Précipice
Chapitre 66
– 66 –
Était-il enfin prêt à se mettre à table ?
Louise poussa la porte de la salle de travail sur les coups de 17 heures. Léa et Julien étaient en pleine conversation et, au regard de leurs mines fermées et du ton de l’échange, la gendarme comprit que le happy end de l’enquête n’avait pas encore eu lieu. À son approche, Léa s’interrompit et leva les yeux vers elle. Elle paraissait à cran.
– Que se passe-t-il ? osa Louise.
– Nous n’avons pas avancé d’un iota, lui répondit sèchement sa jeune collègue. Joubert campe sur ses positions de déni : je suis à deux doigts de l’emplafonner ! Qui plus est, les résultats du labo sont arrivés, dans l’après-midi : le sang sur les baskets provient d’un cochon ! Tu le crois, ça ?!
– D’un cochon ?
– Face à nos questions, Joubert s’est rappelé qu’il avait porté ces baskets lorsqu’il avait aidé un ami à faire le pèle-porc, l’hiver dernier, précisa Julien.
– Pour finir, l’analyse du jogging Adidas n’a rien révélé. Le seul ADN présent sur le vêtement est celui de son propriétaire.
Louise préféra garder le silence.
– Qu’il passe ou non aux aveux, avec la preuve vidéo, il est cuit, raisonna Julien.
– Certes, mais tu oublies une chose : pendant que Joubert refuse de parler, son complice continue tranquillement de tailler ses arbrisseaux, comme si de rien n’était !
Quelqu’un frappa à la porte, coupant court à l’échange, et un jeune bleu fit son apparition.
– Je suis désolé de vous déranger, major Badenco, mais votre suspect demande à vous voir.
– Joubert ?
– Oui. Il est très agité, il crie qu’il doit absolument parler aux enquêteurs, que c’est urgent. Alors…
Léa jeta un regard excité à ses collègues. La requête inattendue venait de faire renaître l’espoir. Après vingt-huit heures de garde à vue, l’homme sortait de sa réserve ! Était-il enfin prêt à se mettre à table ?
*
* *
Postée derrière la vitre sans tain, Louise détailla Roman Joubert. L’homme paraissait encore plus exténué que la veille, mais une lueur vive – presque fiévreuse – enflammait ses pupilles. Il fixait un point invisible, droit devant lui, mains crispées sur la table, alors que ses jambes tressautaient nerveusement. Son impatience était manifeste. Dès que Léa et Julien firent leur entrée, Joubert tourna le regard dans leur direction. À sa manière de tendre le cou vers eux, de se redresser fébrilement comme un enfant qui piaffe avant d’être autorisé à donner la bonne réponse, Louise sentit les mâchoires du doute se refermer sur elle : l’homme ne laissait rien voir d’une contrition préalable aux aveux. Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux et attendit. Léa activa le micro, déroula les formules protocolaires et regarda enfin le suspect.
– Vous avez demandé à nous voir ?
– Oui ! rebondit Joubert, d’une voix qui transpirait l’urgence. Je crois que… oh, bon sang, s’il vous plaît, remontrez-moi les photos !
Julien plissa le front.
– Les photos ?
– Celles de la vidéosurveillance ! C’est très important !
Léa lança un œil furtif à son collègue. L’attitude du suspect la déstabilisait. Julien posa les clichés sur la table, et Joubert tira sans attendre le premier vers lui. Il l’observa très attentivement, rapprochant ses yeux de l’image dont la résolution était assez grossière, puis releva la tête. Ses yeux agrandis trahissaient une excitation presque triomphante. Il martela du doigt un détail sur l’image et balança, en riant presque :
– Ce n’est pas ma voiture ! Vous m’entendez ? Ce n’est pas ma voiture !
– Comment ça ? lui retourna Léa d’une voix médusée.
– Je suis bien immatriculé « QE 564 FD », c’est vrai, fit l’homme qui tressautait sur sa chaise, mais… mais regardez ici, là, ajouta-t-il en pointant l’immatriculation, ce ne sont pas mes plaques ! On m’a piégé ! Vous vous rendez compte, on m’a piégé ! répéta-t-il, à la limite de l’hystérie.
– Calmez-vous, monsieur Joubert ! ordonna Keller d’une voix autoritaire.
Roman Joubert se tassa et inspira longuement, pour retrouver son calme. Son expression oscillait entre soulagement et excitation.
– Excusez-moi, finit-il par dire en posant ses mains à plat sur la table. Je… j’ai cru devenir fou, vous savez ? Avec ces photos que vous n’arrêtiez pas de me mettre sous le nez. J’en suis presque venu à douter de moi, et…
Il s’interrompit, surpris par une subite montée d’émotion. Les yeux humides, la bouche tremblante, il respira de nouveau, déglutit bruyamment, et reprit dans un débit lent et soucieux d’être compris :
– À force de visualiser les images, de les passer et de les repasser dans sa tête, j’ai eu un flash. Je suis né dans les Pyrénées, j’y ai grandi et j’y ai fait ma vie. Mes plaques d’immatriculation indiquent mon appartenance à ces terres, avec deux macarons : celui de mon département, le 65, et celui de ma région, Occitanie. Et là, ajouta-t-il en tapotant la photo, sur ces plaques-là, il n’y a pas de macarons ! Vous me comprenez, maintenant ?
Louise eut l’impression de recevoir un uppercut en plein ventre.
– Quelqu’un a utilisé la même voiture que la mienne, avec mon immatriculation, vous vous rendez compte ! Ça ne peut pas être un hasard, hein ? Qui me veut du mal ? Pourquoi vouloir me faire accuser, hein ?
Badenco et Keller ouvrirent la bouche, mais ne trouvèrent rien à dire. Un vent de panique soufflait sur l’enquête, faisant voler leurs certitudes en éclats. Existait-il fiasco plus total que le leur en cet instant ? Loin de partager leurs atermoiements, l’homme demanda d’un ton désarmant :
– Est-ce que, maintenant, je peux enfin rentrer chez moi ?
Louise laissa sa tête basculer vers l’avant, et son front cogna la vitre sans tain, dans un clong mat.
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