Précipice
Chapitre 46
– 46 –
Vingt ans plus tôt : début avril 2002
Un soleil blanc bombarde la forêt, réchauffant les sous-bois humides et révélant des senteurs entêtantes de terre et de résineux. Clara écarte la branche d’un mélèze qui gêne le passage et avance d’un pas incertain. Elle hésite, progresse encore de quelques mètres, puis se retourne soudain, l’air triomphante.
– Voilà, on y est !
Valériane la rejoint, piétinant au passage un tapis de crocus, et découvre, à l’orée d’une clairière, une bicoque en bois aux volets clos .
– Mais c’est tout petit !
– En même temps, ce n’est qu’un chalet… Mais j’admets, consent Clara d’une voix amusée, dans mes souvenirs d’enfant, il paraissait bien plus grand ! Du coup, je me rends compte que je t’ai un peu vendu du rêve !
Les deux ados se regardent et partent d’un grand éclat de rire.
– En plus, on n’est vraiment pas très loin du lac, se moque Valériane en jetant un œil à sa montre. On a mis exactement quinze minutes pour arriver ici, sachant que tu t’es trompée deux fois de chemin !
Clara affiche une expression dépitée.
– C’est dingue, quand même, hein ! Quand papy m’amenait ici, j’avais l’impression de marcher pendant des plombes ! Et lorsqu’on sortait du bois pour arriver à la cabane, je me sentais comme une aventurière qui venait de traverser la forêt amazonienne !
– Tu étais petite, c’est pour ça. Enfant, on perçoit les choses à notre échelle. Les espaces sont plus grands, et le temps, tellement plus long.
– Tu as sûrement raison… Bon, sinon, pas trop déçue par ce petit chalet rustique ?
– Un petit chalet rustique ?! s’exclame Valériane d’un ton exagérément enthousiaste. À mes yeux, c’est un magnifique château !
Clara scrute son amie, un sourire reconnaissant aux lèvres.
– Un magnifique château qui se transmet de génération en génération chez les Joubert ! Papy venait ici pour se couper du monde et pour chasser. Il adorait la chasse !
– Et ton père, il chasse aussi ?
– Non, ça n’est pas vraiment son truc. Mais il est très attaché au chalet.
– Ils s’entendaient bien ?
– Je crois, oui… J’ai peu de souvenirs de papy. Il est mort quand j’avais huit ans, un cancer du pancréas. Mais quand papa m’en parle, je vois bien qu’ils avaient une bonne relation tous les deux. D’après ce que la famille dit, papy était une bonne pâte. En même temps, pour supporter mamy, il valait mieux !
– Elle est chiante ?
– Elle a un sale caractère. Elle peut être méchante.
– Et tes grands-parents maternels ?
– Ils vivent dans le Nord. Ça fait loin, et je ne les vois pas souvent. Mais ils sont chouettes ! Ils ont plein de photos de ma mère, et, la dernière fois que j’y suis allée, j’ai même trouvé une vieille malle avec des habits à elle, dans le grenier ! C’est comme ça que j’ai récupéré le jean vintage et le tee-shirt Janis Joplin que tu trouves géniaux !
– Tu dois être gaulée exactement comme ta mère au même âge, parce qu’ils te vont super bien !
– Merci. Bon, et toi, tes grands-parents ? demande Clara.
– Mamy Odette, la mère de mon père, est plutôt sympa, j’admets… Mais tu me connais maintenant. Contrairement à toi, je ne suis pas très famille, précise Valériane en se tournant vers le chalet. Bon, alors, si nous poussions les portes de ce magnifique château ?
Clara ouvre le zip avant de son sac à dos et en sort une clef. Des feuilles se sont amassées sur le seuil de porte, elle les balaye du bout de sa chaussure. Puis elle entre et rabat le volet de l’unique fenêtre. L’intérieur est spartiate : deux banquettes en bois, deux tréteaux supportant un plateau en chêne en guise de table, un petit meuble avec un réchaud hors d’âge dans un angle et deux étagères où reposent divers ustensiles empoussiérés.
– Madâââme, je vous invite à prendre place dans le boudoir, énonce Clara d’une voix de châtelaine, en ouvrant grand les bras. Une tasse de thé, peut-être ?
– Votre amabilité me comble, duchesse, mais, sauf votre respect, je préférerais une boisson plus… divertissante !
Clara éclate d’un rire franc et sort une bouteille de gin aux trois quarts vide de son sac à dos. Puis elle attrape le Discman relié à deux petites enceintes, jette un regard malicieux à Valériane et balance :
– En guise de menuet, je vous propose ce petit rock sans concession dont vous savourerez la noirceur !
Sans attendre, elle appuie sur play, et la ligne de basse rythmée par les percussions commence à rompre le silence de la forêt. Les deux ados sourient au moment où s’élève la voix de Dolly. Quelques secondes après, Clara met le son au maximum. Les filles se précipitent à l’extérieur et se jettent à corps perdu dans une danse endiablée, faite de sauts et de contorsions, pendant laquelle elles braillent à tue-tête avec la chanteuse :
Je ne veux pas rester sage
J’aime le soufre et l’envie
Abuser de mon âge
Je ne veux pas rester sage
La chanson s’achève. Trois minutes cinquante-six de pur bonheur.
– Allez, viens ! lance Clara essouflée en retournant dans le chalet. On n’est pas ici pour rester sages !
