Précipice

Céline Denjean · Chapitre 43 sur 79

Pages du PDF

Précipice

Chapitre 43

– 43 –

 

La porte de sortie de cet enfer se dessinait

 

David Schäffer poussa les portes de la brasserie quelques minutes avant 17 heures. L’esprit aussi effervescent qu’un Alka-Seltzer plongé dans l’eau, il balaya plusieurs fois la salle des yeux, mais ne repéra Vincent Jammes que lorsque celui-ci releva enfin la tête et lui adressa un regard scrutateur. Cheveux courts et blancs. La bonne soixantaine. Une minceur maladive. Un air fatigué. Schäffer se demanda si le détective n’était pas bouffé par un de ces crabes bien vicieux, du genre qui prennent leur temps, avançant petit à petit, mais avançant toujours. Il s’approcha d’un pas qu’il voulut assuré et s’arrêta à un mètre de la table.

– Monsieur Vincent Jammes ?

Le type hocha la tête, se leva et lui serra la main avec une vigueur surprenante.

– Monsieur Schäffer, c’est bien ça ?

– Oui. C’est Valériane qui m’envoie.

– Vous voulez commander quelque chose avant qu’on commence ?

Oui, David voulait commander. Il avait soif. Parmi les effets de l’anxiété qui ne le lâchait pas depuis deux longues semaines, il se traînait cette désagréable sensation d’avoir toujours la gorge sèche. Il fit donc signe au serveur et demanda un whisky avec un grand verre d’eau. De son côté, Jammes ramassa son attaché-case et en extirpa un petit dossier marqué « Broca » qu’il posa juste devant lui. Il attendit que le serveur fût parti pour l’ouvrir.

– Bien, monsieur Schäffer, allons-y.

David hocha la tête, et avala une gorgée de whisky.

– L’homme sur lequel vous vouliez obtenir des informations s’appelle Thibault Broca.

– Comment l’avez-vous identifié si rapidement ?

Jammes eut un sourire en coin.

– Mme Ducuing m’a informé que le prénommé Thibault avait habité dans le voisinage d’une jeune fille nommée Clara Joubert. Dans un petit village comme Pouzac, un saut sur le registre des cadastres, et j’avais déjà une liste des noms des propriétaires voisins des Joubert en 2001. De là, j’ai passé un coup de fil à un ami travaillant à la sécu pour croiser ces noms avec le prénom Thibault. Figurez-vous que la recherche a été très rapide puisque les premiers voisins de Joubert, les Broca, avaient un ayant-droit mineur qui s’appelait Thibault, justement. Ne restait alors plus qu’à tirer sur le fil.

– Je vois. Et donc ?

David écouta le privé lui donner les grandes informations concernant le parcours de Broca après son passage à Notre-Dame-de-la-Piété. Le privé acheva son exposé en montrant quelques photos de la ferme d’Esquiule.

– O.K. Valériane m’a laissé entendre que vous aviez peut-être trouvé quelque chose de particulier sur ce type ?

– En effet, j’ai découvert un pan caché et troublant de sa personnalité… Je ne sais pas pourquoi vous vous rencardez sur ce Broca, mais, si vous voulez mon avis, ce mec a un sacré pet au casque, comme on dit.

Un frisson électrisa Schäffer. Un pet au casque suffisant pour tuer des gens ? Le détective fouilla alors dans son dossier, en sortit une enveloppe sur laquelle était marqué « maison Ibos » et la lui tendit.

– Regardez ça, vous allez comprendre.

Le premier cliché avait été pris de l’extérieur d’une maison, depuis un soupirail qui se découpait en bas d’un mur de crépi. En plongée, on distinguait une sorte de petite cave aménagée en bureau. Un détail attira le regard de Schäffer mais la photo était trop petite pour qu’il fût sûr de lui. Il s’empressa donc de passer aux images suivantes montrant une succession de gros plans, et ce qu’il avait cru distinguer se matérialisa sous ses yeux. Schäffer eut le sentiment de faire un voyage temporel vingt ans plus tôt. Sous l’effet du stress, une remontée acide lui brûla la trachée, et il descendit son verre d’eau d’un trait pour chasser le goût aigre qui lui profanait le palais.

