Précipice
Chapitre 70
– 70 –
La Grande Faucheuse venait
de se matérialiser devant elle
À l’approche de la côte, les nuages s’éventrèrent, charriant un flot continu de pluie. Les essuie-glaces fonctionnaient à plein régime. La visibilité était réduite à quelques mètres, et Schäffer dut lever le pied sur l’autoroute. Porté par un vent furieux, le grain qui rinçait l’Atlantique s’avançait dans les terres comme un monstre affamé et hurlant. Peu avant Bayonne, un grave accident de la circulation impliquant un camion mit toutes les voitures au pas, et Alexandre se retrouva coincé dans un cortège d’acier rincé et balayé par d’épouvantables bourrasques pluvieuses. Quand il emprunta enfin la sortie Biriatou-Hendaye, il avait une heure et demie de retard sur ses prévisions.
En longeant la route de la corniche, Alexandre eut l’impression de plonger en enfer : la tempête rugissait sans aucun rempart pour freiner ses assauts. Lorsque la route flirtait avec la falaise, l’océan enflé et déchaîné se fracassait sur les roches, projetant de colossales gerbes d’eau qui explosaient sur le goudron. Les mains crispées sur le volant, les yeux exorbités devant les déferlantes balayant le bitume, Alexandre maintint son cap. Dans sa tête, les souvenirs se bousculaient. Il y avait Clara, Valériane, Magyd et David. Il y avait le grenier à foin, les vidéos, les paris. Il y avait surtout la conscience d’une jeunesse décapitée à la fleur de l’âge !
Après vingt minutes d’un trajet épouvantable, il parvint à un renfoncement le long de la route, non loin du petit bois où se trouvait le grenier à foin des Amestoy. Il se gara là, au plus près de sa destination. L’angoisse lui cintrait le corps : son ventre était dur comme du bois, et son cœur martelait sa poitrine. Alexandre respira un grand coup et s’extirpa du véhicule. Chancelant sous le vent, rincé par l’orage, il ouvrit le coffre et prépara consciencieusement son sac à dos. Puis il se dirigea, d’un pas laborieux et titubant, sur le dos strié et humide des rochers qui dégringolaient vers l’océan. Il lui fallut plus de dix minutes pour parvenir devant la grande béance qui plongeait dans les entrailles de la Terre. Une gueule ouverte sur des profondeurs ténébreuses. « Le gouffre mortel », selon l’appellation consacrée par des générations d’élèves. Schäffer s’immobilisa et déposa son sac à dos à côté de la faille. Le ciel continuait à déverser ses trombes d’eau comme un arrosoir qui se vide et, balayées par les rafales, les gouttes le giflaient comme des poignées de gravier.
Occupé à fixer son premier piton, Alexandre n’aperçut pas la silhouette encapée et immobile qui l’observait depuis le bord de la route.
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Louise ressemblait à un lion en cage. L’analyse de Marigaud agissait comme une bombe à fragmentation, ne laissant derrière elle qu’un immense champ de ruines. Et la gendarme avait beau arpenter furieusement le bureau, de long en large, rien, absolument rien n’avait plus aucun sens. Pour la dixième fois en deux minutes, elle attrapa son portable, et pour la dixième fois, elle le reposa. Appeler ses collègues pour leur balancer les conclusions d’une analyse graphologique – qui n’avait pas de valeur légale et qu’ils n’avaient, par ailleurs, jamais demandée – revenait à balayer leur travail d’un revers de main, tout en leur refilant la patate chaude. Et démerdez-vous avec ça, mais vous ne pourrez pas dire que je ne vous l’avais pas dit ! Or, la réserve était de mise : malgré ses certitudes, Marigaud pouvait s’être trompée.
