Précipice
Chapitre 26
– 26 –
J’ai vécu les heures les plus douloureuses de ma vie
Louise fixait le bitume d’un regard absent. La bruine et la brume recouvraient le piémont d’une épaisse fumerole qui engloutissait les lointains sommets et anéantissait toute perspective. À l’image de cette enquête, se dit la gendarme, accablée par l’étrange sentiment d’être en pilotage automatique. Le sigle « MPC » était bien apparu dans la déposition recueillie par les gendarmes hendayais ayant enquêté sur la voiture vandalisée du prof. Une piste s’ouvrait donc, et Louise aurait dû s’en réjouir. Pourtant, un étrange sentiment de gêne refusait de la lâcher depuis son lever. Qu’est-ce qui ne va pas, ma vieille ? finit-elle par se demander. Elle s’obligea à réfléchir, et une évidence s’imposa d’un coup : vision tubulaire.
– Qu’est-ce que vous dites ? l’interrogea Léa Badenco, en quittant un instant la route des yeux.
Louise réalisa qu’elle venait de parler à haute voix.
– Je pensais à nos investigations et à ce malaise qui me poursuit depuis mon réveil, ce matin. J’essaie de comprendre d’où il vient.
– J’ai entendu le mot « tubulaire », la relança Badenco, comme Louise s’était tue.
– Oui, vous avez bien entendu. J’ai le sentiment de regarder les faits à travers un tube.
– Pas de vue d’ensemble, c’est ça ?
– Exactement. Les éléments s’enchaînent, et nous empruntons la voie qu’ils nous ouvrent, à l’aveugle, appuya-t-elle.
La jeune gendarme tourna un instant la tête. Elle plissa le front dans une expression plus désapprobatrice qu’évaluative et rétorqua :
– C’est le principe même d’une enquête. Nous suivons une piste pour voir où elle nous conduit, où est le problème ? En plus, vous dites cela au moment même où nous avons établi une connexion entre la signature du tueur et le tag sur le pare-brise de ce prof ! J’avoue ne pas vous suivre !
Louise laissa échapper un soupir.
– Léa, ne le prenez pas mal, mais j’ai de la bouteille dans le métier, et je n’ai pas l’habitude d’avancer sans savoir ce que je cherche…
Au moment même où les mots franchissaient la barrière de sa bouche, Louise prit conscience de son indélicatesse. Sa collègue et elle avaient péniblement rangé les armes pour établir un terrain d’entente professionnel, et voilà que, en quelques mots, elle rouvrait les hostilités ! Elle jeta un œil oblique vers la conductrice et comprit qu’elle avait, hélas, de bonnes raisons de se mordre les doigts. Avec son regard intransigeant et son casque de cheveux très courts qui accentuait les angles de son visage, Badenco arborait une mine sévère et réfrigérante. Comme Violaine lui manquait !
– Pas de problème, trancha-t-elle d’un ton glacial. Vos propos ont le mérite d’être clairs ! Mais, si vous me le permettez, j’entends poursuivre l’enquête avec des méthodes d’investigation éprouvées, plutôt que de prêter oreille aux atermoiements confus d’une coéquipière qui se réfugie derrière son expérience pour masquer son manque d’arguments !
Prends-toi ça dans les dents, ma cocotte ! En même temps, tu ne l’as pas volé… Louise se rencogna dans son siège et s’astreignit au silence. Elle avait fait suffisamment de dégâts pour aujourd’hui. Le reste du trajet se déroula donc dans un silence tout aussi parfait que lourd de tension, et Louise accueillit avec soulagement la vision du panneau de sortie « Capvern ». Dans moins de dix minutes, elles seraient chez Chaban et, avec un peu de chance, sa déclaration les aiderait à développer une vue d’ensemble.
*
* *
Vestige des années 1970, la maison de l’ancien préparateur physique consistait en un cube chapeauté d’un toit à une seule pente. Les murs étaient habillés de demi-cercles enchâssés qui faisaient comme un manteau de vieilles écailles défraîchies. Postée en retrait de la départementale, la baraque disposait d’un grand jardin, et à en croire la balançoire et les vélos posés contre le mur à côté de l’entrée, Chaban avait des enfants.
