Précipice

Céline Denjean · Chapitre 65 sur 79

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Précipice

Chapitre 65

– 65 –

 

Ton attitude de mâle alpha

 

Alexandre referma le cahier dans un clap désespéré qui fit sursauter le cocker de Valériane. Le souffle court, le nez coulant, le visage bouffi et marbré de sillons rouges, les yeux gonflés par les larmes qui n’avaient cessé de dégouliner. Il renifla bruyamment et s’essuya de nouveau le visage avec la manche de son pull. La lecture des mots de Clara l’avait plongé dans une douloureuse rétrospective : MPC, les rendez-vous clandestins chez Amestoy, le vieux grenier à foin ouvert aux quatre vents, les rires, l’adrénaline, les trente-six exploits filmés… Les images avaient défilé dans son esprit, nettes, aussi tranchantes qu’une lame de rasoir, et il en avait le cœur tailladé. À la faible lueur vacillante de la bougie, Valériane avait, elle aussi, parcouru les pages du cahier qu’il avait tenu ouvert sur ses genoux. Elle n’avait pas prononcé un mot.

– En fait… en fait, elle m’aimait, parvint-il à articuler, d’une voix éraillée.

– Oui.

Schäffer se mordit la lèvre. Il tremblait de tout son corps : Clara s’était consumée d’amour pour lui ! Sans qu’il n’en sache jamais rien. Le sentiment de gâchis n’en était que plus révoltant.

– Alors… pourquoi a-t-elle…

Il n’acheva pas sa phrase, mais la voix glaciale de Valériane se dépêcha de lui répondre :

– Tu étais Alexandre Schäffer, la coqueluche du lycée. Celui qui multipliait les conquêtes. Celui qui les avait toutes. Ton arrogance était un véritable repoussoir pour Clara. Elle avait tellement peur que tu la rejettes si elle cédait à tes avances ! Elle le redoutait d’autant plus qu’elle avait pris conscience d’une réalité : plus elle te résistait, plus ta passion enflait. Plus elle te fuyait, plus tu la suivais.

Alexandre déglutit. Les mots de Valériane finissaient de le mettre à terre.

– Elle n’a jamais eu le moindre attrait pour Chaban ! reprit-elle du même ton froid et méprisant. Mais ta jalousie manifeste, quand elle te parlait de lui, la confortait dans son jeu de faux-semblant.

– Mais ce rendez-vous qu’il lui avait fixé ?

– Une pure invention de Magyd ! cracha-t-elle. Ton meilleur ami détestait Clara, ne me dis pas que ça t’a échappé ! Il veillait sur toi comme une poule couveuse… En fait, il a inventé ce rendez-vous avec Chaban pour que tu ne lui en veuilles pas de mettre Clara au défi de fuguer. Ce mensonge lui permettait de continuer à camper son rôle de chevalier blanc qui court à la rescousse de son ami, en empêchant le fatidique rendez-vous d’avoir lieu. En réalité, Magyd voulait simplement éloigner Clara de toi. Il ne supportait pas les sentiments que tu lui portais ! À cause de Clara, votre amitié virile de héros grecs prenait l’eau.

Soufflé, Alexandre happa l’air et réprima une montée de sanglots.

– Mais Clara n’a jamais démenti ce pseudo-rendez-vous !

– Pourquoi l’aurait-elle fait ? Ta jalousie était son meilleur réconfort.

– Réconfort ?

– Mais qu’est-ce que tu crois ? Elle souffrait le martyr, Alex. Ses sentiments l’empoisonnaient, jour après jour. Tu étais dans chacun de ses rêves !

Sonné, Alexandre leva une main pour interrompre cette cascade de révélations. La vérité lui faisait l’effet d’une bombe. Il hoqueta, essuya la morve qui coulait de son nez et ragea :

– Et toi, là-dedans, hein ? Tu assistais au désastre, sans rien dire !