La gendarme jura à haute voix. Elle devait se calmer. Immédiatement. Faire montre de professionnalisme. Réfléchir. Analyser. Poursuivre les recherches. Elle ne se permettrait d’interférer dans le travail de ses collègues que sur la base d’éléments tangibles. Elle se laissa choir sur son fauteuil à roulettes, et ses yeux scrutèrent la bannette « À lire » avec une pointe de défiance. Puis elle attrapa une première pochette et l’ouvrit. Au même instant, un éclair zébra le ciel, suivi d’un roulement de tonnerre, et le grain provenant de l’Atlantique commença à marteler les vitres de la caserne.
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Alexandre Schäffer vérifia ses attaches, tira avec force sur la corde nouée au piton et, sûr de lui, activa sa lampe frontale et se laissa descendre dans l’anfractuosité. La cheminée naturelle consistait en un entonnoir qui plongeait vers des abysses insondables. Rapidement, la pénombre l’enveloppa et l’entrée de jour, au-dessus de sa tête, disparut. À la lumière de sa frontale, il balaya l’espace ténébreux qui le dévorait. La paroi rocheuse faisait une pente assez raide, drainant l’eau de pluie dans un ruissellement à peine audible à cause des sifflements du vent qui s’engouffrait dans la cavité. Passé une première partie très verticale, la déclivité du boyau diminua. Tant mieux, songea-t-il, la remontée n’en serait que plus facile. Bientôt, il réalisa que les profondeurs filtraient la furie orageuse. Les grondements se faisaient lointains, presque ouatés. D’ailleurs, la fraîcheur augmentait, lui mordant la peau du visage et des mains. Alors qu’il poursuivait sa descente en rappel, ses pieds rencontrèrent un plan horizontal. Il assura ses appuis et éclaira le sol au niveau de ses chaussures. Il se trouvait sur un aplat de roche d’une soixantaine de centimètres de large, qui surplombait le fond du gouffre. Il éclaira le vide par-delà l’aplat et devina une salle souterraine aux dimensions et contours incertains.
Schäffer posa son sac à dos et en retira une lampe torche. Ainsi armé, il arrosa lentement la salle d’un puissant faisceau lumineux. La cavité, dix mètres en dessous, avait la forme d’une olive, dont une extrémité était tronquée par un éboulis de roches. Elle devait mesurer six mètres de long sur quatre de large et son fond formait une cuvette accueillant un petit lac souterrain, peu profond à vue d’œil. Voilà donc sur quoi s’achevait le boyau. Voilà l’endroit où le corps de Clara s’était échoué. Il évalua rapidement la situation. S’il descendait dans la salle, il lui faudrait remonter par la corde. Pas de problème majeur pour lui, il avait la technique et la condition nécessaires. Il se délesta donc de tout poids inutile, jeta la corde par-dessus le balcon rocheux et se lança dans le vide en rappel.
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Louise tentait de se concentrer sur les documents qu’elle parcourait. Malgré ses efforts, son esprit finissait par vagabonder et, invariablement, elle se surprenait à examiner l’analyse de Julie Marigaud. Un seul tueur… un seul tueur… Impensable au regard des investigations qu’ils avaient menées. Sauf à imaginer qu’ils s’étaient totalement plantés, et qu’une personne n’ayant jamais été soupçonnée circulait librement dans la nature ! La gendarme se leva, posa le rapport qu’elle venait de viser sur le tas où il devait aller, et retourna à sa place. Document suivant. Elle balaya le topo des yeux – un compte rendu détaillé d’activité informatique, le soir de la mort d’Ayed. Elle s’apprêtait à le refermer quand un mot attira son attention. Elle retourna vivement à la première page pour vérifier qu’elle ne se trompait pas. Puis à la seconde pour relire les mots qui l’avaient arrêtée. Et dut se rendre à l’évidence.
– Ça ne peut pas être un hasard ! Mais qu’est-ce que ça veut dire, bordel de merde ?! jura-t-elle à voix haute, alors qu’une déferlante de questions la submergeait.
