Précipice

Céline Denjean · Chapitre 30 sur 79

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Précipice

Chapitre 30

– 30 –

 

Ses vieux tourments ressemblaient à un abcès

 

– Allô ? David ?… David, c’est toi ?

– Ouais, c’est moi… ouais… Et merde !… Attends, putain, je m’caille grave, là, fait chier ! brailla-t-il. Attends, hein, attends, raccroche pas !

Alexandre éloigna le combiné. Son frère parlait toujours – « Je l’ai foutue où, cette parka, putain ?! C’est quoi ce bordel, merde ! » – d’une voix trop forte, éraillée, qu’il connaissait parfaitement. Tout en jurant, il fourrageait autour de lui, et des bruissements de plastique et des tintements de ferraille formaient un désagréable halo sonore.

– Allôôô ? Allô, frérot ?… Hé, t’es là ? Tu m’entends ?… Wow, Alex, j’te cause, là !

Vulgarité. Débit haché. Élocution approximative. Intonation hargneuse. Alexandre laissa échapper un long soupir consterné.

– David, tu es ivre, bon sang !

– Quôôôi ? Mais pas du tout ! Pourquoi tu dis ça, putain ?!

– Parce que ça s’entend. Et que c’est la vérité, David.

Un court silence suivit, puis son jumeau se rebiffa :

– Et alors ? Supposons ! Qu’esça peut te foutre, d’abord ?

Son frère avait recommencé… Après quinze années de contrôle, voilà qu’il rechutait, l’imbécile ! Une vague de dégoût s’empara d’Alexandre, et il noya son regard dans la baie du détroit de Cook, face à lui. Sous le soleil, la mer bleue ondulait imperturbablement, et les promeneurs chahutaient, bien décidés à profiter de cet exceptionnel jour sans vent.

– Il est 22 heures en France, fit Alexandre après un rapide coup d’œil à sa montre. Je ne comprends pas, tu es chez toi, là ?

– Ouaip ! lui retourna David de sa voix avinée.

– Où est Denise ? Et la petite ?

– Mais arrêêête de jouer les papas, bordel ! J’suis au garage, on peut parler, tranquiiilles, peinaaards !

– Tu es seul ? insista Alexandre.

– Denise mange au restaurant, un repas entre collègues…

Et toi, tu n’as rien trouvé de mieux que de te mettre minable. Merde, David, tu es vraiment irrécupérable !

– Enfin, c’est ce qu’elle m’a dit, mais tu sais, les femmes, hein ! ricana-t-il tout seul. Si ça se trouve, à l’heure où j’te parle, elle se fait…

– Et Clo ? le coupa Alex, sans masquer son agacement.

– Quoi, Clo ?!

– Elle est où ?

– … Baaaah, elle dort, ducon, quesse-tu crois ?

Alexandre avisa un banc légèrement en retrait de la longue promenade qui bordait la baie. Il s’y installa. D’expérience, il savait que la conversation serait longue et laborieuse. Mais, étant donné le contexte, il ne pouvait s’y soustraire.

– Du coup, je m’suis dit : pourquoi pas en profiter pour descendre quelques verres et taper la discute avec mon frangin, hein ?

– Peut-être parce que, vu ton passif, tu devrais remplacer « quelques » par « deux » grand maximum.

– Oh, ça va, me saoule pas, putain !

– Visiblement, tu n’as pas besoin de moi pour te saouler, cingla Alexandre.

– Va te faire foutre, Alex ! Tu sais quoi, j’t’emmerde ! cria-t-il. Toi et tes inflexions moralisatrices !

Alexandre serra les mâchoires pour contenir le flot d’injures qui menaçait de jaillir. Il haïssait David quand il était dans cet état. L’excès d’alcool le rendait à la fois agressif et mélancolique, quémandeur et revanchard. Un savant mélange des pires traits de sa personnalité.

– Pourquoi, David ? Pourquoi tu t’es retourné la tête comme ça ?

