Précipice

Céline Denjean · Chapitre 17 sur 79

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Précipice

Chapitre 17

– 17 –

 

Parce qu’un mobile, on peut le découvrir

 

Valériane Ducuing lança un regard surpris et inquisiteur à Louise lorsqu’elle la découvrit devant sa porte accompagnée de deux gendarmes qu’elle n’avait jamais vus auparavant. Balto, collé à la jambe de sa maîtresse, commença à aboyer à la vue des deux inconnus devant sa porte.

– Silence, Balto ! Tout va bien, mon chien, tout va bien ! fit Ducuing en lui tapotant la tête, et le cocker se calma immédiatement.

– Bonjour, madame, dit Louise, en franchissant le seuil. Je vous présente les majors Julien Keller et Léa Badenco de la brigade de recherches de Bayonne.

La légiste fronça les sourcils, sembla réfléchir, et un voile inquiet assombrit subitement son visage.

– Non… Ne me dites pas que… Il y a eu une autre agression ? Dans les Pyrénées-Atlantiques ?

Et comme Louise conservait le silence, la mine grave, Ducuing comprit qu’elle avait raison. Elle porta spontanément une main devant sa bouche. Son visage devint livide, et elle s’écarta pour faire entrer les gendarmes.

– Asseyez-vous, dit-elle d’une voix nerveuse.

Tous les trois prirent place autour de la table. De son côté, trop ébranlée, Valériane demeurait debout, le regard braqué sur Louise, en quête d’explication.

– Magyd Ayed, énonça finalement la gendarme.

Les yeux de Ducuing s’agrandirent à l’évocation de ce nom.

– Magyd Ayed, le lanceur de poids ?!

– Donc vous le connaissiez.

– Oui, bien sûr ! Enfin, comme tout le monde…

– C’est-à-dire ?

– Il était en terminale à Hendaye quand j’étais en seconde.

– Nous avons besoin de…

– Attendez, s’il vous plaît ! coupa Ducuing. Ça va beaucoup trop vite pour moi, là !

La légiste s’octroya quelques secondes de réflexion avant de reprendre.

– Magyd Ayed est mort ?

– Oui.

– Et vous êtes sûrs et certains que l’homme qui a tenté de me tuer est bien celui qui a…

– Oui, répondit Louise. Il n’y a aucun doute là-dessus. Le mode opératoire est le même. Seule différence, le chiffre 2 figurait après « MPC ».

Ducuing se passa les mains sur le visage, comme pour se réveiller d’un cauchemar. Puis elle fit un pas vers la table, tira une chaise et s’assit.

– C’est dingue, c’est complètement dingue, répéta-t-elle, incrédule.

– Les numéros en fin de graffiti indiquent que le tueur s’inscrit dans une série. Les questions sont donc : l’assassin a-t-il un nombre précis en tête, et que signifient les trois lettres ?

La légiste secoua la tête, les yeux larmoyants et la bouche entrouverte, happant l’air qui semblait soudain lui manquer.

– Je ne peux pas vous aider, finit-elle par dire en reniflant. Cette histoire me dépasse totalement.

Les gendarmes échangèrent un regard dépité. Léa Badenco patienta quelques secondes, puis se décida à rompre le silence :

– Permettez-moi d’insister, madame. Quelle était la nature de votre relation avec Magyd Ayed ?

– Hein ? Une relation ? (Ducuing releva les yeux et s’essuya le nez du revers de la main.) Mais on n’avait pas de relation. C’était juste un gars de terminale. Il était connu au lycée pour ses performances. Je le croisais à la cantine ou à l’internat, c’est tout…

– Existe-t-il un dénominateur commun entre Magyd Ayed et vous ?

– Vous voulez dire, un truc précis qui nous relierait, lui et moi, c’est ça ?

– Oui. Ça peut être un événement, une activité, un centre d’intérêt, ou encore une personne que vous auriez pu fréquenter tous les deux.

Valériane Ducuing lança un regard totalement perdu à la gendarme. L’ahurissement l’empêchait visiblement de rassembler ses esprits. Finalement, elle fit non de la tête, essaya de réfléchir, et la secoua de nouveau.

– Non… je ne vois pas.

Elle avait le nez plein, et sa voix était méconnaissable. Submergée par les émotions, les yeux rouges, elle fixait la table sans bouger. Léa Badenco détourna alors le regard, comme cherchant à s’extraire du désarroi de la légiste. Un instant plus tard, d’un ton volontairement professionnel, elle demanda :

– Pourquoi avez-vous quitté Notre-Dame-de-la-Piété au bout d’un an ?

Ducuing releva la tête. Son visage affichait la surprise.

– Je vous demande pardon ?

Badenco répéta sa question. La légiste prit une grande inspiration et répondit d’une voix qui paraissait presque honteuse :

– Eh bien… Le niveau était très élevé et les exigences, trop importantes pour moi. Je… je ne me sentais pas capable de suivre ce rythme deux années de plus. Pourquoi me demandez-vous cela ? acheva-t-elle, avec un soupçon de reproche dans la voix.

– Pour être certaine qu’aucun événement lié au lycée n’est à l’origine de cette rupture de parcours.

L’assertion de sa collègue fit tilt dans l’esprit de Louise. À bien y regarder, la trajectoire de vie de Valériane Ducuing paraissait marquée par des ruptures. Ce départ du lycée, sa tentative de suicide quelques années plus tard, et sa démission récente et brutale de l’IML. Ces éléments attestaient du malaise existentiel de la légiste. Il y a quelque chose qu’on ne peut pas attraper chez cette femme, une dimension intime totalement inaccessible, se dit Louise.

