Précipice
Chapitre 8
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Sa discrétion s’est teintée de noirceur
Dès que Louise eut franchi la porte, Omoko, son chat européen, l’accueillit en faisant des huit entre ses jambes. L’installation récente de Farid avait bousculé les habitudes du félin, le contraignant à partager son territoire avec un intrus. Dès lors, Omoko profitait de chaque absence de Farid pour courtiser sa maîtresse.
– Viens là, mon Gromoko, fit-elle en attrapant son chat. Tu es jaloux, hein, mon chat-fouin ! Mais ce soir, on est en tête à tête. Farid est de garde à la caserne… Eh oui, tu es content, mon gros ?
La gendarme s’installa dans le canapé et se mit à caresser son chat. La boule de poils rousse ronronna, satisfaite de l’exclusivité dont elle jouissait. Profitant de ce temps calme, Louise fit mentalement le point sur l’affaire Ducuing. Une certitude était née dans son esprit : l’homme qui avait agressé la légiste referait parler de lui. Le SALVAC n’avait établi aucune correspondance avec de précédents crimes, mais Louise redoutait désormais que le chiffre 1 placé derrière le sigle « MPC » ne renvoie à la numérotation d’une liste de victimes. Si elle avait raison, la légiste n’était donc que la première d’une série. Louise s’était ouverte de ses craintes à Garnier, son supérieur. Celui-ci avait approuvé, mais lorsqu’elle lui avait demandé de mettre en place une protection autour de Ducuing, il avait refusé tout net. Le commandant était avant tout pragmatique : s’ils avaient véritablement affaire à un tueur en série gouverné par ses pulsions, Ducuing n’avait plus grand-chose à craindre. On n’avait jamais vu, dans l’histoire des crimes en série, un tueur s’en prendre de nouveau à une victime rescapée. Si l’homme devait récidiver, ce serait ailleurs, avec une nouvelle cible. L’argumentaire de la gendarme s’était donc retourné contre elle… Elle embrassa son chat endormi et le posa délicatement sur le canapé.
Il était 19 heures. Louise se posta derrière son ordinateur. Bien qu’elle ne fût pas en service, elle ne pouvait se sortir cette étrange affaire de la tête. Farid n’étant pas là pour lui faire des remontrances, autant en profiter pour avancer un peu. Violaine avait indiqué que Valériane Ducuing n’apparaissait a priori sur aucun réseau social. Étant donné le personnage, ce constat n’était guère étonnant. Bien entendu, Ducuing pouvait utiliser un nom d’emprunt, mais il fallait un accès à ses supports numériques pour le vérifier… Finalement, il est plus simple d’enquêter sur un mort que sur un survivant, songea Louise. Les secrets des macchabées résistent mal aux investigations policières ! L’enquêtrice grimaça ; elle avait le sentiment persistant que Valériane Ducuing avait peur et dissimulait quelque chose.
La gendarme ouvrit le moteur de recherche, entra l’identité de la légiste et tapa sur enter. Un coup d’œil en haut de l’écran lui indiqua huit cent quatre-vingt-dix-neuf résultats en une demi-seconde. La gendarme balaya l’écran : la plupart faisaient référence à la plante valériane ou à l’hôpital Joseph-Ducuing de Toulouse. Louise ajouta donc « médecin légiste » pour affiner sa recherche. La première occurrence renvoyait à un article de La Charente libre qui consacrait un article à l’arrivée de la jeune médecin au sein de l’IML. D’autres papiers suivaient. Certains concernaient des faits divers pour lesquels Ducuing avait été chargée de pratiquer une autopsie. L’un d’eux, datant de septembre 2019, titrait : « Première conclusion médico-légale : l’inconnue de la baie de Loia était âgée d’environ quarante ans. » D’autres parlaient de l’IML de Bordeaux. Parmi eux, l’un annonçait : « L’institut médico-légal de Bordeaux orphelin de père : Georges Vier, le chef de service, part à la retraite. » L’article datait de fin 2019. La gendarme l’ouvrit. Il consistait en un long panégyrique de l’homme qui avait occupé le poste durant plus de vingt-cinq ans. En fin d’article, le journaliste mentionnait les légistes ayant eu la chance de travailler sous la houlette de Vier, et Valériane Ducuing en faisait partie. Pour l’occasion, la jeune femme s’était fendue d’un commentaire repris par le journaliste : « Le départ du Dr Vier est pour nous tous une étape redoutée. Georges Vier est un pilier de l’IML, il a beaucoup œuvré à la renommée du service et a largement contribué à son bon fonctionnement. Je le regretterai, j’ai beaucoup appris à ses côtés. » L’enquêtrice nota le nom de l’ex-médecin-chef. Il pourrait peut-être les renseigner sur la jeune femme. Elle retourna ensuite sur la page de résultats et poursuivit son incursion. Une heure plus tard, elle n’avait rien appris de plus. Elle s’apprêtait à se préparer un plateau-repas, quand son portable professionnel sonna.
– Major Caumont, j’écoute.