Elle se leva d’un bond – un rottweiler, tous crocs dehors –, se passa nerveusement les mains sur le visage, et les contours d’une théorie commencèrent à se dessiner. Une théorie à peine croyable reposant sur un audacieux stratagème. Ce mot la ramena à Lucas avec ses jeux de Playmobil et les techniques de guerre qu’il lui avait déroulées, dont celle de la diversion. Si elle avait raison, depuis le départ ils fonçaient, tels des taureaux, vers le chiffon rouge que leur agitait le matador, sans se rendre compte que c’était un leurre !
Gagnée par la rage légitime que ressentent les gens floués, Louise était prête à en découdre. Là, immédiatement ! Elle s’obligea néanmoins à respirer lentement et à faire un point méthodique. Les décisions imminentes seraient déterminantes, alors autant avoir l’esprit clair. Une minute plus tard, elle activait son portable. Première étape : vérifier sa théorie.
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Quand il atterrit dans le bassin, ses pieds provoquèrent un plouf dont l’écho se répercuta en ricochant sous la voûte. La surface plane du lac se plissa autour de lui, et de minuscules vaguelettes coururent en cercle avant de s’évanouir. Schäffer éclaira méthodiquement la cavité en opérant un 360, mais ne repéra rien. Un malaise naquit en lui, et il le combattit en entreprenant une fouille méthodique. L’eau lui montait à mi-mollets, et chacun de ses pas s’ourlait de clapots cristallins troublant la quiétude du lac dormant. Il scruta les contours de roche gondolés, les recoins cachés, les anfractuosités, les niches les plus petites. En vain. Son cœur commença alors à palpiter, et il se mit à arpenter fiévreusement la nappe d’eau claire, éclairant chaque centimètre carré, comme si les restes d’un corps humain pouvaient se condenser dans un dé à coudre. Le manège dura une bonne dizaine de minutes. Puis Alexandre arrêta sa fouille et admit l’évidence : Clara, ou du moins ce qui aurait dû en rester, n’était pas là. Il n’y avait rien, aucun corps, aucun ossement, pas la moindre chose organique dans le fond de cette cuvette ! Ce constat défiait les lois de l’entendement : Clara n’avait pas pu se volatiliser !
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Louise raccrocha. Son cœur pompait furieusement sous l’effet de la colère : elle avait vu juste, ils s’étaient fait avoir !
Elle devait désormais parer au plus pressé et empêcher, à tout prix, que la liste des morts s’allonge encore. Badenco et Keller se trouvaient au fin fond du Béarn – impossible de s’appuyer sur eux ! Le champ des options était plus que réduit. L’évidence s’imposa : Violaine et Thierry. Postés dans le Tarbais, ils pouvaient fondre chez Ducuing en dix minutes. Tant pis pour le respect du cadre et de la chaîne décisionnelle : une course contre la montre venait de s’engager, et l’urgence imposait ses propres lois. Elle serra les dents et composa le numéro de Violaine.
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Face au vide qui l’entourait, Schäffer se demanda s’il n’était pas prisonnier d’un cauchemar. Il alla jusqu’à se pincer et ressentit nettement la douleur sur sa cuisse. Puis ses yeux qui ne cessaient d’inspecter la salle entrevirent une très mince et pâle lueur. S’il ne se trompait pas, une infime fenêtre de jour se découpait au sommet de l’amoncellement de pierres qui s’achevait dans le lac. Dans un élan irrépressible, Alexandre escalada la langue grumeleuse de rochers, les yeux rivés vers ce minuscule espace qui semblait s’agrandir à mesure qu’il se hissait. À mi-parcours, il distingua nettement les contours de l’anfractuosité. Une fois au sommet de l’amas pierreux qui culminait à un mètre de la voûte souterraine, il regarda à travers le trou et comprit : de l’autre côté, une pente de gros rochers éboulés dévalait vers une large ouverture située à quatre ou cinq mètres seulement au-dessus de l’océan. Les flots impétueux et rugissants se fracassaient contre la falaise et avançaient en bouillonnant dans la grotte, léchant la montagne de roches en vrac.
Schäffer demeura paralysé durant une longue minute, les yeux agrandis, le souffle court, et le ventre torpillé par l’horreur des conclusions qui s’imposaient : Clara n’était pas morte. Clara n’était pas morte et elle s’était échappée de son tombeau par ce trou providentiel creusé dans les fondations de la falaise.