Louise attrapa sa sacoche sur la banquette arrière et ferma la voiture pendant que Badenco poussait le portillon. Un chemin de pierres plates – puzzle multicolore sur un lit de ciment gris – conduisit les gendarmes jusqu’à l’entrée. Badenco prit les devants et frappa énergiquement. Quelques secondes plus tard, un quadragénaire apparut. Allure sportive, crâne rasé de près, visage harmonieux et avenant, physique avantageux. Il était plutôt bel homme.
– Monsieur Chaban ?
– Lui-même. Je suppose que c’est vous qui m’avez appelé, hier ?
– Oui, major Léa Badenco et major Louise Caumont.
Chaban s’écarta pour les inviter à entrer. L’intérieur était décoré de meubles foncés en bois exotique, de tentures, tapis et coussins aux motifs tribaux et aux couleurs chaudes, et de masques africains. Leur hôte les installa côté salon où un immense canapé d’angle affaissé épousait la longueur de deux murs. Des revues du National Geographic traînaient çà et là, et quelques piles de livres écornés s’empoussiéraient sur des étagères en désordre ou à même le sol. Oublié sur la table basse, un bas de pyjama d’enfant ajoutait au fouillis ambiant.
– Café ? Thé ?
Les deux gendarmes optèrent pour un café. Pendant que leur hôte s’affairait côté cuisine, Louise détailla une grande photo d’un couple en noir et blanc qui trônait sur un des murs. On y voyait Chaban alors assez jeune – vingt-cinq, trente ans maximum – en compagnie d’une jolie femme pétillante. Tous deux posaient de plain-pied, vêtus de bermudas, tee-shirts et chaussures de randonnée. On distinguait à l’arrière-plan une impressionnante chaîne de montagnes. Une nouvelle fois, la gendarme nota que le prof ne manquait pas de charme. Une chevelure de boucles claires indisciplinées encadrait à l’époque son visage souriant, et une barbe naissante complétait ses allures de baroudeur sportif.
– Voilà, fit-il en déposant un plateau sur la table basse. (Au passage, il attrapa le bas de pyjama et le lança vers un angle du canapé.) Je vous écoute.
Louise ouvrit la bouche, mais Badenco la devança d’un quart de seconde :
– Comme vous l’a expliqué ma collègue hier, nous souhaitons revenir sur votre passage à Notre-Dame-de-la-Piété, notamment sur la dégradation de votre voiture. Que pouvez-vous nous dire sur cet événement ?
L’homme eut une moue dubitative.
– Pas grand-chose, à dire vrai ! Ma vieille Peugeot 205 a été saccagée sur le parking du lycée. J’ai déclaré l’incident au directeur et je suis allé porter plainte. Les gendarmes d’Hendaye ont conduit une enquête pour la forme, enfin, je veux dire… (il rougit) ça n’a rien donné. Il n’y avait pas de témoin, et les enquêteurs n’allaient pas non plus auditionner tous les élèves du lycée, je peux le comprendre.
– Vous-même n’avez jamais soupçonné quiconque ? Un ou des élèves qui auraient voulu vous porter atteinte ?
L’homme parut surpris et secoua la tête.
– Non, franchement, ça ressemblait plutôt à du vandalisme gratuit. Je ne l’ai pas pris pour moi.
– D’accord. Et, parmi les élèves, certains s’étaient-ils déjà illustrés par des faits de petite délinquance ?
– Je ne crois pas, répondit Chaban amusé, Notre-Dame-de-la-Piété n’était pas vraiment le genre d’établissement à accueillir des jeunes à problème.
– Pourtant votre voiture a bien été vandalisée.
– Oui, c’est vrai. Mais je n’ai jamais dit que les lycéens étaient des petits anges ! À l’adolescence, certains dérapages peuvent se produire… des bêtises, plus ou moins préjudiciables, mais qui demeurent des incidents isolés.
Badenco acquiesça et choisit un nouvel angle d’attaque :
– Sur la déposition que vous avez faite à l’époque, vous avez mentionné que votre véhicule avait été tagué du sigle « MPC ». Ces lettres ne vous évoquent rien ?
– Je me suis posé cette question, vous imaginez bien, mais je n’ai jamais établi aucun lien avec les élèves. Évidemment, depuis votre appel, je n’arrête pas d’y repenser, mais ces trois lettres ne me disent vraiment rien.
Chaban marqua un temps d’arrêt, légèrement hésitant, puis se décida :
– Dites-moi… pourquoi vous intéressez-vous à cette vieille histoire ?
