Précipice
Chapitre 47
– 47 –
Il y a une voiture garée à l’abri des regards
Louise ouvrit les yeux, s’étonna de ce que Farid s’était levé avant elle, puis réalisa que le jour perçait par les fins interstices entre les volets et la fenêtre. Bon sang, j’ai dormi huit heures consécutives ! calcula-t-elle rapidement en jetant un œil sur son réveil. Elle s’étira, dérangeant Omoko qui reposait tout près de sa tête. Le chat ouvrit un œil, bâilla et se remit en boule contre l’oreiller. Apparemment, sa nuit n’était pas terminée. Louise ne traîna pas et descendit au rez-de-chaussée. Une odeur alléchante de café s’élevait de la cuisine, et, en passant le seuil, elle découvrit Farid, lavé, habillé, rasé de près.
– Tu n’es pas de garde ce dimanche ? lança-t-elle avant de l’embrasser.
– Non. Je suis juste allé chercher des croissants. Violaine et Lucas vont passer prendre le petit déjeuner avec nous.
– Dis-moi que j’ai au moins une demi-heure devant moi ! râla-t-elle en se servant un café.
– Tu disposes d’exactement trois quarts d’heure.
– Parfait.
Farid remplit de nouveau sa tasse et vint s’asseoir en face d’elle.
– Tu as bien dormi, dis donc !
– C’est vrai, mais je n’ai pas le sentiment d’être reposée.
– C’est cette affaire qui te chiffonne ?
– Je suppose, oui… Pourtant, la perquisition de midi à Ibos pourrait bien être déterminante.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?
Louise lui retourna une moue désabusée.
– Je ne sais pas trop… Le sentiment que des dizaines de choses nous échappent.
Farid observa sa compagne. Son expression préoccupée le renvoya plusieurs mois en arrière, lorsqu’il avait fait sa rencontre dans le cadre d’une enquête. Il se rappela alors ce qui lui avait immédiatement plu chez elle : son énergie, bien sûr, mais aussi et surtout son opiniâtreté. Louise n’éludait jamais rien. Sa rigueur et son grand sens de l’analyse l’incitaient en permanence à examiner chaque détail et à les mettre en perspective pour comprendre. Louise n’était pas du genre à naviguer à vue. Il imaginait donc aisément à quel point la tournure de son enquête pouvait la dérouter. Détenir un suspect mais être dans l’incapacité de faire la lumière sur les tenants et les aboutissants de l’affaire ne pouvait pas la satisfaire. Il réfléchissait à la manière de l’aider quand elle reposa sa tasse et lui coupa l’herbe sous le pied :
– Bon, je vais me préparer.
Elle redescendit une trentaine de minutes plus tard. Violaine et Lucas débarquèrent un quart d’heure après, créant une atmosphère légère et conviviale qui, elle en prit conscience, lui manquait cruellement. Son travail dans une équipe temporaire, loin de ses repères, les va-et-vient entre deux départements, ses retours chez elle en pointillé, tous ces éléments concouraient à son sentiment d’isolement face aux défis de cette enquête. Pendant la demi-heure que dura le petit déjeuner, Louise écouta Lucas lui raconter sa dernière sortie scolaire. À grand renfort de superlatifs, il lui fit le récit détaillé de sa visite des grottes de Gargas, des peintures rupestres et des cavités qu’il y avait découvertes. Visiblement, le site paléolithique lui avait fait grande impression. Puis Farid lui proposa d’aller jouer au ballon dans le jardin, laissant ainsi tout loisir aux deux amies de s’entretenir tranquillement.
– Alors, comment se passe la vie à la BR ? s’enquit Louise dès que Lucas eût quitté la pièce.
– Ça va, ça va… même si on est un peu débordés, je ne te le cache pas.
– J’imagine, oui.
– Cela étant, l’ambiance n’est pas tout à fait la même sans toi, très chère, ajouta Violaine en faisant la grimace.
– Ça me rassure ! J’ai cru un instant que vous pouviez vous passer de moi !
Elles échangèrent un regard affectueux, puis Violaine en vint à la raison de sa venue :
– Bon, j’ai fait ce que je t’avais dit. J’ai pris contact avec le dénommé Marc Pons, tu sais, l’ancien assistant de Ducuing à l’IML de Bordeaux.
– Alors ?
– Notre aspirant éconduit confirme ce que tu as déjà entendu sur Ducuing. Mais, contrairement aux autres, Pons n’a pas vraiment été surpris par sa démission. Selon lui, l’attitude de Ducuing s’était dégradée. Durant ses derniers mois de pratique à l’IML, la légiste lui semblait « tourmentée » et « perdue », ce sont ses mots.
– Tourmentée et perdue, c’est-à-dire ?