Et Clara avait d’excellentes raisons de vouloir se venger.
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Louise raccrocha sur un avertissement : « Violaine, faites bien attention à vous ! » Puis, trépignant devant la fenêtre, elle composa le numéro de Schäffer et pria pour qu’il décroche. Des hallebardes cisaillaient le plafond gris avant d’exploser sur le goudron de la cour dans un tambourinement assourdissant. Les sonneries s’enchaînèrent – Réponds, bordel, réponds ! Finalement, une voix féminine exténuée se fit entendre.
– Je suis bien sur le portable d’Alexandre Schäffer ?
– Oui. Je… je suis Denise Schäffer, la belle-sœur d’Alexandre.
– Major Caumont, BR de Tarbes ! Où est Alexandre ?
L’échange qui suivit fit monter son pic de stress à son maximum. L’homme s’était évanoui dans la nature !
– Avez-vous la moindre idée de l’endroit où il a pu se rendre ? C’est une question de vie ou de mort ! martela-t-elle.
Face à l’urgence, Denise Schäffer parvint à rassembler ses esprits. Son beau-frère avait pris la voiture de son défunt mari, ainsi que des affaires d’escalade et, pour couronner le tout, il lui avait paru extrêmement agité la veille au soir, en rentrant d’une promenade censée le détendre. En revanche, elle n’avait aucune idée de l’endroit où il avait pu aller. Les yeux plissés, la mine fermée, Louise bouillait intérieurement, redoutant le pire.
– Et il n’a pas pris son portable ! C’est fou, ça !
– Il a dû l’oublier ! Dès que j’ai vu son mot, je me suis inquiétée et j’ai cherché à le joindre. Mais j’ai entendu la sonnerie résonner à l’étage, je suis montée, et j’ai trouvé son téléphone sur la table de chevet.
La totale ! ragea Louise intérieurement. Comment un type aussi connecté et branché high-tech que Schäffer pouvait-il avoir oublié son portable ? À cet instant précis, une idée gifla la gendarme.
– Bon sang ! Sa montre connectée 4G !
Et, sans laisser le temps à Denise Schäffer de comprendre de quoi il retournait, elle enchaîna :
– Rappelez-moi immédiatement avec votre téléphone ! Je vais vous indiquer une marche à suivre sur le portable de votre beau-frère.
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Transi par le vent rampant sous la voûte et par la fraîcheur de la cavité souterraine, Alexandre Schäffer commença à grelotter. Les pieds dans la flotte, il traversait, en sens inverse, le petit lac souterrain, direction la corde. En lui, une terreur sans fond avait pris corps, et le spectre de Clara semblait pouvoir surgir de l’ombre à tout instant. Il se revit en haut de la faille, ce jour-là, avec Magyd, David et Valériane. C’est vrai, Valériane avait protesté de toutes ses forces. Ses cris s’élevaient, déchirants, hargneux, paniqués. Il n’avait pas voulu l’entendre. Parce que, un quart d’heure plus tôt, ils avaient tous commis l’irréparable – les hurlements atroces résonnaient encore dans leur tête – et qu’ils devaient à tout prix échapper à la police. En étant pragmatiques, quel choix leur restait-il à cet instant, hein ? Aussi abjecte qu’elle fût, la décision s’imposait : il fallait se débarrasser de Clara… Il avait donc ignoré les protestations de Valériane… Depuis, et durant les vingt ans qui venaient de s’écouler, il avait cru avoir fait le bon choix, le seul choix possible.
Désormais, face à cette cavité vide, il mesurait son erreur. Une erreur fatale qui avait provoqué l’assassinat de deux êtres chers, dont son propre frère jumeau. Un long frisson glacé courut le long de son dos. Clara le poursuivrait jusqu’au bout… Elle poursuivrait aussi Valériane. Il devait la prévenir sans tarder, et pour cela, il lui fallait regagner la surface. La peur chevillée au corps, les membres engourdis par le froid, Schäffer attrapa la corde qui pendait du balcon rocheux et entama son ascension.