– Désolée, monsieur, mais nous ne pouvons pas vous répondre.
Louise se racla alors la gorge et décida de sortir de l’ombre :
– Est-ce que le nom de Magyd Ayed vous dit quelque chose ?
– Magyd Ayed, oui, bien sûr ! Il a quand même fini champion olympique !
– D’accord, et, durant votre année au lycée privé, êtes-vous intervenu directement auprès de ce jeune ?
– Oui. En fait, en 2001, je sortais de STAPS et je préparais le CAPES. Notre-Dame-de-la-Piété recrutait pour un remplacement d’un an, et j’ai déposé ma candidature car ce job constituait une opportunité. J’ai été embauché en qualité de préparateur sportif, titre plutôt ronflant, puisque l’essentiel de mon travail consistait à assister les entraîneurs en proposant des sessions d’échauffement et de renforcement musculaire ciblé… Bref, j’étais sur un poste transversal et j’intervenais dans les disciplines sportives phares du lycée, dont la section athlétisme que suivait Magyd.
– Que pouvez-vous nous dire sur lui ?
– Pff… C’est assez loin, vous savez… Disons que je me souviens d’un jeune assez vif, fonceur, au caractère bien trempé. Il affichait facilement des grands airs frondeurs. Il avait tendance à bomber le torse pour un oui ou pour un non et il n’était pas toujours facile à discipliner. Cependant, c’était une véritable graine de champion. Vous savez, dans le domaine du sport de haut niveau, tout compte. Le physique autant que le mental ! précisa-t-il en pointant un index sur sa tête. Magyd faisait partie des jeunes qui avaient vraiment la gagne.
– O.K. Et vous souvenez-vous de ses fréquentations ?
Il ouvrit deux grands yeux, se mit à réfléchir, puis lança :
– Non, franchement, c’est beaucoup trop lointain.
Badenco sortit alors la liste des amis d’Ayed que lui avait envoyée Julien Keller et la lui tendit. L’homme la parcourut et réagit :
– Alexandre et David Schäffer ! Oui, oui, je me souviens d’eux, maintenant. Ils étaient jumeaux – enfin, « faux jumeaux », comme on dit, parce qu’ils ne se ressemblaient pas vraiment. Ils étaient inscrits en section natation, et l’un des deux, impossible de vous dire lequel, était très prometteur. En revanche, je ne sais pas s’ils fréquentaient Magyd. J’intervenais uniquement durant les entraînements, et comme ils ne pratiquaient pas la même discipline…
– D’accord, admit Badenco d’une voix déçue.
– Et le nom de Ducuing vous est-il familier ? relança Louise, en sortant une photo du dossier d’inscription de l’époque.
– Bien sûr que je me rappelle, difficile d’oublier, répondit-il, visiblement contrarié.
Malgré le froid entre elles, les deux gendarmes échangèrent un regard intrigué.
– Monsieur Chaban ? relança Louise.
– C’est une longue histoire… Et, pour être tout à fait franc, il s’agit précisément du genre de souvenirs qui laisse un arrière-goût amer. Il s’en est fallu de peu que je perde ma place et mon droit à l’enseignement !
Louise rouvrit sa sacoche et en sortit un sachet transparent.
– Le genre de souvenirs lié à ceci ?
Chaban observa le sachet d’un air ahuri et demanda :
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Un string. Un string d’adolescente, à en croire le motif de papillon à paillettes argentées qui orne le haut de la dentelle.
L’homme devint livide, secoua la tête dans une expression mêlant rage et consternation, puis se défendit avec véhémence :
– Je ne sais pas où vous avez trouvé ce truc et ce que vous croyez savoir, mais vous faites fausse route !
– Nous l’avons trouvé dans votre dossier, entre deux formulaires, le renseigna Louise.
– Vous n’êtes pas sérieuse ? s’énerva-t-il.
– Je vous assure que c’est vrai : ce dessous est tellement fin qu’il est passé inaperçu au moment où votre dossier a été porté aux archives.
Chaban se passa énergiquement les mains sur le visage, comme s’il plongeait en plein cauchemar et qu’il voulait se réveiller. Puis il se leva d’un bond et, les poings serrés, les traits furieux, il commença à déambuler en apostrophant les enquêtrices :
– Mais dites-moi que je rêve ! Dites-moi que je rêve, bon sang ! Comment un truc pareil est-il possible ?! Cette histoire n’en finira donc jamais, c’est ça, hein ?