– Eh bien… il dit qu’elle était moins opérationnelle et qu’elle semblait préoccupée. À plusieurs reprises, il a noté qu’elle présentait des troubles de l’attention. Elle semblait se déconnecter de ce qu’elle était en train de faire, comme happée par ses pensées. Dans ces moments-là, son expression trahissait une grande affliction. Il m’a raconté qu’une fois, en pleine autopsie, elle s’était figée, alors même qu’elle était en train d’ouvrir la boîte crânienne du défunt. Il avait levé les yeux et avait découvert que la légiste était complètement ailleurs. Sauf que la scie circulaire continuait de tourner, projetant des morceaux de cervelle dans la pièce. Un exemple frappant puisque Ducuing avait toujours brillé par son professionnalisme : elle était constante et rigoureuse.
– Je vois. Et, donc, Marc Pons a repéré ce changement quelques mois avant sa démission ?
– C’est ça. Je lui ai demandé de bien réfléchir, d’essayer d’être plus précis, et, idéalement, de voir s’il pouvait associer ce changement à un élément tangible. Il m’a répondu qu’il allait essayer de creuser, mais comme la démission remonte déjà à un an et demi…
La légiste taisait donc bien certaines réalités. Restait à découvrir lesquelles. En tout état de cause, si elle devait réinterroger Ducuing, Louise s’arrangerait pour le faire sans Léa.
*
* *
Un brouillard épais avait fondu sur le Tarbais dès le milieu de la matinée, et le chemin Brauhauban disparaissait dans un fourreau de volutes blanchâtres. Louise roulait prudemment, les yeux rivés sur l’étroit serpent de bitume. Après de longues minutes, elle parvint à une petite intersection où stationnait une voiture de gendarmerie. À cause de la brume, la maison des parents Broca demeurait invisible depuis la route. Louise mordit sur le bas-côté et se gara. Dès qu’elle sortit, l’air froid forma une gangue humide autour de son corps, et elle avança à pas vifs jusqu’au gendarme chargé de monter la garde depuis la veille au soir.
– Bonjour. Major Caumont, se présenta-t-elle. Je suis la première ?
Le jeune brigadier jeta un regard à sa montre et confirma.
– Oui. Les autres ne devraient pas tarder.
– RAS ?
– Je campe sur place depuis 22 heures hier. RAS, lui répondit le jeunot.
– La maison est où ?
– Juste là, en bas du chemin. Avec ce sale temps, on ne voit plus rien !
Louise hésita, mais la fraîcheur la convainquit de se mettre en mouvement.
– Je vais jeter un coup d’œil, je reviens.
Elle s’engagea à pied sur le sentier de gravillons envahis par les mauvaises herbes. Sa visibilité se limitait à un rayon de trois ou quatre mètres, rendant sa promenade de santé plus inquiétante qu’agréable. Bientôt, les contours d’une petite ferme décrépite se dessinèrent. Avec l’écharpe filandreuse de brume qui s’enroulait autour de la maison, l’ambiance était sinistre. C’est la planque idéale pour Broca, se dit-elle. Loin des regards. Avec une ligne Internet en état de fonctionnement, à en croire l’abonnement mensuel dont s’acquitte le couple parental…
Le bruit d’un moteur l’alerta et elle décida de rebrousser chemin. En faisant demi-tour, elle aperçut une masse sombre, à sa gauche, qu’une haie de sapinettes non taillée depuis des lustres lui avait masquée. Intriguée, elle s’approcha et distingua alors une voiture, stationnée là. Un frisson la parcourut : il ne s’agissait pas d’une épave, mais d’un véhicule récent et en bon état. Tous les sens en éveil, la main sur son arme, la gendarme fit quelques pas prudents vers l’habitacle, en donnant de la voix :
– Gendarmerie nationale ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Pas de réponse. Louise contourna le véhicule à bonne distance, prête à dégainer. Les yeux plissés, elle tentait de déceler l’éventuelle présence d’une personne derrière le volant, mais le brouillard lui masquait la vue.
– Gendarmerie nationale ! réitéra-t-elle. Je suis officier de police judiciaire ! Vous êtes sur une propriété privée qui doit donner lieu à une fouille ! Si quelqu’un est dans cette voiture, qu’il sorte lentement, les mains bien en vue !
Mais il n’y eut aucun mouvement. Parvenue à côté de la vitre conducteur, Louise se plaça légèrement en retrait et tendit la main vers la poignée qu’elle actionna. La portière était fermée à clef. Louise acheva lentement son tour du propriétaire, scrutant l’intérieur derrière les vitres légèrement fumées qui opacifiaient davantage encore sa vision, mais elle ne détecta aucune présence. Alors, elle recula et extirpa son portable de la poche arrière de son jean. Deux secondes plus tard, elle appuyait sur la touche d’appel.