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Sirène hurlante et gyrophare tournoyant, Louise s’engagea sur l’autoroute. L’orage poursuivait sa conquête des terres, et les trombes d’eau dévalaient son pare-brise, obstruant la vue. Prise par l’urgence, la gendarme se plaça sur la voie de gauche et appuya sur le champignon. L’option « géolocalisation » de la montre 4G connectée au portable de Schäffer avait parlé : l’homme était à Hendaye ! Mais que foutait-il là-bas ?! Quelle mouche avait bien pu le piquer ?! La gendarme fulminait. Un texto apparut sur l’écran de son portable. Louise risqua un œil rapide et lut : « Domicile Ducuing vide. On part à sa recherche. » Elle laissa échapper un juron et reporta toute son attention sur la route, assurant sa trajectoire malgré les rafales qui secouaient la voiture, et scrutant aussi loin qu’elle pouvait le bitume détrempé.
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Après une bonne demi-heure d’escalade, Alexandre aperçut enfin la lucarne de lumière terne au-dessus de sa tête. Dans le même temps, les gouttes recommencèrent à pleuvoir sur lui. Ahanant, fourbu, il décida de marquer un temps d’arrêt. Il bloqua son mousqueton, se suspendit dans le vide, et délia ses bras. Ses muscles étaient gorgés d’acide lactique. Il demeura une longue minute ainsi, le corps ballant, et l’esprit gangrené par la peur. Sa découverte balayait tous ses pronostics. Clara était quelque part, vivante, nourrie par une haine pure et une soif inextinguible de vengeance. Le jour de la confrontation finale, il n’y aurait qu’un survivant. Schäffer tressaillit à cette idée et reprit son ascension de la dernière portion du « gouffre mortel », une cheminée raide, offrant des aspérités aujourd’hui recouvertes de flotte. Ce dernier tronçon d’escalade s’annonçait particulièrement difficile. Il mit un quart d’heure pour se hisser en haut du conduit. Éreinté, glacé jusqu’aux os, lavé par les torrents d’eau qui déferlaient du ciel, il s’extirpa du boyau en geignant et se laissa choir sur le plateau rocheux. Au-dessus de lui, des sacs de nuages épais dégorgeaient sans relâche.
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Malgré les éléments qui se déchaînaient autour d’elle, Louise prit tous les risques et rejoignit Hendaye en quarante minutes, au lieu des trente habituellement nécessaires. Un record de vitesse au regard des épouvantables conditions de conduite. Elle s’engageait sur la route de la corniche quand son téléphone sonna. C’était le juge Buteau. Celui-ci faisait certainement suite au message vocal qu’elle lui avait laissé en partant. Louise hésita, mais laissa finalement filer. Pour répondre, elle devait s’arrêter. Or, désormais, chaque minute comptait…
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Ses vêtements étaient trempés. Il rassembla son matériel à la hâte, et, d’un pas chancelant, le corps courbé pour lutter contre le grain, remonta le chaos de roches jusqu’à la route de la corniche. Une fois à sa voiture, il ouvrit le coffre, se délesta de son sac à dos, et farfouilla nerveusement dans une poche latérale. Protégé par la porte arrière ouverte à l’horizontale, Schäffer s’empressa d’activer son téléphone prépayé et appela Valériane. Le vent hurlait à ses oreilles, brouillant la réception.
– Allô, Alexandre ?
– Écoute-moi bien, Val ! J’ai inspecté le fond du « gouffre mortel »… Clara… Son corps n’y était pas…
Il attendit, mais elle ne répondit rien. Alors, il se décida :
– Clara est en vie, il n’y a pas d’autre explication !
Un léger déplacement dans son dos lui fit alors tourner la tête. Il n’acheva pas son mouvement. Deux picots mordirent son épaule, et une fulgurante décharge électrisa douloureusement tout son corps. Puis Schäffer s’effondra comme une poupée de chiffon.