Elle baisse le volume tandis que l’album se poursuit, et les deux adolescentes s’assoient autour de la table. Regard complice face à ce qui constitue une transgression majeure au regard de l’hygiène irréprochable requise pour leur pratique sportive. Clara porte la bouteille à sa bouche et boit une lampée d’alcool.
– Bah, c’est vraiment dégueu ! grimace-t-elle en tendant le gin à son amie.
– … Je confirme !
– Tant pis, on le descend jusqu’à la dernière goutte. Si mon daron se rend compte qu’on lui a chouré son fond de gin, il va nous passer un savon de première ! Alors, autant savoir pourquoi !
– On aurait dû prendre un sirop de pêche ou un truc sucré pour faire passer ce goût sec.
– On le saura pour la prochaine fois, fait Clara en haussant les épaules.
– Parce que tu comptes remettre ça ?
Clara lève les yeux au ciel.
– Bah, je disais ça comme ça ! Ce que tu peux être rabat-joie, parfois ! En tout cas, là, maintenant, c’est mon anniversaire !
– Dis-toi que je n’avalerais pas ce truc qui me brûle l’œsophage sans ce motif impérieux ! grimace Valériane. Bon, tu avais quelque chose à me raconter, non ?
– Mmm… Je te mets au défi de deviner, puisque tu es si clairvoyante !
Valériane observe l’expression ravie de son amie. Elle a, au fond des yeux, cette petite lueur caractéristique qui flamboie lorsqu’elle pense à Alexandre. Les dernières semaines ont été éprouvantes avec le défi de la fugue qu’a lancé Magyd et tout le raffut que ça a créé au bahut.
– C’est en lien avec Alexandre, ça, c’est sûr !
Clara fait oui de la tête ; son sourire est un croissant de lune.
– Vu que ton anniv est ce week-end, je ne prends pas beaucoup de risques en supposant qu’Alex t’a offert un cadeau. C’est ça ?
– Putain, Val, tu fais chier ! rigole Clara.
Puis elle enfonce une main dans sa poche et en retire une chaînette avec un médaillon. Valériane attrape le bijou et l’examine. Il s’agit d’un cœur argenté derrière lequel Alexandre a fait graver « Clara Joubert, Alex Schäffer, 2002 ».
– Tu as vu la gravure ? commente Clara, des étoiles plein les yeux. Val, quand je l’ai lue, mon cœur s’est mis à battre tellement fort, si tu savais !
– Si ça n’est pas une déclaration, je me demande bien ce que c’est ! Et alors, tu… vous… est-ce que…
– Non. Pourtant, je te jure sur ma vie que je n’ai jamais ressenti un désir aussi intense !
Valériane croise ses mains sous son menton. Elle a l’air songeuse, tout à coup.
– Quoi ?
– Eh bien… peut-être que ce n’est pas juste une question de conquête, après tout. Peut-être qu’il est vraiment, vraiment mordu, tu vois ?
Le visage de Clara se ferme immédiatement.
– Ou peut-être que ma résistance l’excite ! Et qu’il est prêt à faire et dire n’importe quoi pour que je cède !
– Pourquoi tu dis ça ? s’enquiert Valériane, le front plissé.
– Il m’a menti.
– Explique.
– Il m’a dit que c’était la première fois qu’il se risquait à offrir un cadeau à une fille. Ce sont ses propres mots.
Nul besoin d’explication, Valériane était présente. C’était au mois de décembre. À la cafétéria. Mélodie Juliot, cette pouffiasse de poupée Barbie, était installée à la table voisine avec une grappe de ses copines de terminale. « Au fait ! Je ne vous l’ai pas dit ? Regardez ce qu’Alex m’a offert ! » Et elle avait exhibé un bracelet décoré de breloques, sous les exclamations admiratives de la bande.
– Je vois, réagit Valériane. Alors, pourquoi as-tu accepté ce cadeau ?
– Mais parce qu’il est pour moi ! Et qu’il me fait trop plaisir ! s’exclame Clara avec exubérance.
Valériane avale une nouvelle rasade de gin et secoue la tête d’un air effaré.
– Tu es pleine de contradictions, Clara Joubert.
– Et ?
– Et je t’aime comme ça, bien évidemment ! dit-elle en lui caressant la joue. Mais, en vrai, tu gères comment ?
Clara hausse les épaules, feignant la désinvolture.
– Je me suis fait une raison… Les ardeurs d’Alex seront d’autant plus vives que je continuerai à me détourner. Alors, autant voir le bon côté des choses : mon histoire avec lui est sublime parce qu’elle est tragique !
– Tu fais de la philo, toi, maintenant ? se moque gentiment Valériane.
– Sérieux, Val, c’est vrai ou pas ?
– Disons que c’est ta vérité.
Clara lui répond par une grimace grotesque et Valériane pouffe spontanément. Elles s’observent ensuite dans un silence complice, se passent la bouteille de gin jusqu’à la dernière goutte. Clara lâche un rot sonore et réprime un haut-le-cœur.
– Bon, évidemment, j’ai remercié Alex. Je lui ai expliqué qu’un cadeau ne se refusait pas, mais que je ne pourrais décemment pas porter ce bijou parce que je n’éprouvais pas les mêmes sentiments.
– Je vois : à menteur, menteuse et demie ?
– Exactement ! Je n’allais tout de même pas lui avouer que ce bijou est tellement précieux que je le veux contre ma peau en permanence ! Donc je le mettrai à la cheville. Et je l’enlèverai pour aller nager, évidemment, maniè…
Mais Clara n’achève pas sa phrase. Elle se lève, bondit sur ses pieds, la main devant la bouche, et se rue dehors pour vomir.
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