– Léa ? C’est Louise, je suis devant la maison des Broca… O.K., eh bien, magnez-vous : il y a une voiture garée à l’abri des regards, derrière une haie. Je n’ai vu personne à l’intérieur, mais il doit y avoir quelqu’un sur les lieux… Oui, entendu, je ne bouge pas.
Cinq minutes plus tard, elle entendit des bruits de pas précipités faisant crisser les gravillons du chemin.
– Par ici ! cria-t-elle.
Keller et Badenco déboulèrent.
– Je transmets la plaque au service des immat, fit Julien. C’est peut-être un promeneur ou un voisin, va savoir !
– Ou un intrus, contra Léa. On va jouer la prudence et faire un petit tour des lieux en reconnaissance. J’aime autant qu’on n’ait pas de mauvaises surprises, d’autant que la scientifique et les parents Broca ne vont pas tarder.
Louise prit le côté gauche de la maison, Julien, le côté droit, et Léa demeura devant la maison, face à la porte d’entrée. Moins d’une minute plus tard, la voix de Julien s’éleva :
– Ici, à l’arrière, j’ai une porte ouverte ! Elle a été forcée !
Louise le rejoignit au pas de course. Le bois de l’encadrement était défoncé, et la porte bâillait. Les gendarmes sortirent leurs armes, et Louise poussa la porte du bout du pied. Elle jeta un œil rapide à l’intérieur. Les volets étant fermés, il faisait sombre. Elle brandit sa Maglite et cria :
– Gendarmerie nationale ! Est-ce que quelqu’un est à l’intérieur ? Nous allons entrer, nous sommes armés, donc inutile de prendre des risques idiots ! Je répète : est-ce que quelqu’un m’entend ?
Face au silence, elle adressa un signe de tête à son collègue et s’avança prudemment dans le couloir, Keller la couvrant. Une première ouverture à droite donnait sur une petite pièce. C’était une vieille cuisine. Vide. Les gendarmes poursuivirent leur fouille en s’engageant dans le large couloir. Côté gauche, une porte béait sur une salle à manger. Louise éclaira la pièce. Il n’y avait personne. Une ouverture dans le mur communiquait avec le salon mitoyen. Keller s’en approcha et lui adressa un mouvement négatif de la tête. Ils retournèrent dans le couloir. Face à eux se découpait la porte d’entrée. À leur droite, une dernière porte entrouverte, puis un escalier qui longeait le mur et desservait les étages.
– Tu sens cette odeur ? chuchota-t-elle à Keller.
L’homme fit oui de la tête. Il planait dans l’air un parfum chimique. Louise fit pivoter une dernière porte et lança un regard dans la pièce, des W-C vides.
– Rien ici. On va aller voir à l’étage, fit-elle en se dirigeant vers les escaliers.
Elle s’arrêta en chemin, repérant une étroite porte sur le mur fermant la sous-pente de l’escalier.
– Il y a un sous-sol.
– Allons jeter un œil.
Louise poussa la porte, et l’odeur chimique les prit à la gorge. Elle sortit alors son arme et l’accola à sa lampe torche. Bras tendus, elle commença à descendre lentement l’étroit escalier. Un courant d’air glacial et chargé d’humidité remontait, et Louise se raidit instinctivement. En bas des marches, elle balaya l’espace autour d’elle. Un corridor distribuait trois portes, deux latérales et une au fond. Keller dans le dos, Louise poussa la première porte et arrosa la pièce. Ils découvrirent une chambre à coucher spartiate et notèrent que des vêtements se trouvaient sur le lit. Nerveuse, la gendarme retourna dans le couloir et poussa la deuxième porte. Son cœur bondit alors dans sa poitrine.
– Bordel, j’y crois pas !
Un corps prisonnier d’un sarcophage de tissu reposait dans une baignoire pleine d’eau. Sur le carrelage rose orné çà et là de joncs marron se détachait un graffiti noir brillant : « MPC/3 ». Ils le comprirent immédiatement, l’odeur qu’ils avaient détectée venait de la peinture en bombe.
– Je connais ce type ! C’est David Schäffer ! fit Keller d’une voix rageuse. Et, vu l’état du cadavre, le meurtre est très récent.
– Désolée de t’interrompre, Julien, mais nous devons finir de sécuriser les lieux, le pressa Louise.
Tous les sens aux aguets, les gendarmes achevèrent leur inspection du sous-sol aménagé. Au fond du couloir, ils poussèrent la porte d’une pièce totalement vide et nue, en dehors d’un grand bureau et d’une chaise. Un soupirail en haut du mur laissait entrer le jour falot. Louise nota que la vitre était brisée : des morceaux de verre étaient éparpillés par terre.
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