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Louise repéra la voiture de Schäffer au dernier moment. Il s’était garé dans un renfoncement sur le bas-côté. Quelques arbres fouettés par les rafales tournoyaient en s’ébrouant sur la carrosserie. La gendarme donna un coup de volant et se gara en travers, mordant sur l’asphalte. Une bourrasque la rinça dès qu’elle sortit du véhicule. Elle vacilla, se stabilisa et fonça vers la voiture de Schäffer. Vide. La gendarme sonda alors l’espace autour d’elle. Elle traversa la route, direction la falaise, plaça ses mains en visière pour se protéger de la pluie et inspecta les alentours, sans succès. En elle, le sentiment d’urgence augmentait à chaque seconde qui filait. Elle s’obligea à réfléchir. Que savait-elle ? Quel élément pouvait la mettre sur la piste de Schäffer ? Elle repensa alors aux précédents meurtres et au mode opératoire qu’ils avaient révélé. Une idée s’imposa : il fallait une baignoire. Louise se mit à réfléchir à toute allure et, d’un coup, elle sut !
Elle traversa la route en sens inverse et se lança dans un sprint effréné direction le petit bois d’Amestoy. Le vent la bousculait, empêtrant sa course, et Louise eut le sentiment d’être enfermée dans un mauvais rêve – celui où ses pieds peinaient à s’arracher du sol, comme ralentis par une force invisible. Alors qu’elle luttait pour avancer, le visage ruisselant de pluie, les idées déferlaient : Schäffer avait été attiré ici sciemment, il avait – à l’instar des autres victimes – foncé dans un traquenard. Afin que tout s’achève à l’endroit où tout avait commencé.
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Son corps est une pierre. Une pierre glacée qui se noie dans l’eau montante. Alexandre Schäffer ouvrit les yeux et reflua la nausée qui lui soulevait l’estomac. La flotte dégoulinait sur son visage, inondant son regard, brouillant sa vue. Mais il parvint néanmoins à comprendre ce qui était en train de se passer, et la terreur l’enserra comme un étau. Un sarcophage de tissu et de sangles empêchait tout mouvement de défense, et son nez surnageait à une petite dizaine de centimètres de la surface d’une eau sale et hérissée de picots que produisaient les gouttes en la martelant. Réflexe, il voulut hurler. Mais le bâillon qui obstruait sa bouche étouffa son cri. À la pluie qui lui dégoulinait sur le visage se joignirent ses larmes. Il allait crever ! Comme Magyd et David avant lui. Agrandis par l’horreur de son sort, ses yeux se mirent à papillonner nerveusement, scrutant son environnement. Et, subitement, Alexandre comprit où il se trouvait. Le léger glapissement qu’il produisit mourut dans les rugissements de la tempête. Puis il prit conscience que l’eau avait atteint le rebord et se déversait au-dehors. Malgré l’effroi, un espoir fou naquit dans sa tête : l’eau ne pouvait monter davantage. Dans ces conditions, impossible de se noyer ! Mais, contre toute attente, il se sentit s’enfoncer, et l’eau se rapprocha un peut plus de son nez. Au même instant, il détecta un léger mouvement à l’extrémité de son champ de vision. Le vent sifflait dans ses tympans, les arbres autour de lui se balançaient en gémissant, et la voix qui s’éleva tout près de son oreille dut forcer pour se faire entendre par-dessus le chahut ambiant :
– Tu vas mourir, Alexandre… Tu l’as compris, n’est-ce pas ?… Tu vas mourir noyé, lentement mais sûrement, et sans rien pouvoir faire pour te sauver, parce que les deux paquets de sucre sur lesquels tu es assis vont se désagréger lentement… Et moi, je vais te regarder crever. Mais avant de mourir, tu connaîtras la vérité.
Il y eut un court silence, puis la voix reprit :
– Je vais te raconter une histoire : il était une fois…
De nouveau, Alexandre se sentit s’enfoncer d’un cran, et la panique explosa en lui. Les minces emballages cartonnés se délitaient dans l’eau, et les morceaux de sucre fondaient ! Il n’avait aucune chance.