– Bonsoir madame. Je suis Romain Ducuing, le frère de Valériane. Je n’ai pas pu vous rappeler plus tôt, désolé.
– Aucun problème, le rassura Louise. C’est très aimable à vous de donner suite.
– Ma mère vient de me téléphoner. Elle m’a rapporté votre visite.
Louise sentit poindre le reproche dans le ton de son interlocuteur. La suite lui donna raison :
– Écoutez, je ne sais pas trop pourquoi vous avez estimé opportun d’interroger ma mère, reprit-il d’un ton désapprobateur, mais votre visite l’a beaucoup perturbée… C’est une dame d’un certain âge et qui vit seule. Vos questions ont rouvert de vieilles blessures, sans parler de l’inquiétude qu’elles ont provoquée ! Pour être franc, cette affaire de cambriolage ne nécessitait pas…
– Il s’agissait d’une tentative de meurtre, l’interrompit la gendarme, agacée par les inflexions moralisatrices du fils Ducuing.
Un long blanc suivit, et Louise décida de se radoucir :
– J’ai préféré édulcorer mon récit auprès de votre mère, afin de ne pas trop l’inquiéter, justement… Mais, en réalité, votre sœur a été victime d’une agression extrêmement violente, elle est passée à un cheveu de la mort.
– Est-ce que… Comment va-t-elle ?
Prenant la mesure du drame, Romain Ducuing venait de parler d’une voix altérée.
– Ne vous inquiétez pas. Votre sœur s’en est tirée avec quelques points de suture à l’avant-bras.
– Vous venez pourtant de dire que l’agression avait été très violente.
Louise lui fit alors un récit précis des faits. Après tout, si sa sœur était décédée, aucun détail ne lui aurait été épargné, non ? De plus, la gendarme souhaitait obtenir des informations. Lorsqu’elle eut terminé, le frère balbutia :
– Bon sang, c’est dingue… Je suis désolé. Je n’aurais pas dû m’en prendre à vous, tout à l’heure…
– C’est oublié. Mais maintenant, j’aurais vraiment besoin de vos lumières.
– Ça va de soi. Que voulez-vous savoir ?
– Le tag dont je vous ai parlé, « MPC/1 », ça vous dit quelque chose ?
– Non, franchement, je ne vois vraiment pas… Mais j’y réfléchirai, ajouta-t-il avec sincérité.
– Et, de manière générale, que pouvez-vous me dire sur votre sœur ? Ses fréquentations ? Son mode de vie ? Bref, tout ce qui pourrait nous aider à mieux la cerner.
L’homme laissa échapper un long soupir, un peu comme s’il ne savait pas par quel bout prendre la question. Finalement, il se lança :
– Valériane est assez spéciale. On ne sait rien d’elle. Elle ne parle jamais de ses envies, de ses goûts, de ses projets. Tant et si bien que l’on peut se demander si elle en a, ajouta-t-il presque pour lui-même. Déjà, enfant, elle avait tendance à être distante et secrète. Mais avec l’âge, sa discrétion s’est teintée de noirceur. Valériane est devenue très taciturne.
– Votre mère a employé le mot « morbide », précisa la gendarme.
– Comment qualifier autrement le tempérament de votre enfant quand il a attenté à ses jours ? lança-t-il avec lassitude.
Louise ouvrit deux grands yeux surpris ; Marie-Claire Ducuing s’était bien gardée de mentionner la tentative de suicide de sa fille. Elle l’avait comparée à un corbillard, s’était appesantie sur son look gothique, avait évoqué le recours manqué à un psychiatre, mais n’avait pas réussi à nommer ce qui devait constituer pour elle un épisode traumatisant.
– Votre mère ne m’en a rien dit. Quand cette tentative de suicide a-t-elle eu lieu ?
– Au début de ses études de médecine. En première ou deuxième année, je dirais.
– Valériane a-t-elle parlé des raisons qui l’avaient poussée à cette extrémité ?
– Pas à moi, en tout cas. J’ai entendu mon père faire plusieurs fois allusion à un épisode de surmenage dans une période compliquée qu’est l’entrée dans l’âge adulte.
– Vous avez l’air sceptique…
– C’est vrai, consentit-il du bout des lèvres. Pour être totalement honnête, j’ai toujours pensé que Valériane dissimulait autre chose, un malaise plus profond.
– C’est-à-dire ?
– Eh bien, soupira-t-il, Marianne, mon épouse, est psychologue scolaire. Nous sommes mariés depuis dix ans, et elle a donc pu… comment dire…
– Se faire une idée de votre sœur ?
– Oui, c’est ça. D’autant que Marianne a eu tout loisir d’observer les relations au sein de notre famille. Selon elle, Valériane présente des troubles de l’attachement précoce.
– Expliquez-moi.
L’homme laissa échapper un nouveau soupir.
– Maman… maman n’est pas une mauvaise mère, au sens où on pourrait l’entendre, mais elle s’est beaucoup investie dans la politique. Elle a été attachée parlementaire, vous le saviez ?
– Oui.
