sommet de la cuve, ce n’est pas très dur d’escalader.
Valériane ouvre deux grands yeux et se crispe soudain. Sur le petit écran, Alexandre tangue dangereusement. Il parvient à se rétablir en moulinant des bras.
– T’es complètement ouf ! lui lance-t-elle en riant nerveusement.
– Dit la fille qui m’a lancé le défi !
– Je ne t’ai pas dit de marcher sur une murette aussi étroite à six mètres au-dessus du vide ! Je t’ai juste mis au défi de faire un truc dangereux !
– Ben, comme tu le vois, c’est fait, crâne-t-il.
La vidéo s’achève. Alexandre a atteint le bout de la murette. Sain et sauf. Un silence épais plane dans l’air. Même Magyd se tait, lui qui d’habitude ne perd jamais une occasion d’exprimer ses pensées à haute voix. Clara, elle, tente de demeurer impassible, mais la peur lui a tellement retourné le ventre qu’elle a envie de vomir.
– Allez, avouez ! Vous êtes sciés, hein ? fanfaronne Alex en observant Clara à la dérobée.
– Bof, se moque-t-elle, tu es loin de détrôner Magyd ! Il faut dire qu’en termes de démonstration de virilité il aura au moins essayé de…
– Mais ferme ta putain de gueule, Clara ! s’énerve Magyd.
Puis il se tourne vers Alexandre et lui balance :
– Tu aurais pu tomber, Alex ! Et là, adieu tes sélections pour les championnats de France, mon gars !
– T’inquiète, gros ! Il se serait recyclé pour les paralympiques ! le raille Clara.
Magyd lui décoche un regard mauvais, mais le reste du groupe se marre déjà ou fait semblant – difficile à savoir.
– Hé ! J’ai apporté nos autres vidéos. Si ça vous dit, on peut s’en mater une ! propose David.
– Histoire de revoir au ralenti les exploits sexuels de Magyd ! lance Clara.
– Sérieux, ça t’a plu, c’est ça ? Tu en redemandes, en fait ! À défaut d’oser, tu aimes te rincer l’œil, hein, ma petite caille ?
Quelque chose dans le regard de Magyd incite Clara à ne pas répondre. Elle se contente de lever son majeur et escalade les bottes de foin jusqu’au fenestron donnant sur le grand champ d’Amestoy. La prairie est gorgée d’eau, des flaques se sont formées dans les creux, et des rigoles ruissellent vers le fossé. Clara tire sur sa fermeture Éclair pour protéger son cou du courant d’air qui la glace. Des rires s’élèvent derrière elle. Elle reconnaît la vidéo où David a pissé dans la bouteille de Duclos, mais elle n’esquisse même pas un sourire. Elle pense que dans quelques minutes il y aura le chapeau. Que Magyd sera peut-être désigné. Et que, si c’est le cas, il ne manquera pas de lui lancer un défi bien dégueulasse. Cette idée lui provoque un frisson. Tu l’as bien cherché, se dit-elle. Faux. En réalité, elle était certaine qu’il refuserait. Qu’il perdrait. Et qu’il serait donc exclu du groupe. Enfin.
– Admets que tu as eu peur pour moi, lui susurre une voix au creux de l’oreille.
Alex l’a rejointe. Son souffle sur sa nuque est un supplice. Son parfum est un supplice. Clara sent son ventre s’embraser. Elle ne peut plus résister. Ne veut plus résister. Mais la voix de Valériane la rappelle à l’ordre : « Tu as compris que si tu craques pour lui, il n’y aura plus de jeu de séduction, donc plus d’attirance. Du coup, fin de l’histoire… »
– Tu étais à côté de nous, Alex, difficile de redouter que tu tombes dans le vide, lui retourne-t-elle d’une voix neutre.
Alexandre s’assoit juste à côté d’elle, l’air de rien, mais elle est presque sûre d’avoir vu une ombre passer sur son visage.
– Écoute, Clara, murmure-t-il en souriant, tu me plais, je te plais…
– Quoi ? ricane-t-elle exagérément. Mais tu rêves !
– Vas-y, dis-moi, là, maintenant, droit dans les yeux, que je te laisse indifférente.
– C’est le cas, Alex. D’ailleurs, tu sais déjà que j’ai des vues sur quelqu’un d’autre.
– Pff, encore cette histoire avec Chaban ?
– Ben quoi ? S’il ne marche pas sur une murette à la con au-dessus du vide, c’est peut-être qu’il a passé l’âge, lui !
– C’est un prof, Clara, c’est mort.
– On verra bien !
Et sans attendre, avant de n’en être plus capable, elle rejoint le groupe sur le plancher du grenier. La vidéo de Duclos s’achève un instant plus tard dans l’hilarité générale.
– Allez, Alex, descends ! On t’attend pour le chapeau ! lance Magyd, surexcité, en fixant Clara d’un œil menaçant.
*
* *
Alexandre ramasse la boule de papier la plus proche de sa chaussure. Il la défroisse et la montre au groupe. C’est la sienne. Magyd étouffe un juron, et Clara respire de nouveau. Tu y échappes aujourd’hui, mais ça arrivera forcément, un jour ou l’autre, se dit-elle.
– O.K. Vu que je suis désigné, je défie Clara, énonce Alexandre.
Une seconde file, puis il assène, narquois :
– Clara, tu dois détruire la voiture de Chaban. Cap’ ou pas cap’ ?
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