Précipice
Chapitre 27
– 27 –
J’ai appris pour son décès
Située à dix minutes de l’aéroport, la zone d’activité commerciale de Pau-Lescar s’étendait au cœur d’un dédale de réseaux routiers et de voies d’accès desservant entrepôts, entreprises et sièges sociaux. Julien Keller emprunta une allée, les yeux fixés sur le nom de Perdotti qui s’affichait en lettres capitales bleu roi au sommet d’un bâtiment en retrait. Il bifurqua sur une voie, contourna une fabrique de chaussures, et avisa enfin l’accès à la société Perdotti, spécialisée dans la conception de matériels de sports nautiques, et dans laquelle David Schäffer travaillait comme ingénieur au sein du pôle « recherches et développement ».
Le gendarme trouva une place sur le parking visiteurs et se dirigea vers l’entrée principale. Il se présenta à l’accueil où une hôtesse enregistra son nom, lui donna un badge, et prévint M. Schäffer que son rendez-vous de 11 heures était arrivé. L’homme se présenta rapidement à lui. Tenue soignée mais décontractée, conformément au code actuel des jeunes cadres dynamiques : jean de belle facture, chaussures en cuir noir, pull Ralph Lauren. Schäffer dégageait une impression agréable, avec son mètre quatre-vingts, son visage harmonieux bien que quelconque, et ses cheveux châtain clair coiffés façon out of bed.
Ils traversèrent un vaste atelier bruyant composé d’espaces vitrés dédiés aux tests de prototypes, de systèmes mécaniques ou de matériaux aux propriétés innovantes, autour desquels fourmillaient une flopée d’ingénieurs. Ils franchirent ensuite une porte automatique et montèrent un escalier en haut duquel se trouvait une cafétéria.
– On sera plus tranquille ici, mon bureau est dans un open space, précisa David Schäffer. Vous voulez boire quelque chose ?
Keller opta pour un jus de fruits et s’assit à une table près de la baie vitrée donnant sur la zone industrielle. Schäffer revint une minute plus tard avec un petit plateau.
– J’ai souhaité vous rencontrer concernant l’un de vos anciens camarades de Notre-Dame-de-la-Piété, entama Julien.
– Vous parlez de Magyd ?
– En effet.
– J’ai appris pour son décès, dit Schäffer, la mine sombre. Triste nouvelle. Dans les journaux, ils disent que c’est un meurtre. C’est à peine croyable.
Keller approuva d’un mouvement de tête et attendit.
– En fait, je n’ai pas revu Magyd depuis le lycée. On s’est donné quelques nouvelles, de loin, pendant quelques temps, puis on a fini par se perdre totalement de vue. Donc, bon…
– Oui, ses parents me l’ont dit. Mais, étant donné que vous avez été très proche de lui, vous pourrez sûrement me renseigner sur son passé, et notamment sur sa dernière année scolaire au lycée d’Hendaye.
– Vous renseigner ? répéta Schäffer, avant d’avaler une gorgée de son soda.
– Oui, c’est ça. Tout peut être utile, n’hésitez pas à balayer large. Parlez-moi de votre ancien ami.
L’homme sembla désarçonné. Il fronça les sourcils, plongea son regard dans son verre, but de nouveau, puis se lança dans un descriptif de Magyd conforme à tout ce que Keller avait déjà entendu. Rien de nouveau sous le soleil. Le gendarme décida alors de passer à la vitesse supérieure :
– « Vidéo 36 », ça vous évoque quelque chose ?
– Vidéo 36 ? répéta David, surpris. Non… non, je ne vois pas.
– O.K. Et Valériane Ducuing ?
Schäffer fit non de la tête. Mais il semblait fouiller dans ses souvenirs, et Keller lui laissa du temps.
– Désolé, finit-il par dire. Je ne crois pas connaître cette femme. Est-elle censée me dire quelque chose ?
– Elle était en seconde quand vous étiez en terminale.
– Ah ! Pas étonnant qu’elle ne me dise rien, alors.
– Elle suivait l’option natation. Vous aviez des entraînements communs, précisa l’enquêteur en lui montrant la photo du dossier d’inscription que Léa lui avait envoyée par MMS.
– Son visage ne m’est pas totalement étranger, en effet. Mais je n’ai pas de souvenir précis d’elle.
L’ancien élève avala une nouvelle gorgée de soda, puis il fit tourner le verre entre ses doigts, hésitant à dire quelque chose. Finalement, il se décida :
– Je ne comprends pas trop. Quel rapport entre cette fille et Magyd qui faisait athlétisme ?
Keller masqua au mieux ses propres interrogations.
– L’enquête en cours ne me permet pas de vous répondre. Mais vous êtes certain que cette jeune fille ne fréquentait pas Magyd Ayed ?
– Il est vrai que Magyd cumulait les conquêtes, cependant je m’en souviendrais.
– Et, selon vous, est-ce que Magyd Ayed avait des zones d’ombre ? Cachait-il quelque chose ? Un secret ? Une histoire qu’il aurait pu taire à son entourage familial ?
Schäffer écarquilla les yeux, puis partit d’un petit rire.
– Non ! Non, je vous assure que Magyd était quelqu’un de très entier, vraiment pas du genre à dissimuler quoi que ce soit.
Le gendarme se rendit à l’évidence. Si Ayed avait caché un pan de sa vie à ses propres parents, pouvait-on pour autant le qualifier de dissimulateur ? En réalité, qui s’ouvrait de sa sexualité à ses parents, notamment quand celle-ci n’était pas tout à fait conforme à leurs convictions morales ?
– O.K., et à votre connaissance, Ayed entretenait-il une forte rivalité, une relation hostile ou haineuse avec quelqu’un ?
– Non. Magyd a certainement eu quelques différends avec des gars du lycée, mais rien qui m’ait marqué. On était ados, donc les guéguerres à la noix n’étaient pas rares.
– Je vois, fit Keller d’une voix résignée. Une dernière question : est-ce que les lettres MPC vous évoquent quelque chose ?
– MTC ?
– MPC, répéta le gendarme, en appuyant sur le P.
Schäffer eut une moue dubitative.
– Honnêtement, là, comme ça, je ne vois pas. Ce sont des initiales ?
– Désolé, mais je ne peux pas vous répondre, esquiva le gendarme, en se levant.
Il remercia alors l’ingénieur pour le temps qu’il lui avait consacré, lui laissa sa carte et prit congé, sans se douter que le pull Ralph Lauren de son interlocuteur dissimulait avantageusement une chemise trempée de transpiration.
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