Précipice
Chapitre 38
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Placidité. Sang-froid
Vers 16 heures, David Schäffer prétexta un léger mal au ventre pour aller prendre l’air. Il quitta les bureaux de l’entreprise et rejoignit le parking. Dehors, un froid saisissant referma ses mâchoires sur lui. L’homme se réfugia alors dans son véhicule. Un regard circulaire lui attesta qu’aucun collègue ne traînait dans les parages. Il s’enfonça dans le siège, sortit le portable à carte prépayée de la poche de son manteau et appela Valériane.
– Allô ?
Voix nerveuse. Légèrement éraillée. La jeune femme avait pleuré.
– Que se passe-t-il ?
Sa respiration était hachée, puis les mots dévalèrent, hésitants, affolés et fatigués à la fois :
– Je… les gendarmes sont revenues chez moi en début d’après-midi… elles deviennent de plus en plus soupçonneuses ! L’une des deux a été très agressive avec moi ! Elle m’a parlé de Clara ! Elle sait qu’on était amies.
– Et alors ? Ça ne prouve rien !
– Oui, mais… Je n’en peux plus, David… Ce secret… qui nous tue à petit feu… qui m’oblige à mentir au péril de ma propre vie !
Et de la nôtre, songea Schäffer. Une douleur lui tordit le ventre. Chaque journée qui filait lui faisait penser à un collet se resserrant autour de leur gorge. Désormais, son ancienne amie semblait au bord de la rupture. Lui-même avait largement dégoupillé l’avant-veille. Avec le recul, il avait honte d’avoir appelé son frère. Honte de sa faiblesse, de ses plaintes, de sa foutue propension à se réfugier dans l’alcool pour fuir ses problèmes, laissant ainsi le soin aux autres de gérer la merde. Sauf que, cette fois-ci, Alex n’était pas là pour passer derrière lui. Et ce n’était pas Valériane qui allait le faire ! Les dés étaient jetés : sa vie entière dépendait de ses choix, de sa clairvoyance, de sa force. Et s’il laissait ses émotions le dominer, il irait droit dans le mur. Que ferait Alexandre à sa place ? Placidité. Sang-froid. Ne pas céder à la panique. Ré-flé-chir.
– Calme-toi, Valériane. Je suis là. Moi aussi, j’ai dû mentir à un des enquêteurs avant-hier, je sais parfaitement que c’est compliqué. Je sais aussi que tu peux le faire.
Il entendit un reniflement. Et, de nouveau, un souffle tremblant. Il s’empressa alors de réorienter l’échange :
– J’ai eu ton message, dimanche dernier, comme quoi le privé acceptait de traiter notre dossier en urgence. Tu as des nouvelles depuis ?
– Oui. Il m’a appelée, ce matin. C’est pour ça que je t’ai envoyé un texto.
– Alors ?
– Il a retrouvé ce gars. Thibault Broca, c’est son nom. Il a des infos pour nous.
– Quel genre d’infos ?
– Je ne sais pas, David ! Il m’a juste dit qu’il avait été témoin d’un truc très louche et qu’il avait pris des photos, mais je n’en sais pas plus.
– D’accord. Et comment on récupère ces infos, alors ?
Valériane se moucha bruyamment et répondit :
– Il demande un rendez-vous, demain. J’ai proposé 17 heures, au centre commercial de Pau. La brasserie où on s’est vus. Je lui ai dit que tu y irais.
– Moi ?
Un soupir rageur s’éleva dans le micro, et Valériane parvint à lui retourner d’une voix un peu plus assurée :
– David, je te rappelle que j’ai un gendarme qui campe H24 devant chez moi ! C’est moi qui ai demandé cette protection, et je n’envisage pas un instant de m’y soustraire, vu que le taré qui a essayé de me tuer se promène librement en pleine nature !
Schäffer hocha la tête. Oui, évidemment. Assure, David ! Pour une fois dans ta vie, assure, bordel ! Pense à Clotilde. Pense à Denise. Garde le cap.
– J’irai, fit-il. En plus, j’ai un alibi tout trouvé par rapport à Denise : normalement, je suis au club d’escalade à 17 heures.
– D’accord, merci… Ah, et il faudra six cent cinquante euros en liquide.
– Entendu. Maintenant, dis-moi à quoi ressemble ton type.
– Il s’appelle Vincent Jammes. Il a environ soixante ans. Très mince. Grand. Cheveux gris coupés court. Yeux clairs, énuméra-t-elle.
– D’accord. De toute façon, il n’y aura pas foule à 17 heures, à la brasserie.
Un long silence fila sur la ligne. David percevait le stress de Valériane à sa respiration hachée. Il devait coûte que coûte réussir à l’apaiser. Si jamais elle craquait maintenant, leurs vies à tous seraient foutues. Il pensa de nouveau à Alexandre et chercha les mots qu’il dirait s’il était à sa place. Finalement, il se décida :
– Écoute, Val, j’imagine que c’est très difficile. Que tu as la pression. Mais tiens bon… Tiens bon, au moins jusqu’à demain, O.K. ? Laisse-moi rencontrer ce Jammes, et nous aviserons ensuite. Avec un peu de chance, Alexandre a vu juste et Broca est le tueur, tu te rends compte ?
– Et s’il n’a rien à voir là-dedans, hein ?
– Et si, à l’inverse, c’est lui le fou furieux ? Tu réalises un peu ?! la contra-t-il avec une fermeté qui le surprit lui-même. On n’aura plus qu’à le servir aux flics et ce sera fini : F, I, N, I ! épela-t-il.
Valériane émit une sorte de petit ricanement désabusé.
– Elles sont déjà sur sa piste, figure-toi !
– Comment ça ?
– Celle qui a été très agressive avec moi, elle m’a aussi questionnée sur Thibault Broca !
– Que t’a-t-elle demandé exactement ?
D’une voix stressée, elle lui rapporta l’interrogatoire. De son côté, David assemblait les informations et tout lui confirmait qu’ils avaient mis dans le mille en suspectant Broca. D’un ton assuré, il conclut :
– Écoute, Val, je vais rencontrer ce Jammes, demain. Je profiterai de mon trajet pour acheter une nouvelle carte prépayée. Fais-en autant de ton côté. Je t’appellerai après mon rencard, on échangera nos nouveaux numéros et on fera le point. Accroche-toi ! On touche au but !
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