– Monsieur Chaban, calmez-vous, s’il vous plaît, fit Louise d’une voix posée. Nous souhaitons simplement recevoir votre témoignage pour tenter de comprendre comment cette culotte a fini dans votre dossier, sachant que nous ne sommes pas stupides au point d’imaginer que vous l’y avez placée vous-même.
Ces derniers mots atténuèrent un peu sa colère. Il laissa échapper un long soupir et revint s’asseoir, mais ses jambes tressautaient encore nerveusement.
– Ça a commencé vers… vers le mois de novembre 2001, je crois. Toute cette histoire concerne la meilleure amie de Valériane Ducuing. Clara et elle étaient inséparables.
– Clara ?
– Clara Joubert.
– Un instant, s’il vous plaît, l’interrompit Louise en fouillant dans sa sacoche.
Elle en sortit l’organigramme qu’elle avait élaboré à partir des premiers éléments glanés au lycée la veille et hocha la tête.
– C’est bien ce qui me semblait, fit-elle à l’adresse de Badenco. Clara Joubert partageait la chambre de Ducuing à l’internat. Elles étaient aussi dans la même classe de seconde et pratiquaient la natation. Allez-y, monsieur Chaban, poursuivez, je vous prie.
– Eh bien, cette ado, Clara, a fait une véritable fixette sur moi… Je… Je n’avais que vingt-deux ans à l’époque, et Clara a développé une sorte d’attachement… d’attachement sexualisé, précisa-t-il en jetant un regard stressé aux deux gendarmes. À ses yeux, je suppose que notre différence d’âge était un détail, mais elle ne l’était pas pour moi ! assura-t-il avec force. Cependant, je n’avais pas les armes, j’étais trop jeune ! J’aurais dû en parler à la direction. C’est quelque chose d’évident avec l’expérience ! Mais, à ce moment-là, je redoutais qu’on me rende responsable, qu’on me reproche de ne pas avoir su adopter le comportement adéquat !
– Monsieur Chaban, intervint Louise. Tout va bien. Calmez-vous, respirez, et essayez de raconter cette histoire de manière factuelle, et dans l’ordre chronologique, d’accord ?
L’homme ferma les yeux et expira longuement. Quand il reprit, il semblait avoir recouvré ses esprits.
– Clara était une très jolie jeune fille, exaltée, extravertie et intelligente. Elle présentait un excellent niveau en natation et possédait l’état d’esprit d’une vraie gagnante. Pour être franc, elle a rapidement éveillé mon intérêt. J’étais alors à mille lieues de me douter de la tournure que cela prendrait. Comme avec tous les élèves prometteurs, je me suis investi davantage. Dit comme ça, ça peut paraître dégueulasse, mais j’ai aujourd’hui suffisamment d’expérience pour vous affirmer que c’est un fait universel : vous donnez d’autant plus que vos efforts portent leurs fruits. A-t-elle mal interprété mon engagement à ses côtés ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’elle a rapidement développé une attitude équivoque avec moi.
– C’est-à-dire ?
Chaban souffla en secouant la tête, un sourire grinçant sur les lèvres.
– Elle minaudait. Ses regards étaient ambigus. Elle requérait mes conseils pour un oui ou pour un non. Elle ne manquait jamais une occasion de me faire entrer dans les vestiaires. Elle s’amusait à souffler le chaud et le froid, tantôt collée à moi, tantôt m’ignorant totalement. Elle posait ses mains sur mes épaules ou sur mes pectoraux, l’air de rien. Mais je vous assure qu’on sait tous faire la différence entre un geste machinal et un geste chargé d’intention ! Et ses gestes étaient intentionnels, affirma-t-il en fixant son regard sur les enquêtrices. Cette jeune fille me draguait.
– O.K., fit Louise. Et si j’ai bien compris vos propos tout à l’heure, vous n’en avez pas parlé.