– Quand elle a accepté cette fonction, Valériane avait tout juste six mois. Moi, c’était différent, j’avais déjà quatre ans. Je me souviens plutôt bien de cette période qui a duré cinq ans : ma mère était toujours par monts et par vaux, elle portait de lourdes responsabilités. Je lui parlais assez souvent au téléphone et elle nous rejoignait certains week-ends. Mais ce n’est pas la même chose que d’avoir une mère à temps plein à la maison, vous voyez ?
– Bien sûr.
– Bref, malgré tous ses efforts pour tenir son rôle de mère, elle n’a pas été très présente durant ses cinq années d’attachée.
– Et votre sœur, encore très jeune, a dû se construire avec cette absence ?
– Oui. En cinq ans, nous avons vu défiler cinq filles au pair à la maison… Difficile de s’attacher dans ces conditions. Papa lui-même était présent en pointillé. Il a fait au mieux, bien sûr, mais son travail au cabinet l’accaparait beaucoup.
– Je vois.
– En gros, selon mon épouse, Valériane n’aurait pas bénéficié d’une figure de référence stable censée garantir la sécurité fondamentale dont un enfant a besoin. Elle s’est donc construite sur un mode de défiance, d’évitement relationnel… D’ailleurs, dès qu’elle a pu, elle a mis les bouts ! Préférant l’internat à sa propre maison.
– Vous faites référence à sa seconde à Notre-Dame-de-la-Piété ?
– Pas seulement ! Quand Valériane est revenue à Artiguelouve, elle a demandé à être interne au lycée Jacques-Monod à Pau. L’établissement était pourtant tout proche de la maison.
– O.K. Et savez-vous pourquoi Valériane n’est pas restée à Hendaye ?
Romain Ducuing marqua un long silence. Finalement, il répondit :
– En réalité, je n’en ai aucune idée. Je me souviens juste que, à cette période, elle a commencé à se métamorphoser. Elle a changé de look : maquillage noir, vêtements noirs, cheveux noirs. Elle n’était déjà pas très sociable, mais elle s’est encore plus renfermée sur elle-même. C’était sinistre. Elle semblait vraiment triste.
– Réfléchissez bien : y a-t-il eu un événement qui aurait pu provoquer ce glissement ? Un chagrin d’amour, la perte d’un être cher, l’influence de quelqu’un ?
– C’est difficile à dire pour moi. J’avais quitté le domicile pour continuer mes études à Toulouse. Je ne voyais Valériane que par intermittence, les rares week-ends où je rentrais. Et j’étais certainement trop centré sur ma propre vie pour m’intéresser vraiment à ma petite sœur, confessa-t-il d’un ton coupable.
– Vous étiez jeune, tempéra-t-elle. Et les reproches aujourd’hui ne vous mèneront à rien.
La gendarme se tut et prit un instant pour rassembler ses idées. Apparemment, Romain Ducuing n’était pas en mesure de lui apprendre beaucoup de choses sur le passé de sa sœur.
– Et, pour revenir au présent, que savez-vous de la démission de Valériane et de son départ de Bordeaux ?
– J’ai appris cette décision alors que nous étions réunis chez ma mère l’an dernier pour l’anniversaire de Valériane. Elle a annoncé cela de manière lapidaire entre l’entrée et le plat principal… Elle m’a demandé : « Ça ne te gêne pas si j’emménage à Sarrouilles ? » Cette maison est un héritage que nous partageons tous les deux, précisa-t-il. Et comme tout le monde la regardait sans comprendre, elle a ajouté : « Je viens de démissionner de l’IML et j’ai décidé de quitter Bordeaux pour me mettre au vert. »
– Je vois. Avec le recul, avez-vous la moindre idée du motif de cette démission ? Un conflit ? Une rivalité ? Des problèmes de vie personnelle, peut-être ? s’enquit Louise.
– Non, non, j’ignore tout des causes de son départ. Comme je vous l’ai expliqué, Valériane a toujours été très secrète.
Louise laissa échapper un petit soupir et décida d’attaquer sous un autre angle.
– Et, à votre connaissance, votre sœur aurait-elle pu provoquer la colère ou la haine de quelqu’un ?
– La haine de quelqu’un ?
– J’essaie de voir si la vengeance pourrait constituer la motivation de l’agresseur, expliqua-t-elle.
Romain Ducuing prit alors le temps de la réflexion. Puis il répondit d’un ton résigné :
– Désolé, madame, j’ai beau chercher, je ne vois pas.
Malgré sa frustration, Louise s’obligea à poursuivre :
– La démission de votre sœur remonte à dix-huit mois, vous n’avez eu aucun contact avec elle, depuis ?
– Si, si. Quelques jours après ce fameux anniversaire, je lui ai téléphoné. J’ai essayé à trois ou quatre reprises, et finalement je lui ai laissé un message. Elle m’a répondu, quelques jours plus tard, par un simple texto : « Ne t’inquiète pas, j’ai besoin de temps et de tranquillité mais je sais où je vais. Bises », récita-t-il, avec émotion. J’ai bien compris le message et je me suis donc abstenu de revenir à la charge.
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