*
* *
Louise enjamba le treillis de clôture qui gisait au sol, dévoré par la végétation, et s’engouffra dans le petit bois. Les rameaux agités par le vent fouettaient l’air et s’agrippaient tantôt à ses vêtements, tantôt à ses cheveux voletants. Dégoulinante, désorientée et glacée jusqu’aux os, elle lutta de toutes ses forces pour progresser entre les troncs. De temps à autre, elle s’obligeait à s’arrêter, cherchant les maigres repères qu’elle avait pu glaner la veille, en venant ici avec Bixente Amestoy. Finalement, elle leva les yeux et aperçut les contours noircis de la vieille grange qui se découpaient sur le fond tourmenté du ciel. Elle produisit alors un effort de mémoire : la petite clairière devait se trouver sur sa gauche ! Galvanisée par cette déduction, elle obliqua, redoublant d’efforts pour accélérer le rythme. Un entrelacs d’épais buissons et de ronces se dressa bientôt devant elle, et la gendarme sut qu’elle était tout près. Elle contourna péniblement l’obstacle et décela enfin un passage, au bout duquel se dessina la trouée qu’elle cherchait. Elle dégaina son arme, la pointa droit devant elle et, lessivée par le déluge, avança, tous les sens aux aguets.
Schäffer était bien là, le corps pétrifié dans un sac de toile serré à bloc. Semi-allongé dans le vieil abreuvoir de la clairière, l’homme terrorisé fixait l’eau de ses yeux exorbités. Derrière lui était accroupie une silhouette encapée qui semblait parler à son oreille, mais, de là où elle se tenait, la gendarme n’entendait rien.
– C’est terminé ! hurla-t-elle. Écartez-vous !
Le capuchon de toile imperméable se releva lentement. Au même instant, l’eau monta d’un cran vers le nez de Schäffer. Son arme à bout de bras, Louise avança de deux ou trois pas nerveux, tout en se demandant comment le niveau pouvait s’élever alors que l’abreuvoir était déjà plein. Puis elle comprit que c’était l’homme qui s’enfonçait. Elle s’approcha davantage.
– J’ai dit : écartez-vous ! Ne m’obligez pas à tirer !
La silhouette longiligne referma ses doigts sur un bâton de pèlerin qui reposait à côté d’un sac à dos au sol et se redressa. Elle demeura ainsi, comme statufiée, sondant la gendarme du regard. Les bourrasques soulevaient les longs pans de son ciré qui ondoyaient et claquetaient, et Louise eut l’impression que la Grande Faucheuse venait de se matérialiser devant elle. En écho à ses pensées, une sentence s’éleva :
– Cet homme doit mourir !
L’index trempé crispé sur la détente, les yeux plissés à cause de la flotte, Louise répondit :
– Ce n’est pas à vous d’en décider ! Je ne peux pas vous laisser faire, et vous le savez !
À en croire la teinte écarlate de ses joues gonflées, Schäffer tentait de hurler. Son regard était suppliant, l’eau flirtait maintenant avec ses narines.
– Dernière sommation : écartez-vous !
La Faucheuse fit deux pas de côté, comme obéissant aux ordres, puis d’un mouvement extrêmement vif et puissant se retourna en balayant l’air de son bâton. Pas le choix, Louise tira avant que la pointe d’acier effilé fixée au bout du bâton ne se plante dans la nuque de Schäffer. La déflagration troua le tumulte ambiant et se répercuta dans le ciel. La silhouette, touchée en pleine poitrine, se figea net, puis s’effondra lentement, tandis que Schäffer sombrait d’un coup dans l’eau. Malgré l’urgence, Louise se rapprocha prudemment, arme pointée vers la forme inerte au sol. Sous le capuchon, elle distingua deux pupilles dilatées qui la fixaient avec une infinie tristesse. Un instant plus tard, la vie s’échappa, et les yeux contemplèrent le néant.
