Précipice

Céline Denjean · Chapitre 56 sur 79

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Précipice

Chapitre 56

– 56 –

 

Il a pu agir deux fois

 

Quand Louise rejoignit ses collègues vers 13 heures, ils avaient profité de la matinée pour dresser un premier portrait de Joubert. Keller se lança dans son rapport :

– Roman Joubert. Âgé de soixante et un ans. Il est à la tête d’un petit empire entrepreneurial. Il a créé sa première société en 1982, une chaîne de lavomatiques disséminés dans le sud-ouest de la France. Dès 1988, il ouvre une filière de lavage automatisé de voitures sur le même territoire. Puis, au fil des années, selon les opportunités et l’évolution des besoins de consommation, il se diversifie. Tant et si bien que la société mère compte aujourd’hui de nombreuses filiales dans des domaines aussi variés que le nettoyage de linge hôtelier, la fourniture de consommables pour collectivités, la vente et, plus récemment, l’installation à domicile de matériels médicalisés… Le siège de l’entreprise est à Tarbes, boulevard du Martinet, précisa Julien. Lorsque nous procéderons à la perquisition, il faudra donc aussi faire un détour par les bureaux de la boîte.

– Entendu, approuva Léa. De mon côté, voici ce que j’ai glané sur le versant vie personnelle. Joubert s’est marié en 1982 à Marianne Lacoste, dentiste, par ailleurs férue d’escalade. Le couple fait construire à Pouzac pour être proche de la montagne, ce qui permet à l’épouse de pratiquer sa passion sportive parallèlement au cabinet de dentiste qu’elle ouvre à Bagnères-de-Bigorre. De leur union naît Clara en 1987. Les époux Joubert vont alors sur leurs vingt-six ans. Trois ans plus tard, en 1990, madame décède d’une chute accidentelle lors d’une ascension de paroi dans les hauteurs de Bagnères. Roman Joubert élèvera seul sa fille et ne refera jamais sa vie.

– Clara est donc son seul point d’ancrage, commenta Keller.

– Clara et son activité professionnelle, si l’on en croit ta présentation, tempéra Louise.

– Effectivement. D’ailleurs, l’homme a dû s’abrutir au travail, parce que le développement de son entreprise connaît une grosse accélération à compter des années 1990.

– C’est étrange, fit soudain Louise. Quand nous lui avons rendu visite, cet homme m’a paru tellement las et brisé par le chagrin que je ne l’aurais pas imaginé capable de diriger une boîte.

– Je rejoins Louise : l’énergie que cette activité suppose tranche avec l’image qu’il renvoie. Tu comprendras demain, Julien, lors de la garde à vue, conclut Léa.

Les gendarmes échangèrent un regard chargé d’impatience : désormais, il leur fallait les fadettes pour poursuivre leurs investigations. Louise profita de cet intervalle pour leur dresser un compte rendu détaillé de sa rencontre avec le privé, puis conclut :

– Le 27 juin 2002, jour de la disparition de Clara, le registre d’emprunt nous montre que, encore une fois, nos cinq loustics ont emprunté des vélos. Même procédé que le reste de l’année : Valériane et Clara d’un côté, les trois garçons de l’autre. Évidemment, en soi, cela ne prouve rien : plus de trente-cinq jeunes ont retiré des vélos entre 17 heures et 19 heures, ce soir-là.

– On est bien d’accord, fit Léa, songeuse. C’est le systématisme de ces emprunts qui est révélateur. Hélas, ça ne suffit pas, et, surtout, ça ne nous dit rien de ce qu’il s’est passé.

– En considérant que Ducuing et David Schäffer nous ont menti, nous pouvons tout de même supposer que ce n’est pas tant leur relation passée qu’ils dissimulent aujourd’hui qu’un fait plus grave lié à cette relation.

– Tu persistes à penser que Clara serait décédée ce fameux soir et que ses quatre camarades seraient mêlés à cette mort ?

– Quoi d’autre, sinon ? lança Louise.

– Ils auraient eux-mêmes préparé le sac de Clara et porté le vélo à la gare ? C’est plutôt élaboré, non, pour des lycéens ?