– Non. Enfin, si, à l’une de mes collègues avec qui je m’entendais bien : Amélie Dupain. Une prof de français qui était assez jeune. Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans. Nous nous entendions bien, elle et moi. C’était sa troisième année d’enseignement. Mais Amélie refusait de prendre mon histoire au sérieux. Elle en riait, en disant que je devais dédramatiser, que tous les jeunes, à cet âge-là, sont chamboulés par leurs hormones. En réalité, mais je l’ai compris bien plus tard, j’étais gêné à double titre : j’étais l’homme et j’étais l’adulte. Deux bonnes raisons d’être pointé du doigt si les choses dégénéraient.
– Comment cela aurait-il pu dégénérer ? s’enquit Louise. Après tout, sans votre consentement, il ne pouvait rien se passer, non ?
– Oh ! Les victimes de harcèlement sont donc consentantes, c’est ça ?
La gendarme se raidit, examina son propos, puis finit par lui demander :
– Vous diriez que vous étiez victime de harcèlement ?
– Comment qualifieriez-vous l’attitude d’une personne qui se trouve en permanence sur votre chemin, qui invoque des motifs fallacieux pour vous accaparer ou passer du temps en votre présence, qui vous effleure sans vergogne, qui vous jette des œillades aguicheuses et qui prend des poses suggestives dès que vos yeux se posent sur elle ?
Un silence de mort suivit la tirade du prof de sport. Finalement, Louise détourna les yeux du visage défait de Chaban et demanda :
– Vous n’avez pas envisagé de clarifier les choses une fois pour toutes avec cette ado ? Après tout, vous aviez autorité et, comme vous le dites, vous étiez l’adulte, non ?
– Personne n’avait autorité sur Clara ! Mais peu importe… Je m’étais, en effet, résolu à aborder la question avec elle tant cette situation devenait dérangeante. Mais il y a eu la fugue et ça m’a coupé dans mon élan. Je me suis dit que cette môme avait sûrement des problèmes et qu’un recadrage de ma part pourrait être assimilé à un rejet. Elle n’avait certainement pas besoin de ça.
– Une fugue ?
– Oui, Clara s’est volatilisée pendant une semaine. Mais, au début, on ne parlait pas de fugue.
Chaban laissa échapper un soupir, il avait l’air tourmenté. Finalement, il poursuivit son récit :
– Ça devait être début février. En 2002, donc. Je suppose que vous pourrez vérifier la date exacte avec les gendarmes alors en charge du dossier. Clara a disparu un vendredi en fin d’après-midi, après avoir pris le train pour rentrer chez elle. Le père, ne la trouvant pas à la gare où il devait la récupérer, a essayé d’appeler le lycée, mais il était trop tard, tout le monde était parti. Il a donc dû prévenir la police. Bref, après les vérifications d’usage, une enquête pour « disparition inquiétante » a été ouverte… Je me souviens qu’une équipe de gendarmes a déboulé le lundi matin au lycée. À leur attitude et à leurs questions, on a vite compris qu’ils redoutaient une affaire grave, certainement un enlèvement. Le qualificatif de « disparition inquiétante » était dans toutes les bouches. Ils ont interrogé les profs, les pions d’internat et les amis de Clara, dont cette fille, Valériane Ducuing. Suite aux auditions, le climat est devenu effervescent au sein de l’équipe pédagogique et des jeunes du lycée. En salle des profs, tout le monde commentait l’affaire et l’inquiétude augmentait au fil des jours. Et puis, d’un coup, Clara est réapparue, fit-il, paumes ouvertes, d’une voix ébahie. À la fin de la semaine, juste avant la fermeture du week-end ! Paf ! Elle a surgi tranquillement d’on ne sait où, comme par enchantement !
Les deux gendarmes se regardèrent de nouveau, avec circonspection, cette fois. Dans le cadre de leur enquête, le récit de Chaban avait tout du cheveu sur la soupe. Nouvel indice ? Fausse piste ? Qu’est-ce que cette Clara Joubert venait faire dans leurs recherches ? Malgré ses incertitudes, Louise s’obligea à demander :
– Et donc ? Qu’a-t-elle donné comme explication ?
– Clara a dit qu’elle avait « juste fugué », fit-il en mimant des guillemets. Mais, de ce que j’en ai su, elle n’a jamais donné la moindre raison à son passage à l’acte, ajouta le prof. Et, croyez-le ou non, la vie a repris son cours comme si de rien n’était, jusqu’au rebondissement final.
– C’est-à-dire ?