– C’est… putain de merde… c’est Clara, elle est partout… c’est une sorte de…

– De « mausolée », c’est le mot que vous cherchez ?

Estomaqué, Schäffer hocha lentement la tête. Un mausolée, oui, il avait sous les yeux un mausolée à la mémoire de Clara. Tous les murs de la pièce en sous-sol étaient tapissés d’agrandissements d’elle, enfant ou adolescente, de notes, de courriers ou cartes postales qui devaient dater de l’époque où Broca et Clara étaient encore amis. Sidéré, David secoua la tête et refit défiler les clichés, un par un, plus lentement cette fois. Il remarqua que bon nombre de photos au mur avaient été découpées de manière que Clara soit la seule à y apparaître. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur un détail, et Schäffer eut le sentiment de recevoir un coup de poing en plein ventre. Un nouveau haut-le-cœur le surprit et lui irrita la gorge. Sur l’image qu’il fixait, le privé avait zoomé sur le bureau, situé au centre de la pièce, dans l’axe de la lumière plongeante qui pénétrait par le soupirail. Posé sur le sous-main, tel le joyau de la collection obsessionnelle de Broca, reposait le cahier intime de Clara. Petit cadenas fixé à la lanière de fermeture, couverture en cuir noir sur laquelle le rai de lumière entrant effleurait les lettres du prénom en surimpression.

– Je… c’est dingue, balbutia-t-il après de longues secondes de stupéfaction.

– C’est préoccupant, je vous le concède. Quelques recherches rapides m’ont indiqué que cette jeune fille avait disparu en 2002, c’est bien ça ?

Schäffer fit un oui mécanique de la tête, puis prit conscience qu’il devait donner le change et réussit à formuler :

– Oui, en juin 2002… Une fugue, apparemment… Elle était très amie avec ce fameux Broca. Visiblement, ce type ne s’en est jamais remis.

– Doux euphémisme.

– Mais… comment… où…

– Après avoir identifié Broca, je l’ai suivi durant trois jours. Mme Ducuing m’avait demandé d’essayer de récolter un maximum d’informations sur lui, ses occupations, ses déplacements. C’est lui qui m’a conduit dans cette maison à Ibos. Un simple tour du propriétaire m’a permis de repérer cette cave. Étant donné que Mme Ducuing avait signalé, dès le départ, un lien entre l’homme qu’elle recherchait et la jeune Clara Joubert, j’ai pensé que cette découverte allait l’intéresser. Si j’en crois votre réaction, je ne me suis pas trompé ?

– Oui, en effet. C’est inattendu, mais très, très éclairant, répondit Schäffer. Et Ibos, c’est une maison secondaire ?

– Juridiquement, elle appartient aux parents de Thibault Broca. Dans les faits, il semble que les parents soient définitivement installés sur la côte atlantique et que leur fils soit le seul à mettre les pieds là-bas. C’est, du moins, ce que j’ai appris en interrogeant les premiers voisins.

Puis, avisant le regard inquiet du client, le privé précisa :

– Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut apprendre en se faisant passer pour un potentiel acquéreur en recherche d’une maison dans le coin.

Schäffer lui adressa un regard reconnaissant. Visiblement, Jammes n’était pas le dernier des imbéciles et il avait veillé à demeurer discret.

– Bien entendu, reprit-il, si je poursuis mes investigations, je vais m’intéresser de près…

– Non, non ! C’est très aimable, mais nous avons ce que nous cherchions, le coupa Schäffer, qui avait du mal dissimuler son trouble.

Jammes lui jeta un regard surpris et persista :

– Ça ne vous intéresse pas de savoir pourquoi Broca a été arrêté hier ?

– Arrêté ! Vous êtes sérieux ?

– Je l’ai vu de mes propres yeux, monsieur. Votre type a dû tremper dans quelque chose de pas jojo, croyez-moi. Il y avait des gars de la scientifique et un chapelet d’uniformes qui ont retourné sa maison d’Esquiule de fond en comble, avant de l’embarquer.