– Tu te trompes, Alexandre. Tu jouais les chefs mais tu n’as jamais rien compris aux dynamiques de notre groupe. Tu étais trop obnubilé par ta petite personne. Tu t’es toujours trompé sur moi, et tu continues aujourd’hui. J’aimais Clara. Profondément. Plus que tout. Je voulais qu’elle soit heureuse. Et contrairement à ce que tu penses, c’est ce qui me faisait jouer dans ton camp. Je lui ai enjoint plusieurs fois d’écouter ses désirs… En revanche, je n’ai jamais eu le pouvoir de te changer, toi. Ton attitude de mâle alpha, fier de lui, ton assurance, ta drague conquérante, ton désir permanent d’épater la galerie… toutes ces choses activaient ses défenses.

Ces mots le giflèrent. Il se revit, fiévreux, ivre de désir, mais faisant le paon et déroulant ses approches avec le tact d’un bulldozer ! Ses propres mots lui revinrent en pleine figure : « Je risquerais de me faire agresser, avec toutes ces groupies surexcitées qui ne rêvent que de moi… tu comprends ? » « Écoute, Clara, tu me plais, je te plais… » Ou encore, ce dernier après-midi, avant le drame : « Allez, Clara, fais pas ta timide, embrasse-moi ! » Valériane n’avait pas tout à fait tort, il s’était souvent comporté comme un con… En écho à ses pensées, la voix de Valériane s’éleva de nouveau, teintée de dépit :

– Ce soir-là, elle avait décidé de t’embrasser !

Affligé, Alexandre se passa les mains sur le visage, puis se pressa longuement les paupières. Les torrents de larmes qu’il avait versés lui irritaient les yeux.

– Ce soir-là, j’ai tout fait foirer, souffla-t-il, honteux.

Dehors, les rideaux d’arbres se détachaient en ombres chinoises dans une luminosité entre chien et loup. Les feuillages continuaient de goutter, délivrant un murmure d’eau lénifiant que rompaient parfois les ricanements d’un pivert ou les pupulements de huppes. Le cocker de Valériane dressait alors une oreille nerveuse, en geignant de dépit parce qu’il était attaché.

– Mais je n’ai pas tous les torts, se défendit-il en pleurant. Pour son anniversaire, je lui avais acheté une chaîne avec un pendentif… en forme de… en forme de cœur… Dessus, j’avais fait graver nos noms… Je me suis ouvert de mes sentiments… Mais Clara m’a mis un râteau. Qu’est-ce que je pouvais faire de plus ?

Il jeta un œil de biais à Valériane. Raide et figée, sa fine silhouette se découpait dans les vestiges du jour.

– Tu as menti à Clara ce jour-là, lui retourna-t-elle sèchement. Mélodie Juliot, tu en fais quoi ? Ton coup du cadeau unique était tellement rodé que tu as oublié combien de fois tu l’as fait et à qui ?

Totalement désemparé, Schäffer écarquilla les yeux.

– Quoi ?

– J’étais avec Clara, à la cafétéria, quand Mélodie s’est pavanée avec le bijou que tu lui avais offert.

– Clara était la première fille à qui j’offrais un cadeau ! cria-t-il. La seconde a été Kate, mon épouse ! Alors, tu peux dire ou croire ce que tu veux, Val, mais je sais encore quels sentiments je ressentais et pour qui ! Et cette bimbo, là, Mélodie Machin-chose, je ne lui ai jamais rien offert du tout !

Au bout d’un long moment, Valériane laissa échapper un ricanement sans joie.

– Alors cette pétasse a raconté n’importe quoi pour se faire mousser !

– Tout ça est lamentable, fit-il d’une voix sinistre.

– Et tu ne connais pas la meilleure ? énonça Valériane, le regard lointain. Clara portait ton bijou chaque jour. Elle l’attachait à sa cheville, pour ne pas que tu le voies.

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