Précipice

Céline Denjean · Chapitre 36 sur 79

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Précipice

Chapitre 36

– 36 –

 

Une force animale et menaçante

 

Keller roulait depuis plus d’une heure et demie quand il s’approcha d’Esquiule, au cœur du Béarn. Des forêts rousses hérissaient le dos de collines verdoyantes qui ondulaient jusqu’à la longue ligne d’horizon dentelée par les Pyrénées. Le gendarme s’enfonça sur une route serpentant au sommet d’un mont. La vue était à couper le souffle. Dans un virage, il repéra le panneau « Ferme de bonsaïs ». Une grande propriété nichait au creux du vallon, et quelques bâtiments se dressaient dans la vaste prairie. Keller passa un grand portail, roula encore une vingtaine de secondes et s’arrêta devant la maison. Il frissonna au contact d’un air frais que le soleil blanc ne réchauffait guère et se dépêcha d’aller frapper. Personne ne lui ouvrit. Il recommença, sans plus de succès.

Le gendarme entreprit alors de faire le tour de la maison. Il passa devant plusieurs baies vitrées et jeta un œil à l’intérieur. La demeure était propre, rangée au cordeau et spartiate, avec ses meubles rares et minimalistes. Un exemple d’épure, se dit-il en songeant que son chez-lui était à l’inverse plein comme un œuf. Parvenu à l’arrière de la baraque, il repéra un appentis sous lequel deux véhicules stationnaient, dont la fameuse Clio IV bleu métallisé. Keller renifla bruyamment. Un coup d’œil alentour. Personne en vue. Il s’approcha de la voiture et s’agenouilla devant une des roues avant. L’inscription « Michelin Primacy 3 » sur le flanc du pneumatique lui sauta alors aux yeux. Putain de merde ! L’adrénaline coula dans ses veines, et le gendarme se tendit malgré lui. Le silence parfait qui régnait. L’entourage de collines qui faisait du lieu une enclave. Le froid glacial qui hérissait sa peau. Et, à l’esprit, l’éventualité de se trouver au cœur même de l’antre d’un tueur. Il extirpa rapidement son téléphone de la poche arrière de son jean, ouvrit son répertoire et appela Badenco. Elle décrocha quand il entendit une voix derrière lui :

– Je peux vous aider ?

Keller sursauta et se redressa d’un bond nerveux. Broca se tenait à deux mètres derrière lui. Surgi de nulle part, l’homme s’était approché sans un bruit tel un félin en chasse et le fixait d’un œil hostile qui exacerba son stress. Le gendarme posa alors le téléphone sur le capot et exhiba sa carte.

– Bonjour. Je suis officier de police judiciaire. Vous êtes monsieur Thibault Broca ?

– Lui-même.

– Vous me confirmez que ce véhicule est bien à vous ?

– Oui. Pourquoi ça ? fit l’homme, prêt à avancer, les mains fourrées au fond des poches de sa doudoune.

– Monsieur Broca, restez là où vous êtes ! Vos mains bien en vue ! réagit le gendarme d’une voix forte, en espérant que Léa l’entendrait.

– Attendez, là… C’est quoi, cette histoire, au juste ?

– Je vous ai donné un ordre, monsieur. Montrez-moi vos mains et reculez d’un pas.

– Je suis chez moi ! Je ne bougerai pas d’un centimètre !

Une force animale et menaçante palpitait à fleur de peau chez Broca, et tous les voyants d’alerte de Keller passèrent de l’orange au rouge. Le gendarme fit d’instinct un pas en arrière, détacha d’un geste ostensible le fermoir de son holster et posa la main sur la crosse de son revolver. Broca suivit la manœuvre et se raidit, faisant saillir les tendons de son cou.

– On reste calme, monsieur !

– J’ai le droit de savoir ce que vous cherchez ! lui cracha Broca en avançant de nouveau.

– Reculez, monsieur ! cria Keller.

Puis il dégaina pour maintenir l’homme à distance.

– Non mais vous vous prenez pour qui, là ?! Vous débarquez chez moi, vous jouez au cow-boy avec votre arme, et vous me filez des ordres, je rêve !

Une lueur de défiance traversa son œil, Broca ne comptait pas obéir. Ce type est barré, songea le gendarme qui avait suffisamment d’expérience pour savoir que n’importe quel être humain normal se pétrifiait à la vue d’une arme à feu.

– Ne bougez plus !

– Vous me menacez, c’est ça ? s’indigna l’homme avec agressivité. Vous croyez me faire peur ? Pff, vous me dégoûtez, vous, votre plaque et le pouvoir dont vous abusez !

Tout en maintenant l’homme en joue, Keller jeta un œil rapide à son portable. Il était toujours allumé, Léa n’avait donc pas raccroché. Elle avait certainement demandé à Louise de donner l’alerte.

– Monsieur, je suis actuellement en lien direct avec mes collègues, fit-il en désignant le téléphone d’un mouvement de tête. Des renforts vont arriver d’un instant à l’autre. Alors pas de bêtise, ne m’obligez pas à faire usage de mon arme.

Broca regarda le téléphone posé sur le capot, puis décocha au gendarme un regard mauvais. Il demeurait figé, dans une posture de chien féroce prêt à bondir. Et Keller pensa à sa foutue maîtrise de l’iaidō. Avec ou sans sabre, ce fou furieux pouvait être dangereux. Tiens bon, se dit-il, tiens bon jusqu’à l’arrivée de la cavalerie !

*

* *

Keller acheva son compte rendu. La simple entrevue projetée avec Broca avait tourné au vinaigre, et le gendarme sentit la colère monter quand Léa voulut lui passer un savon.

– Bon sang, Keller ! Qu’est-ce qui t’a pris de débarquer seul chez un suspect ?

– Léa, c’est toi qui as validé ! À la base, je venais juste tâter le terrain, je te rappelle.

Badenco serra les dents. Oui, elle avait laissé Julien se rendre seul chez un suspect. Sans redouter un seul instant que l’homme puisse se comporter de la sorte. Bilan, elle avait mis son collègue en danger. Et pourquoi ? Parce qu’elle avait privilégié des questionnements sans fin concernant une gamine disparue vingt ans plus tôt, au lieu de couvrir correctement la piste Broca que leur avaient ouverte les indices matériels… Badenco leva rageusement les yeux au ciel et promit qu’on ne l’y reprendrait plus.

– Je suis désolée, fit-elle avec amertume.

– C’est bon, Léa, se calma Keller. Tu ne pouvais pas savoir, personne ne pouvait savoir !

– Je viens d’avoir le juge Buteau : les techniciens sont en route pour procéder au moulage des pneus de la Clio. Et on effectue la perquise.

– Entendu. J’ai avec moi une dizaine de gendarmes des brigades du coin. Je les briefe et on commence la fouille.

– O.K. Et Broca, il s’est calmé ?

– Pour le moment, il se tient à carreau. Mais c’est le genre de coco que je garde à l’œil.

– Au fait, tu as adressé les réquisitions à la banque et à France Télécom pour l’analyse du fixe de Broca ?

– Oui, dans la matinée, avant de partir pour Esquiule.

– Bon, on se retrouve à la caserne dès que possible.

– C’est grand ici. On va en avoir pour pas mal de temps à tout ratisser. Je te tiens au courant si on trouve quelque chose. Et de votre côté, alors ?

Léa laissa échapper un soupir.

– On vient d’arriver chez Ducuing. On l’interroge et on rentre. On sera à Bayonne d’ici trois heures.

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