Précipice

Céline Denjean · Chapitre 59 sur 79

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Précipice

Chapitre 59

– 59 –

 

Mais ils n’ont pas le cahier

 

Alexandre Schäffer s’engouffra dans la voiture de son défunt frère. Dès qu’il fut assis, il poussa une série de petits cris, pour se décharger de la tension accumulée. Cette gendarme était presque parvenue à le faire craquer. Devant l’aplomb qu’elle avait affiché, il avait vraiment cru qu’elle détenait le cahier intime de Clara. Mais non, elle n’avait rien. Que le registre d’emprunt des vélos. Alors, comment avait-elle fait pour approcher la vérité d’aussi près ?

Pressé de s’éloigner de la gendarmerie, il s’inséra dans la circulation bayonnaise. La situation tournait favorablement. Joubert avait été arrêté. Broca était sous surveillance. Ni lui ni Valériane n’avaient plus à craindre pour leur vie. Il mit néanmoins un coup rageur sur le volant : si seulement les enquêteurs avaient été plus rapides, David serait vivant ! Il songea alors aux deux complices. Qu’ils pourrissent en enfer ! L’enquêtrice avait évoqué une vengeance de la part des deux hommes. Pff ! Que croyaient-ils savoir sur Clara et sur ce qu’il s’était passé ce soir-là ? En vérité, ils ne savaient rien.

Et ils ne devaient surtout pas savoir. Personne ne le devait. Jamais…

Il roula une vingtaine de minutes sur la A64, direction Pau, et s’arrêta à la première aire de repos pour appeler Valériane. Elle répondit immédiatement, d’une voix nerveuse et dans un débit précipité.

– Alex ? Ça va ?

– Disons que ça pourrait aller plus mal…

– Bon sang, mais qu’est-ce que tu faisais ?! Je… j’étais morte d’inquiétude ! En plus, j’ai la trouille au ventre, les gendarmes ont levé la surveillance devant chez moi !

– Val, s’il te plaît, essaie de te calmer.

– Je te rappelle que je vis seule, moi, et que le tueur sait parfaitement où j’habite !

– Je sors de la gendarmerie : ils ont arrêté Joubert et ils surveillent Broca de près, expliqua-t-il d’un ton rassurant.

La respiration à l’autre bout du fil ralentit, indiquant que Valériane commençait à s’apaiser.

– Alors, les gendarmes ont demandé à te voir ? demanda-t-elle finalement.

– Oui. Le major Caumont, tu vois qui c’est ?

– C’est celle que j’ai rencontrée en premier. Et donc ?

– Elle a farfouillé du côté de notre passé à Notre-Dame. Elle est persuadée que nous formions un groupe et que la disparition de Clara est suspecte… Bref, elle est loin d’être sotte.

– Tu te rends compte de ce que tu me dis, Alex ?!

– C’est bon, ne panique pas : elle n’a absolument rien contre nous.

– Et le cahier intime, alors ? S’ils ont arrêté Joubert, ils ont dû perquisitionner chez lui !

– Très probablement, mais ils n’ont pas le cahier. Sinon, Caumont se serait fait un plaisir de me le mettre sous le nez, crois-moi !

Il attendit, mais Valériane conserva le silence.

– Val ?

– Oui, je réfléchis… je ne comprends rien ! Broca était en garde à vue quand David a été tué. Et le cahier se trouvait sur place, au cœur d’une espèce de temple dédié à Clara !

– Sauf que les flics n’ont rien trouvé dans la baraque d’Ibos, ni temple, ni cahier, sinon toi et moi ne serions pas en train de papoter tranquillement en ce moment !

– O.K. Donc, s’ils n’ont rien trouvé, c’est que Joubert a fait le ménage, on est bien d’accord ?

– Oui, il a tué David, puis il a fait le ménage, comme tu dis. Ensuite, il a planqué le tout quelque part, hors de chez lui. Il n’y a aucune autre option.

Valériane émit un profond soupir.

– On n’en sortira jamais.

– Bien sûr que si, Val ! réagit Alexandre avec autorité. Broca est suivi à la trace, Joubert est en garde à vue, l’affaire est en train d’être bouclée. Mais tant qu’on n’aura pas mis la main sur ce foutu cahier, on vivra avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

– Génial ! Et comment veux-tu qu’on mette la main dessus, hein ? Tu ne crois pas que les flics ont déjà tout ratissé ? La maison de Joubert, son bureau, sa voiture !

– Et ils ne l’ont pas découvert. Ils sont nécessairement passés à côté de quelque chose. Ce qui veut dire que nous tenons encore une chance de récupérer ce cahier.

– Tu es sérieux ?

– Absolument ! asséna-t-il. Ce cahier nous relie à Clara et pourrait bousiller nos vies ! Et j’estime qu’on a déjà payé le prix fort. David a été assassiné ! cria-t-il. Magyd a été assassiné ! Si on finit derrière les barreaux, ils seront morts pour rien ! Tu ne crois pas qu’on a droit à un peu de paix, maintenant, toi et moi ?

Sa voix se brisa sous l’émotion, et il se tut. Il pouvait bien hurler sa rage au visage de Valériane, ça ne changeait rien à la terrible réalité : les flics avaient mille fois plus de chance de trouver le cahier de Clara que lui. En réalité, son emportement faisait écho à son impuissance.

– J’ai une idée, souffla Valériane. Mais c’est peut-être une idée à la con qui ne mènera à rien, se dépêcha-t-elle de préciser.

– Dis toujours.

– Un des week-ends que j’ai passés chez Clara, on est allées dans un petit chalet familial que se transmettent les Joubert.

– Tu es capable de nous y conduire ?

– Eh bien, ça remonte à loin, mais j’ai une excellente mémoire. Attends, laisse-moi réfléchir… C’est à proximité d’un lac, en montagne. Il faut prendre le col d’Aspin, ça, c’est sûr, parce que Joubert a parlé du tour de France qui passe souvent par là. Écoute, je vais me pencher sur une carte et je t’envoie un message dès que j’ai trouvé.

– Entendu.

– Tu es disponible demain ?

– À partir de 15 heures, seulement. Le matin, j’aide Denise à rédiger une rétrospective de la vie de David et, à 13 heures, le prêtre vient pour finaliser le déroulement de la cérémonie. Elle aura lieu samedi, à 14 heures.

La voix nouée de Valériane s’éleva :

– Dire que je ne pourrai même pas venir à l’enterrement, vu qu’on n’est pas censés se connaître…

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