Un flot d’émotions subites menaça de le submerger, et Schäffer dut poser ses mains à plat sur la table pour diminuer la sensation de vertige qui s’emparait de lui. Ne pas lâcher prise immédiatement. Tenir bon, encore un peu. La porte de sortie de cet enfer se dessinait, là, tout près. Il avala son fond de whisky, sortit de sa poche la liasse de billets qu’il avait préparée et la posa sur la table.

– Merci beaucoup, monsieur Jammes. Vous avez fait de l’excellent travail.

*

* *

Schäffer attendit qu’on lui apporte son second verre de whisky, et, dans une série de gestes rapides, il envoya un texto mentionnant son nouveau numéro à Valériane, suivi de : « Appelle dès que tu peux ! » Il retira ensuite la carte SIM de son téléphone et y plaça la nouvelle. Puis il attendit. Le temps lui parut s’éterniser avant que la sonnerie de son portable s’élève, affichant un numéro inconnu. Il décrocha de suite en se tassant sur lui-même, dans un réflexe absurde de discrétion.

– C’est toi ? fit-il à voix basse.

– Évidemment, David. Je t’appelle avec mon nouveau numéro, comme ça tu l’auras. Alors, tu as vu Jammes ?

Ah ça, pour l’avoir vu ! Il se lança dans un résumé de son entrevue, mais l’urgence transpirait derrière chacun de ses mots et son récit était décousu. Valériane sembla néanmoins comprendre l’essentiel.

– Tu me fais flipper, David. J’ai l’impression que tu me décris l’antre d’un malade.

– Mais c’est l’antre d’un malade, Valériane ! réagit-il en haussant légèrement la voix. J’ai les photos, là, juste sous les yeux ! Ce Broca est complètement taré !

– O.K.… Alors… Oh, bon sang… Alors, c’est bien lui ?

– Oui.

David avala une rasade de whisky et ordonna ses idées. Il respira un grand coup et murmura :

– Dans son mausolée de fou furieux obsédé, là, il y a le cahier intime de Clara.

– Quoi ?

– Est-ce que tu comprends ce que ça veut dire ?

Il entendit le souffle de Valériane qui s’accélérait.

– Non, David, non, tu…

– Si, Val. Il faut que j’aille récupérer ce fichu cahier avant que les flics…

– Mais tu es dingue ou quoi ?! paniqua-t-elle. Tu… tu ne peux pas courir ce risque, bordel ! Ce type a déjà tué, David ! Que crois-tu qu’il se passera si tu tombes nez à nez avec lui ?!

Son amie était au bord de la crise d’hystérie, et ses protestations étaient progressivement montées dans les aigus.

– Calme-toi et laisse-moi finir, bon sang ! Ça ne peut pas arriver, Val, parce que les flics ont arrêté Broca ! asséna-t-il avec fermeté.

– Tu es sérieux ? Ils… ils l’ont arrêté ? C’est vrai ?

Et Schäffer ressentit l’immense soulagement qui teintait la voix de son amie.

– Oui. Jammes a assisté à son interpellation hier.

– Alors, c’est enfin fini ? hoqueta-t-elle.

– Presque, Val. On voit le bout du tunnel. Il faut juste que je récupère le cahier.

– Mais tu ne crois pas que les enquêteurs vont perquisitionner cette maison ?

– Peut-être que oui, peut-être que non : elle appartient toujours aux parents de Broca, même s’ils n’y vivent plus… Quoi qu’il en soit, je dois faire main basse sur le cahier avant que les flics ne s’intéressent à cette baraque.

– Merde ! C’est hyper aléatoire, David, tu en as conscience ?

– Oui. Mais il y a une chose qui ne l’est pas, Valériane : si les enquêteurs trouvent ce cahier, ils découvriront qu’on a menti, qu’on est tous reliés à Clara et à… Bref, nous serons dans de sales draps. Donc, je vais y aller.

– Là, maintenant ? s’étrangla Valériane.

– D’ici une heure. Quand la nuit sera tombée.

Il entendit un gémissement étouffé, puis des sanglots.

– Chuuut… Détends-toi, Val, ça va aller. Le plus dur est derrière nous, maintenant.

Et, bon sang, c’était la vérité, le plus dur était enfin derrière eux !

OceanofPDF.com