– Major Caumont, vous vous souvenez de notre discussion ? lança Ducuing, sortant Louise de ses réflexions. Celle où je vous disais que ce taré pourrait revenir ici pour finir le travail ?

La gendarme observa la légiste – sa détresse était visible – et répondit :

– Oui, je m’en souviens très bien.

– J’ai fait installer un système d’alarme, il couvre toutes les ouvertures de la maison. Mais rien ne dit que ça suffira ! La dernière fois, l’homme m’a sauté dessus alors que j’étais à l’extérieur… Je vais être directe avec vous : vous comptez faire quoi pour me protéger ?

– Je vais demander une surveillance, consentit Louise. Mais, dans l’attente, reprit-elle, n’auriez-vous pas…

La légiste la coupa d’un geste agacé de la main.

– Je ne peux décemment pas mettre ma mère ni mon frère en danger en allant chez l’un d’eux.

*

* *

Louise ouvrit son armoire et fourra à la hâte quelques affaires dans sa valise. Omoko, allongé sur le lit, observait sa maîtresse s’affairer.

– Ne t’inquiète pas, mon Gromoko… Je ne vais pas disparaître très longtemps, promis ! Tu prendras bien soin de Farid pendant mon absence, hein ? s’amusa-t-elle. Et surtout, n’oublie pas de venir le papouiller en pleine nuit, je suis sûre qu’il va adorer !

Omoko lui répondit par un long bâillement. La gendarme fit un dernier tour dans la chambre pour vérifier qu’elle n’avait rien oublié, puis embrassa son chat sur le sommet du crâne et descendit au rez-de-chaussée avec sa valise. Elle attrapa un Post-it dans le tiroir fourre-tout de la console et griffonna un mot à la hâte : « Rebondissement dans une affaire en cours. Je passe la nuit à Bayonne. Appelle-moi ce soir quand tu auras un moment. Je t’embrasse. » Puis elle fila à l’extérieur et monta dans la voiture où Keller et Badenco l’attendaient.

– Merci pour le détour !

– Pas de problème, lui répondit Julien. Concernant l’hôtel, tu as déjà pris tes dispositions ?

– Non.

– Cercle mixte7, alors ?

– Ce sera aussi simple, fit Louise.

– Je les appelle pour te réserver une chambre.

– Très aimable à toi, merci, Julien.

Louise attendit qu’il ait fini de téléphoner pour parler :

– J’ai dû batailler, mais le colonel Garnier a consenti à placer la maison de Ducuing sous surveillance. Deux brigadiers se passeront le relais dès ce soir. Mais Garnier a été clair, ce dispositif est temporaire, on refera un point dans une dizaine de jours.

– Vous pensez vraiment que le tueur pourrait courir le risque de revenir chez elle ? demanda Badenco.

Louise grimaça. Keller et elle avaient très rapidement adopté le tutoiement, mais Badenco maintenait la distance.

– Difficile à dire, je ne suis pas profileuse. Je ne sais pas comment fonctionne ce type. Mais puisque vous me parlez de risque, seriez-vous prête à courir celui de ne mettre aucun dispositif de protection autour de la légiste ?

– Vu sous cet angle… Et que pensez-vous du lien entre Ducuing et Ayed ? L’année scolaire dans le même établissement peut-elle être une simple coïncidence ?

– Et vous, Léa, qu’en dites-vous ?

Badenco jeta un œil furtif à Louise dans le rétroviseur et répondit :

– À ce stade de l’enquête, et sans autre piste, j’aurais plutôt tendance à écarter l’idée d’une coïncidence.

– Bien. Donc poussons le raisonnement jusqu’au bout.

– C’est-à-dire ?

– Si l’année 2001-2002 à Notre-Dame-de-la-Piété est un élément déterminant de la motivation du tueur, alors nous n’avons pas affaire à un type gouverné par des pulsions meurtrières qui choisirait ses victimes par opportunité ou parce qu’elles présentent telle ou telle caractéristique répondant à ses fantasmes. Non, nous avons affaire…

– À un meurtrier dirigé par la raison qui agit parce qu’il a un mobile ! s’exclama Badenco.

– C.Q.F.D. Et de vous à moi, je préférerais de loin que cette hypothèse soit la bonne, ajouta Louise. Parce qu’un mobile, on peut le découvrir, et il conduit généralement au coupable. Alors qu’un sociopathe en liberté…

Keller, qui avait suivi l’échange sans mot dire, sortit finalement de sa réserve :

– O.K., mais si sa motivation prend réellement source en 2001-2002, pourquoi ce type aurait-il attendu vingt ans avant d’agir ?

– Va savoir, répondit Louise. Peut-être qu’il lui a fallu tout ce temps pour s’en sentir capable ?

– Ou peut-être qu’un élément déclencheur s’est produit dans sa vie ?

– Un événement qui a rouvert de vieilles blessures ?

– Ou une découverte récente, une vérité qu’il ignorait jusque-là…

Keller leva les mains en signe de reddition.

– Bien, mesdames ! J’ai compris ! Donc, concrètement, nous devons investiguer sur cette fameuse année scolaire.

– Oui, approuva Louise.

– Et, parallèlement, il faudra réinterroger la famille, les amis et les proches d’Ayed, ajouta Badenco. Peut-être que l’un d’entre eux nous révélera une vieille histoire remontant à cette période de lycée.

7. Les cercles mixtes, situés au sein des casernes, proposent hôtellerie et restauration aux personnels de la gendarmerie, agents civils du ministère de l’Intérieur et du ministère des Armées, membres adhérents et, le cas échéant, familles des ayants droit.

 

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