– Clara a de nouveau fugué. La veille des grandes vacances. Mais, cette fois-ci, elle n’est jamais réapparue. Le père réfute la thèse de la fugue, il a créé une page Facebook intitulée « Retrouver Clara », en 2005. Je n’ai pas regardé depuis des lunes, mais je crains qu’elle ne soit toujours active.
Un long silence s’installa. Léa et Louise tentaient d’associer cette révélation aux éléments de leur enquête. En vain. Le micmac demeurait illisible, comme si un esprit farceur les mettait au défi en mélangeant entre elles les pièces de plusieurs puzzles.
– Vous avez dit que les agissements de Clara avaient manqué de vous faire perdre votre poste ? finit par relancer Badenco.
Chaban s’empourpra.
– Oui, désolé, je suis passé là-dessus. Ces souvenirs sont plutôt désagréables. À dire vrai, je crois que je me suis senti souillé.
– Expliquez-nous, s’il vous plaît.
– Comme je vous l’ai dit, au moment où Clara a fugué pour la première fois, il y avait cette idée d’une disparition inquiétante et il planait dans l’air une sorte d’hystérie collective. Dans ce contexte, certaines personnes – des élèves, je suppose – ont laissé entendre aux enquêteurs que Clara entretenait une liaison secrète avec moi. Évidemment, les gendarmes se sont engouffrés dans cette brèche et m’ont cuisiné là-dessus !
À ces mots, Louise comprit mieux pourquoi l’ancien préparateur physique avait réagi avec autant de nervosité et de colère quand elle avait commencé à l’interroger sur le sous-vêtement affriolant retrouvé dans son dossier.
– Vos collègues, ils m’ont vraiment mis à mal, vous savez, ajouta-t-il avec amertume. Heureusement que je fréquentais quelqu’un à l’époque et que nous partagions un appartement à Hendaye. Ça ne prouvait rien, mais c’était déjà ça. Pendant l’interrogatoire, je me suis défendu en expliquant la vérité. Sauf que le silence que j’avais conservé autour de l’attitude de Clara s’est retourné contre moi. Si la situation me dérangeait vraiment, n’était-il pas suspect que je ne l’aie pas signalée à la direction ? J’ai indiqué m’être ouvert de mes difficultés auprès d’Amélie Dupain, ma collègue. Elle a été reçue, elle aussi, et elle a confirmé mes propos. Mais ça ne suffisait pas, puisque Clara était toujours portée disparue ! Heureusement, elle est revenue le surlendemain du jour où j’ai été auditionné.
– Ce retour vous a donc disculpé aux yeux des gendarmes.
– Non, pas immédiatement. J’ai été mis hors de cause après un examen gynécologique que le père de Clara a exigé. Fort heureusement, la gamine était encore vierge, ajouta-t-il avec émotion… Mais si ça n’avait pas été le cas, hein ? Vous imaginez un peu ?
Louise hocha la tête, d’un air compatissant, puis s’enfonça dans le canapé. Une idée était en train de se faire jour, une idée, peut-être absurde, mais après tout, pourquoi pas ?
– Cette rumeur de liaison a filtré au lycée, et j’ai vécu les heures les plus douloureuses de ma vie, reprit-il avec émotion. Les œillades suspicieuses des collègues, quelques quolibets d’élèves dans les couloirs. On a beau dire que la présomption d’innocence prévaut, c’est un mensonge ! Vidal m’a même envoyé une convocation pour le vendredi 17 heures. La suspension me pendait au nez. Mais, Dieu merci, Clara est revenue juste avant que je n’entre dans ce foutu bureau.
Les propos de Chaban convainquirent Louise de suivre son idée.
– Monsieur, avez-vous appris l’identité du ou des élèves ayant porté auprès des enquêteurs des accusations calomnieuses vous concernant ?
À cette question, Badenco tressaillit, elle venait de comprendre le cheminement mental de sa collègue.
– Non, et, pour être honnête, ça m’importait peu. Certains élèves avaient probablement été témoins du manège de Clara et ils en avaient déduit quelque chose de faux.
– Pourtant, il existe une autre possibilité. Le casse de votre voiture en décembre. Ces accusations en février. Serait-il totalement farfelu d’imaginer que quelqu’un vous en voulait ?
– M’en voulait ? s’étrangla-t-il.
– Un élève amoureux de Clara et jaloux de l’intérêt qu’elle vous portait, par exemple ?
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