– Je n’ai pas encore eu le temps d’y réfléchir, admit Louise, mais pourquoi pas ?

– Imaginons que tu aies raison, quel lien établis-tu entre cette hypothèse et la culpabilité de Joubert dans notre série de meurtres ? demanda Keller.

– J’ai passé le trajet retour depuis Hendaye à me poser cette question et je ne vois qu’une seule réponse : Joubert a découvert que les quatre jeunes ont quelque chose à se reprocher vis-à-vis de Clara et il venge sa fille.

– Et Broca ? intervint Léa. Il se serait greffé à la vengeance du père ?

– Pourquoi pas ? lui retourna Julien. L’ancien amoureux transi et déçu prêtant main-forte au père vengeur, ça se tient !

*

* *

Les relevés de l’opérateur et le bornage des antennes relais activées par le mobile arrivèrent en début d’après-midi. Keller s’empara des fadettes du portable, Louise, de celles du fixe. Après quelques minutes d’épluchage, Keller commenta :

– Joubert utilise essentiellement son portable durant les horaires de bureau.

– De mon côté, j’ai peu de communications depuis le fixe. Des appels, le soir de l’agression de Ducuing ?

– Aucun, répondit Julien. Dernière utilisation à 16 h 45, borne relais activée à Tarbes, à proximité du siège de l’entreprise. Mais rien par la suite.

– Et rien, non plus, depuis le filaire ce soir-là.

– Donc, Joubert aurait pu se rendre à Sarrouilles et attaquer Ducuing, déduisit Léa.

– Possible, en effet.

– Et le 25 octobre, soir du meurtre d’Ayed ?

Les deux gendarmes firent défiler les feuillets jusqu’à la bonne page.

– Je n’ai rien, répondit Keller.

– En revanche, moi, j’ai un appel sortant depuis le téléphone fixe. À 19 h 23, à destination d’un 05. Durée de l’appel : quatorze minutes, précisa Louise.

– Il a donc un alibi en béton, réagit Léa, contrairement à Broca qui nous a pipotés avec son histoire de concert !

– Voyons voir qui Joubert a appelé ce fameux soir, fit Louise en se levant.

Elle s’éloigna, son téléphone à la main, et réapparut deux minutes plus tard.

– EHPAD « Les Mimosas » à Bagnères-de-Bigorre. Le téléphone a sonné dans le vide une dizaine de fois, puis j’ai été basculée vers le standard, expliqua-t-elle. Mme Joubert Agathe, quatre-vingt-treize ans, est en salle polyvalente, m’a renseignée la secrétaire. Elle assiste à un petit spectacle donné par une chorale du coin.

– Bien. Nous voilà éclairés : Joubert s’est servi de son fixe pour appeler sa mère ce soir-là et ne pouvait donc pas se trouver à Cambo-les-Bains au moment de la mort d’Ayed.

– En effet. Et cela assoit l’hypothèse d’une complicité, enchaîna Julien, en continuant à détailler les feuillets. Pour le soir de la mort de Schäffer, j’ai un dernier appel de 16 h 50 à 16 h 55, appel qui borne à Tarbes. Après plus rien.

Louise consulta ses propres relevés.

– Aucun appel reçu ni émis, ce jour-là, sur la ligne fixe.

– Donc Joubert s’est rendu à Ibos, et pour ne prendre aucun risque de bornage dans cette zone, il a dû éteindre son portable, déduisit Julien. Coup de pot pour lui, aucun appel en absence, passé la dernière communication de 16 h 55.

– Dommage, en effet, commenta Léa. Bon, il va falloir examiner les relevés de carte bleue. Avec un peu de chance, certaines dépenses nous renseigneront sur la localisation de Joubert au moment des crimes. Il a pu agir deux fois : le soir de la tentative de meurtre de Ducuing et samedi dernier, avec le meurtre de Schäffer.

– Pour faire simple, Broca dispose d’un alibi pour le meurtre de Schäffer, et Joubert, d’un alibi pour l’assassinat d’Ayed, résuma Keller. De là à penser qu’ils se sont coordonnés l’un l’autre de manière à agir tout en se couvrant mutuellement, il n’y a qu’un pas !

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