– D’après toi, putain ?!… Peut-être parce que tout va bien dans le meilleur des mondes, hein, quesse t’en dis ! cria-t-il, hargneux.

– Calme-toi, s’il te plaît.

– QUE JE ME CALME ?! réagit David, comme une grenade qu’on dégoupille. Que je me calme !… Non mais tu t’entends !

Alexandre ferma les yeux. L’orage allait s’abattre, autant qu’il l’accepte.

– Tu réalises la merde que tu débites ! Valériane a failli mourir ! Magyd a été assassiné ! Et, dans ma tête, tu vois, ça fait comme un compte à rebours… j’ai l’impression d’être en sursis, et y a tous ces souvenirs qui rejaillissent et me persécutent ! Qui sont là, dans mon cerveau, tu vois, et qui m’empêchent de dormir ! J’ai l’impression de devenir fou ! Je suis, quesque j’dis, NOUS SOMMES DES ASSASSINS, ALEX ! s’époumona-t-il.

Alexandre tenait son téléphone à bout de bras. L’image qu’il se faisait de son frère lui était insupportable : il le voyait d’ici, débraillé, titubant, le teint rougeaud et l’âme à vif. Il se leva, tendit la tête vers le ciel et poussa un hurlement silencieux pour évacuer un peu de la rage qui enflait en lui. Que croyait David, hein ? Qu’il était le seul à porter sa croix ! Qu’il était le grand détenteur des souffrances du monde ! Pour qui se prenait-il ? Il lui gueulait dessus, se répandait sans aucune pudeur, lui vomissait sa douleur et sa culpabilité au visage. Connard ! Sale con ! Espèce de… Mais la cascade de pleurs qui résonna subitement dans le haut-parleur coupa court au cynique et silencieux chapelet d’insultes.

– David ?… David, s’il te plaît, ne te mets pas dans cet état… Mon frère, est-ce que tu m’entends ?

Les sanglots continuèrent de plus belle, déchirés, déchirants. Ivres d’une souffrance indicible. Et Alexandre sentit son cœur se fendre. Il se laissa choir sur le banc, ferma les yeux et, conscient que David n’était pas en état de l’écouter, se tut et attendit. De longues minutes filèrent, entrecoupées de plaintes et de hoquets. Lorsque, enfin, il n’y eut plus que quelques reniflements, Alexandre parla d’une voix volontairement maternante :

– Vingt ans sont passés, David… Nous étions des gamins… Et, hélas, nous ne pouvons pas effacer ce qui s’est produit.

À l’autre bout du fil, son frère émit un petit ricanement sans joie, puis il rétorqua, d’une voix chevrotante :

– Pas ce qui s’est produit, Alex… mais ce que nous avons fait !

Alexandre se mordit l’intérieur des joues. Oui, effectivement, ce qu’ils avaient fait. Les images affluèrent, nettes et sans concession. Combien de coups portés, combien de fureur, combien de violence ? Un haut-le-cœur lui contracta l’estomac, et un jus acide lui souilla le palais.

– Écoute, David, je ne crois pas que… ressasser tout ça soit une bonne idée, fit-il avec la farouche intention de chasser ses propres réminiscences.

– J’fais pas exprès, j’te jure, geignit David. Quand, quand… quand je ferme les yeux, le soir… tu sais quesque j’vois ?

Alexandre bondit de son banc. Il ne voulait pas le savoir, non, hors de question ! Il écarta vivement le portable de son oreille et le plaqua contre son pantalon. Que David se déverse, si ça pouvait lui faire du bien ! Qu’il passe à confesse, au besoin ! Mais lui n’était pas un foutu cureton capable d’accueillir toute la misère du monde, merde ! Son cœur n’était pas assez pur ni assez grand pour ça ! Il riva son regard sur l’eau indolente qui s’étendait à perte de vue, flirtant avec les pieds des immenses tours dressées comme des I majuscules miroitants sous la lumière. Les secondes filèrent peuplées du brouhaha anonyme et indifférent de la ville. Une urbanité si pleine de figures, d’existences et de mémoires qu’aucune d’elles n’existait vraiment. Une urbanité présente mais diffuse, bourdonnante mais sans dard : une urbanité incapable de lui rappeler ses fautes.