Sans attendre, la gendarme fondit alors sur Schäffer. Ses mains tâtonnèrent à la recherche d’une accroche mais n’en trouvèrent aucune. Elle attrapa finalement la tête de l’homme et la hissa hors de l’eau. Schäffer respira à plein nez ; son regard était celui d’un type qui vient de flirter avec la mort.
– Ça va aller ! cria-t-elle par-dessus l’orage. Je vais vous sortir de là ! Restez calme.
*
* *
Deux ambulanciers chargèrent le brancard où était allongé Alexandre Schäffer. Puis le véhicule démarra, et les lumières bleues s’éloignèrent sur le chemin qui reliait la ferme à la route de la corniche. Le ciel demeurait bas et gris, mais la pluie avait cessé de tomber. Le gros de l’orage était passé.
Bixente Amestoy ajouta une bûche dans l’âtre ; le feu s’épaissit. Louise resserra l’épaisse couverture qui reposait comme un châle sur ses épaules et laissa son regard se noyer dans les flammes, tandis que le film du drame se superposait à sa vision. De longues secondes s’égrenèrent ainsi, puis, pour la énième fois depuis le sauvetage de Schäffer, son téléphone sonna. C’était Violaine, elle décrocha.
– Oui ? croassa-t-elle.
– On a trouvé Ducuing, elle était allée chez le vétérinaire pour son chien.
– Enfin une bonne nouvelle.
Violaine marqua un court silence, puis demanda d’une voix soucieuse :
– Comment vas-tu, Louise ?
– Comme quelqu’un qui vient d’ôter une vie.
– N’oublie pas que tu en as sauvé une autre !
– Certes.
– Tu rentres quand ?
– Dès que l’affaire sera bouclée, or il existe encore un paquet de zones d’ombre, crois-moi, lui retourna Louise en se levant.
– Tu nous manques.
Batteries à plat ? Contrecoup du stress ? Désarmante sincérité de cette déclaration ? Ou savant mélange de tout ça ?… La gendarme se sentit bouleversée au point que son regard se voila. Elle fit quelques pas hésitants dans la pièce, et après un silence, confessa :
– Vous aussi, vous me manquez.
– Vu ton exploit du jour, je pense que Garnier ne verra aucun inconvénient à ce que tu profites de ce week-end pour te reposer un peu auprès de tes proches. Et ce n’est pas Farid qui me contredira… Louise ?
Mais la gendarme n’écoutait plus. D’un œil stupéfait, elle détaillait une grande gravure encadrée et suspendue à l’un des murs de la pièce, juste au-dessus d’un buffet basque. Il s’agissait d’une carte de la côte océanique courant d’Hendaye à Saint-Jean-de-Luz.
– Désolée, Violaine, je te rappelle plus tard ! fit-elle avant de raccrocher.
Puis elle ferma les yeux. Convoqua ses souvenirs. Remonta le temps. Et, enfin, eut un flash. Elle fit volte-face vers le fermier et, d’une voix qui trahissait son excitation, elle demanda :
– Est-ce bien « baie de Loia » que je vois écrit ici ?
– Oui. Cette gravure de la côte remonte à plus de cent ans ! À l’époque, voilà à quoi ressemblait le bord de mer. Aujourd’hui, hélas, les choses ont bien changé. Cette superbe baie est désormais méconnue des touristes, pour la simple et bonne raison qu’elle est devenue inaccessible. Le lieu est trop dangereux à cause de l’érosion de la roche côtière qui entraîne des éboulements.
– Oui, j’ai vu des panneaux en bordure de la route de la corniche indiquant que certaines portions sont interdites.
– En septembre 2019, une partie de la falaise surplombant la baie de Loia s’est effondrée. Désormais, le seul moyen de profiter de la vue est de s’en approcher par la mer, c’est-à-dire à bord d’une embarcation.
Le regard de Louise s’illumina. Une pièce majeure du puzzle était en train de se mettre en place. Elle remercia vivement son hôte et saisit son portable.
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