Alexandre prit une grande respiration et se résolut à rapprocher le téléphone de son oreille.

– … me persécutent, tu comprends ?

– Je suis là, je t’écoute, David.

– Je n’arrive pas à les faire taire… ils me rendent fou… ces foutus hurlements me rendent fou ! acheva David, la gorge nouée.

Les mots de son frère les ressuscitèrent, et les hurlements s’élevèrent, horrifiques, inouïs de puissance et de douleur, témoignant du calvaire enduré. De nouveau, son estomac se souleva, et Alexandre jugula le réflexe absurde de se plaquer les mains sur les oreilles. Ça ne servirait à rien ! Les cris résonnaient et se répercutaient dans la forteresse de son âme. Il ravala une boule de salive aigre et, d’une voix suffisamment ferme pour dissimuler sa honte, il répondit :

– David, tu les as fait taire durant des années, tu les feras taire de nouveau, crois-moi. C’est une question de temps et de volonté. Dès que l’obèse sera mis hors d’état de nuire, tu reprendras le cours de ta vie, avec Denise et Clotilde, les choses rentreront dans l’ordre, et…

*

* *

Alexandre raccrocha. Une heure entière. Il avait fallu une heure de discussion pour apaiser David. Prostré sur le banc, le Néo-Zélandais d’adoption laissa échapper un long soupir de lassitude. Il se sentait vidé de toute énergie. Vampirisé. Et toutes les défenses qu’il avait construites étaient ébranlées. La pression était trop forte. Bien sûr, s’il était en France, il pourrait prendre les choses en main. À bien y réfléchir, inventer un motif pour prendre l’avion ne serait pas si difficile. Et Kate serait compréhensive, notamment s’il arguait d’une mauvaise passe dans la vie de son jumeau. Pourtant…

Pourtant, il ne le ferait pas. Il n’en avait pas la force. Depuis que Valériane les avait alertés, le passé, cette part de son passé, si laborieusement enterrée, avait ressurgi d’un coup et menaçait un équilibre chèrement acquis. Malgré les océans qu’il avait mis entre ses souvenirs et lui, la douleur s’était immédiatement réveillée. Vingt ans plus tard, ses vieux tourments ressemblaient à un abcès prêt à s’ouvrir sous la pression, pour libérer le pus jusque-là contenu sous le derme fragile des faux-semblants. Retourner en France, se confronter à ses démons, il n’en était pas capable. Lui qui s’était longtemps cru fort et à l’abri mesurait aujourd’hui l’étendue de sa vulnérabilité. Elle tenait en trois misérables lettres : MPC.

Son frère l’avait imploré de venir. Il avait besoin d’aide, mais David avait toujours eu besoin d’aide ! Depuis leur naissance, Alexandre tenait le rôle du dominant, du guide, du décideur. Comme si c’était dans l’ordre des choses ! Comme si lui-même n’était programmé que pour assurer ce rôle protecteur ! Sauf que c’était un peu facile, tout ça ! Son frère avait-il jamais été là pour lui ? Quand il souffrait le martyre à cause de Clara ? Quand la passion, monstrueuse, affamée, dévorante, le gangrenait, de jour en jour, inlassablement ? Que le désir s’était mué en obsession ? Jusqu’à le rendre ivre et aveugle, aveugle et fou, fou et meurtrier ? Car, oui, le sang avait coulé à cause de sa passion… Où était David, quand lui dépérissait d’aimer ? Son propre jumeau n’avait rien vu, ou rien voulu voir. Seul Magyd avait tenté de l’aider. En vain, d’ailleurs… Et quand le mauvais sort s’était abattu sur leur petit groupe comme une déferlante incontrôlable, seul Magyd l’avait compris.

Alexandre ravala rageusement ses larmes. David l’ignorait, mais, pour lui, les hurlements étaient couverts par le tapage effroyable d’un acte aussi fautif que désespéré.

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